dygest_logo

Téléchargez l'application pour avoir accès à des centaines de résumés de livres.

google_play_download_badgeapple_store_download_badge

Bienvenue sur Dygest

Dygest vous propose des résumés selectionnés et vulgarisés par la communauté universitaire.
Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Manuel d’action politique

de Michael Walzer

récension rédigée parCamille Girard-ChanudetDoctorante en sociologie au Centre d’Etude des Mouvements sociaux (EHESS/INSERM/CNRS).

Synopsis

Philosophie

Publié dans sa première édition en 1971, au lendemain du bombardement du Cambodge par les États-Unis, cet ouvrage de Michael Walzer se présente comme un guide pratique pour qui souhaite s’engager en politique. De la fondation d’un mouvement à la gestion d’un pouvoir institutionnel nouvellement acquis en passant par l’organisation des réunions de comités locaux, cet ouvrage vise à proposer des pistes concrètes de structuration d’organisations militantes. Ce faisant, il fait également apparaître les principes et valeurs sous-tendant la philosophie politique de son auteur.

google_play_download_badge

1. Introduction

Les années 1960-70 sont marquées aux États-Unis par de puissantes luttes sociales et politiques. Le mouvement des droits civiques et la lutte contre la ségrégation raciale, l’opposition à la guerre au Vietnam, la consolidation d’activismes féministes et anticapitalistes, nombreuses sont les causes qui catalysent l’engagement politique d’un nombre croissant d’étasuniens. C’est dans ce contexte, et fort de son implication personnelle dans certains de ces combats, que Michel Walzer publie ce Manuel d’Action Politique, avec pour but de faciliter l’émergence et l’organisation d’activités militantes contestataires.

En 2019, alors que l’administration Trump met en danger nombre d’acquis sociaux obtenus par les Étasuniens au cours des dernières décennies, des lycéens et étudiants de Los Angeles tentent de s’organiser politiquement pour résister. Cherchant à structurer leurs actions, ils s’inspirent des recommandations de ce manuel dont ils font circuler des copies obtenues auprès de l’un de leurs professeurs. Prenant conscience de la pertinence renouvelée de son ouvrage dans l’époque contemporaine, et du besoin d’appui pratique et méthodologique exprimé par les mouvements militants en construction, Michel Walzer décide de rééditer son Manuel d’Action Politique.

Il s’agit pour Walzer de répondre de la façon la plus concrète possible aux interrogations et difficultés que peuvent rencontrer des militants novices désireux de fonder et faire vivre une organisation politique. Du choix du nom du mouvement à sa reconfiguration en cas de victoire politique en passant par l’intégration des femmes dans son organisation, cet ouvrage dresse un vaste panorama à visée opérationnelle des modalités de fonctionnement de l’activisme politique.

2. Entrer en politique et fonder un mouvement

Les mouvements militants de terrain naissent de l’indignation de certains citoyens face à des crises ou des dynamiques d’oppression considérées comme insupportables. Différentes stratégies sont à mettre en œuvre pour convertir efficacement ce sentiment d’injustice en un engagement politique collectif et pérenne.

Il s’agit dans un premier temps de définir les contours de la cause défendue et d’en évaluer les potentialités mobilisatrices. Pour ce faire, Michael Walzer conseille de circonscrire au maximum l’objet de l’engagement afin d’identifier clairement les revendications portées par le mouvement, et ainsi pouvoir mieux le défendre dans l’espace public.

Il est ensuite essentiel de déterminer pragmatiquement le champ des individus susceptibles de s’allier à la cause choisie. Cette première base sociale peut être constituée des personnes directement concernées par la situation (femmes pour les mouvements féministes, ouvriers pour les mouvements ouvriers…) ou par des alliés idéologiques de la cause (souvent recrutés au sein des classes moyennes).

Une fois le noyau dur du mouvement constitué autour de ses premières revendications, il est crucial de le faire exister dans l’espace public. Afin de faire croître rapidement le nombre de soutiens et la visibilité, « le petit groupe d’activistes doit paraître plus étoffé qu’il ne l’est en réalité » (p. 36). Nom, adresse physique, papier à en-tête, liste de donateurs, communiqués de presse, symboles… Les preuves matérielles de l’existence du mouvement lui permettront de se solidifier rapidement en acquérant reconnaissance et légitimité.

Cette « façade [parfois] bricolée à la hâte » (p. 37) ne dispense pas le mouvement de se doter rapidement d’une structure organisationnelle et administrative. Celle-ci peut prendre la forme d’un comité local d’une structure déjà reconnue sur le plan national (section locale d’un parti politique, par exemple). Dans ce cas de figure, Michael Walzer insiste toutefois sur l’importance d’adapter les logiques de cette institution aux réalités quotidiennes du terrain. Une telle méthode permet en effet de penser un fonctionnement convenant à la fois à la cause défendue et aux membres constituant le mouvement en formation.

3. Structurer un mouvement autour d’idées et d’actions

Tout au long de la vie du mouvement, un des enjeux centraux de son existence consiste à définir les causes que celui-ci entend défendre et les positions qu’il doit adopter à leur sujet. Ces principes ne sont pas posés une fois pour toutes lors de la fondation du mouvement. Tant le contexte politique que les évolutions de l’opinion publique et celles, internes, de l’organisation du groupe (par exemple à la suite d’une victoire ou une défaite), l’amèneront à reconfigurer à de nombreuses reprises ses positionnements idéologiques. À chacun de ces moments, Michael Walzer identifie deux principes propices à guider les choix d’orientation : la concision du champ d’action, et le réalisme des objectifs.

L’auteur met fortement en garde les mouvements politiques contre la tentation de développer un programme large, couvrant un grand spectre de domaines et de causes. Ce type de choix conduirait le mouvement à prendre la forme d’un parti politique, dont les chances de succès dans un paysage politique déjà saturé seraient extrêmement limitées. Il s’agit plutôt de centrer l’action autour d’un enjeu unique (éventuellement évolutif), en conservant ainsi la forme d’un mouvement citoyen à même de remporter des victoires et, le cas échéant, de négocier avec d’autres organisations plus transversales.

Les objectifs liés à l’enjeu choisi doivent avant tout être réalistes, évitant que les activistes « ne se complaisent (…) dans des fantasmes de changements sociaux et politiques qu’ils ne peuvent en réalité mener à bien » (p. 40). Déterminer des buts atteignables sur le court ou moyen terme permet à la fois au mouvement d’accumuler des victoires concrètes, et de maintenir à un niveau élevé la mobilisation des militants et le soutien de l’opinion.

Pour remporter ces combats, le mouvement doit opérer d’importants choix stratégiques d’action. Si les tactiques mobilisables sont diverses (démarchage, manifestation, grève, boycott, campagne électorale…), celles-ci doivent dans tous les cas avoir pour objectif de produire des effets « à l’intérieur du système » (p. 148), et non de le renverser.

Pour Michael Walzer, seules deux formes de politiques sont en effet souhaitables : la « politique de la pression » (visant à influer sur les décisions du personnel politique en place), et la « politique électorale » (p. 42) (visant à remplacer ce personnel). Toute stratégie visant à changer le fonctionnement du système, s’affranchissant du principe de réalisme, connaîtrait de très faibles chances de succès et devrait donc être évitée.

4. Organiser un mouvement

Les idées et les stratégies d’un mouvement sont sous-tendues par la forme de son organisation interne et les modalités de son fonctionnement.

Sur le plan institutionnel, cette structuration peut prendre plusieurs formes, dont la pertinence dépendra du contexte, de la cause défendue et des objectifs du groupe fondateur. La structure « groupe de tête » (p. 71), dirigée par une petite minorité assumant de façon autonome les responsabilités, permet une forte agilité et la mobilisation ponctuelle rapide de larges groupes de sympathisants faiblement engagés (par exemple pour signer une pétition). La structure de « démocratie centralisée » permet une plus forte implication de la base qui choisit ses dirigeants par le biais d’élections. Enfin, la structure « fédéraliste », composée de plusieurs centres décisionnaires, rend difficile la prise de décision collective, mais permet de multiplier les ancrages locaux.

À l’intérieur de ces structures, la répartition des tâches entre les différents membres du mouvement est cruciale. Avec la croissance de celui-ci, il devient essentiel de désigner des leaders qui seront chargés de se consacrer à temps plein à son administration. Ceux-ci doivent être choisis au sein de la base du mouvement, afin d’avoir la connaissance la plus importante possible du terrain. Les femmes doivent être associées à ces missions, car ce sont souvent elles qui disposent du plus fort ancrage dans les communautés locales concernées. Il est enfin important de s’assurer que ces leaders sont en mesure de répondre de leurs décisions auprès de l’ensemble des militants, afin d’empêcher la confiscation du pouvoir par une minorité décisionnaire.

L’organisation quotidienne du mouvement est une donnée essentielle de son succès. La structuration du temps et la répartition des actions à mener doivent être planifiées et appliquées de façon stricte afin de permettre le respect des échéances, la fluidité des échanges et la bonne implication de tous.

Enfin, les relations entre membres du mouvement doivent être contrôlées afin que les affects n’interfèrent pas avec la poursuite des objectifs politiques déterminés. Ainsi, « des dirigeants intelligents s’associeront avec des personnes qui ne sont pas leurs amis, voire avec des personnes qu’ils n’apprécient pas » (p. 107), et il sera judicieux pour les militants d’éviter de chercher des partenaires romantiques au sein du mouvement.

5. Entretenir des liens avec l’extérieur

Un mouvement ne vit pas par et pour lui-même : il a pour objectif principal de générer des effets en dehors de sa propre structure. Dans cette perspective, les entités avec lesquelles il doit entretenir des liens sont de différentes natures.

Il doit en particulier cultiver son image auprès du « peuple » (p. 56), non seulement pour y recruter de futurs membres actifs, mais également pour solliciter son appui lors des actions qu’il entend mener. Cette opération de séduction doit être menée avec stratégie afin de ne pas être contre-productive. Il s’agira ainsi par exemple de commencer par approcher les dirigeants d’organisations solidement établies dans les populations concernées (groupes de quartier, églises, syndicats…), afin de gagner la confiance des habitants par leur intermédiaire. Cette opération sera d’autant plus efficace qu’elle sera menée par des militants issus des milieux visés.

La construction de l’image du mouvement vis-à-vis de la population passe aussi par les liens que le celui-ci est en mesure d’entretenir avec les médias. La stratégie médiatique est à double tranchant, car en rendant publiques ses activités, le groupe perd le contrôle de l’image qu’il souhaite diffuser et s’expose à une critique extérieure à son périmètre d’influence. Si elle est bien menée, elle permet toutefois d’accélérer considérablement la diffusion de ses idées et d’ancrer la place du mouvement dans le paysage politique. Il est important de savoir saisir les moments de creux dans l’activité médiatique et de mettre en scène ses actions, si besoin de façon spectaculaire, afin de capter au mieux les espaces de communication disponibles.

Enfin, le mouvement doit cultiver ses relations avec les autres organisations politiques en activité. Les alliances, coalitions, coopérations avec d’autres groupes, au sujet d’enjeux précis et sur des actions ponctuelles, permettent le renforcement des positions mutuelles de chacune des organisations. Ces liens doivent être recherchés, y compris lorsque les positions des groupes extérieurs semblent éloignées.

Ainsi, « les activistes feraient bien d’éviter toute manifestation publique de vertu [et] peuvent composer avec les petites atteintes quotidiennes à la morale, avec l’opportunisme et les points de vue divergents » (p. 63) dès lors que les avantages politiques escomptés sont plus importants que le coût de la conciliation.

6. Conclusion

En développant point par point et sans aucun enrobage théorique les problématiques auxquelles les activistes politiques sont confrontés au cours de leur carrière militante, Michael Walzer répond à une demande importante des novices en politique. Il propose des solutions concrètes aux difficultés qui se présentent inévitablement à eux dans un large spectre de domaines, s’étendant de l’entrée en politique à la consolidation d’un mouvement déjà ancré localement. Il est ainsi en mesure de contribuer, même plusieurs décennies après sa première publication, à la structuration de mouvements politiques contestataires.

Par ce choix d’adresse aux individus novices en politique, et par l’orientation pragmatique de l’ouvrage, cet ouvrage offre la vision d’un militantisme ancré localement, non professionnalisé, et surtout, poursuivant avec réalisme des objectifs adaptés à ses ressources et au contexte dans lequel il s’inscrit.

7. Zone critique

Objet original de par sa forme résolument pratique et opérationnelle, cet ouvrage s’adresse à un public jeune et militant plutôt qu’au monde universitaire. Il vise avant tout à la concision et à l’efficacité.

L’absence de référence au contexte dans l’ouvrage en fait également un écrit relativement intemporel, aussi mobilisable au XXIe siècle que dans les années 1970. Seule l’absence de référence au numérique et à ses potentialités politiques souligne le décalage historique du texte, comme le note d’ailleurs l’auteur dans la préface à cette nouvelle édition, qui resitue l’ouvrage dans le contexte social et politique contemporain.

L’ensemble de l’ouvrage révèle un important parti-pris de Michael Walzer dans sa conception de l’action politique : celle du réalisme. Les réalisations concrètes doivent s’inscrire à l’intérieur du système et primer sur la pureté d’idéaux utopiques. La vision parfois presque cynique de l’auteur, ajoutée au caractère très concret de l’ouvrage, évoque l’héritage de Machiavel et de son Prince, posant au XVIe siècle les principes du réalisme dans la gestion de l’action publique et du gouvernement.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Manuel d’action politique, Paris, Premier Parallèle, 2019.

Du même auteur– Sphères de justice, une défense du pluralisme et de l’égalité, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2013 (1997).– Guerres justes et injustes, Argumentations morales avec exemples historiques, Paris, Folio, coll. « Essais », 2006 (1999).

Autre piste– Nicolas Machiavel, Le Prince, Paris, Flammarion, 2019 (1532).

© 2020, Dygest