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L’invention du quotidien

de Michel de Certeau

récension rédigée parJérémy LucasDoctorant en sciences de l'information et de la communication (CELSA).

Synopsis

Société

L’invention du quotidien constitue un jalon important, tant dans le travail foisonnant et stimulant de Michel de Certeau que dans l’histoire des sciences sociales, malgré une reconnaissance tardive. Au fil de ces deux tomes, l’historien propose une anthropologie ouverte et singulière de la consommation culturelle en France.

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1. Introduction

Publié en deux volumes en 1980 et fruit d’un travail de recherche collectif, L’invention du quotidien, propose une perspective singulière sur les pratiques culturelles en France. Au côté de Luce Giard, de Pierre Mayol, et d’une équipe de jeunes chercheurs, Michel de Certeau répond ici à une problématique de recherche proposée par la Délégation générale à la recherche scientifique et technique de l’époque (DGRST), avec le soutien du secrétariat d’État à la Culture. La commande de recherche, comme le rapporte Luce Giard en introduction du premier volume, prévoit une « synthèse tirée à la fois de la prospective, de cas concrets et du milieu de la recherche » (p. VIII – t.1). Sans dénigrer l’apport des méthodes quantitatives privilégiées dans les enquêtes précédentes, Certeau prend ses distances avec une vision statistique qui échouerait à rendre compte de la complexité des pratiques sociales ici observées.

Là se trouve le cœur de son projet : rendre compte de pratiques ordinaires, quotidiennes, banales, anonymes et peu visibles qui participent à la construction d’une culture populaire.

Le sujet du livre, c’est, il le dit, l’étude de « l’anti-discipline » anonyme. Anti-discipline d’individus qui confrontés à une multitude de discours institutionnels, en compétition pour produire le sens du monde, piochent, combinent, s’approprient, des fragments culturels qui composent une culture singulière, « massivement marginale ».

2. La culture populaire, entre stratégie et tactique

L’invention du quotidien trace un chemin original, entre une culture populaire vue comme une version dévitalisée et appauvrie de la culture dominante, et une conception qui la place au contraire au même niveau que la culture des élites.

Certeau propose de considérer la culture populaire comme le fruit d’une « production » singulière qui s’observe dans l’écart entre les biens de consommation de masse, imposés par l’ordre dominant, et les usages actifs, parfois détournés, qui en sont faits. Dans son acceptation commune, la consommation suggère de la part du consommateur à qui l’on impose de biens industriels, formatés, passivité et discipline.

Cette vision qui permet de tracer des limites claires entre la culture dominante et ses marges où se développe en réaction et en miroir une contre-culture est tenue à distance par Certeau. Car son projet de recherche a pour ambition de montrer qu’au sein même de la culture de masse balisée par les « systèmes de production » institutionnels (la télévision, la ville, le supermarché, etc.), les individus font preuve d’une « créativité quotidienne ». En effet, ils « bricolent » – notion empruntée à l’anthropologue Lévi-Strauss – des « manières de faire » combinatoires pour se réapproprier les biens, les espaces, le langage qui s’imposent à eux.

Ils ne font donc pas que consommer passivement mais ils produisent. Certeau parle de tactiques pour qualifier ces pratiques quotidiennes qui sont une collection de minuscules opportunités éphémères et sans cesse renouvelées de « saisir au vol des possibilités de profit » (p. XLVI – t.1). Pratiques qui s’opposent à la capacité des institutions politiques, économiques, scientifiques dominantes, de comprendre et de s’insérer dans des rapports de force pour garantir stratégiquement la durabilité de ce qu’elles produisent.

Pour mesurer ces tactiques Certeau met de côté les méthodes quantitatives qui décrivent les pratiques culturelles à partir des statistiques : évolution du marché du livre, de la presse écrite, audiences médiatiques, etc. Il considère qu’elles s’appuient trop souvent sur une catégorisation héritée des modes de productions industriels qu’elles mesurent.

L’intention de L’invention du quotidien n’est pas de mesurer « ce qui est utilisé », la télévision par exemple, mais les « manières de l’utiliser ».

3. Jouer avec les limites du cadre institutionnel

Cette capacité tactique des individus à composer avec un cadre dominant Michel de Certeau en trouve déjà la trace dans l’histoire brutale de la colonisation espagnole. Il observe les manifestations de la capacité des dominés à s’approprier une contrainte forte pour en faire autre chose.

Ainsi les Indiens colonisés, convertis de force, même dans leur apparente soumission, n’ont jamais été de parfaits « consommateurs » dociles du christianisme qui leur était imposé. Dans leur manière de s’approprier une culture imposée par la force, ils ont continué nous dit Certeau à produire, en dépit d’une liberté réduite, de la différence culturelle. C’est la même « ruse » que l’on retrouve aujourd’hui, dans un cadre historique différent, dans ces pratiques culturelles qui recouvrent un grand nombre de procédures et d’actes banals du quotidien.

Par exemple dans le cadre hiérarchisé et normé de l’usine, l’auteur se penche sur la pratique de la « perruque », manière de détourner les moyens de production de l’usine à des fins personnelles.

Les ouvriers vont se soustraire un instant à la cadence imposée des chaines de production pour fabriquer leurs propres objets pour eux-mêmes ou pour leurs proches, parfois avec la complicité d’autres travailleurs, mettant ainsi brièvement en échec l’individualisation des tâches ouvrières et les logiques propres du management.

4. Repenser le couple écriture-lecture

Mais c’est dans l’observation de la lecture, activité en tant qu’elle est l’objet explicite d’une politique publique culturelle, que Certeau va développer davantage son anthropologie de l’homme ordinaire. Il démonte ainsi la division communément acceptée entre l’écriture, activité active, et la lecture, passive.

L’invention du quotidien érige au contraire la lecture comme pratique emblématique de ces arts de faire singuliers. Elle devient une forme active de « production propre au lecteur » qui « invente dans les textes autre chose que ce qui était leur intention ». En dehors des rapports de force sociaux qui imposent le texte comme un « trésor » au sens caché, auquel seuls les plus instruits accèdent, les lecteurs ordinaires « braconnent » sur les terres littéraires.

La pratique de la lecture déborde des cadres académiques qui imposent un chemin balisé d’accès au sens des textes littéraires. Elle se construit sur des sauts d’étapes pour aller directement à la fin du livre, des retours en arrière, des allers-retours d’un genre à un autre, des lectures sérieuses, ironiques ou distraites. C’est ce braconnage autonome des dispositifs institués (l’école, l’université, les critiques littéraires), qui participent aussi à l’élaboration du sens des textes qui circulent dans le corps social. Il y a donc d’un côté une lecture savante qui institue le sens littéraire dans une stratification d’éléments souvent extérieurs au texte : genre littéraire, biographie de l’auteur, histoire de la littérature, histoire au sens large.

Et de l’autre, il y a ce que révèle l’approche de l’ouvrage, une lecture du quotidien de lecteurs qui interprètent, prennent du plaisir et donnent du sens à des œuvres, en dehors, voire même à rebours du balisage savant dominant.

5. Pratique et « écriture » de la ville

L’invention du quotidien replace aussi au centre de l’attention des pratiques, des habitudes, des arts de faire de la ville, du quartier, du logement, qui, à l’instar de la lecture, sont souvent invisibles.

Il s’agit de mettre en lumière ce qui résiste aux études statistiques et ce qui se fait, à côté, en dehors, en plus ou contre des tracés architecturaux, urbanistiques, politiques.

Au départ c’est du haut des tours du World Trade Center, que Certeau invite à considérer l’immense ville américaine, comme le « plus démesuré des textes humains ». Ce texte s’écrit à hauteur de l’homme ordinaire qui en bas, dans sa pratique quotidienne et déambulatoire de la ville participe à sa définition. L’écriture de la ville est un art de faire qui compose avec les volontés architecturales, totalisantes, organisatrices, immédiatement visibles dans le quadrillage emblématique des rues new-yorkaises, mais qui ne s’y réduit pas. L’auteur propose de « repérer des pratiques étrangères à l’espace géographique ou géométrique » qui forme un espace différent de la ville, « organisation rationnelle ». Organisation qui oscille entre projection vers le futur et politiques de « réhabilitation de patrimoines ».

La pratique de la ville peut se comprendre en parallèle de la pratique de la langue.

Le locuteur s’approprie une langue qui lui préexiste et lui survivra pour produire une parole spécifique, différente en certains points des règles linguistiques établies.

Il y a sur ce point une filiation forte entre Certeau et un autre sémiologue, Roland Barthes, plusieurs fois cité dans l’ouvrage. Pour Barthes la sémiologie, sciences qui étudie les systèmes de signes et leur interprétation, qu’ils soient linguistiques, visuels ou autres, se situe précisément dans l’écart entre le système tel qu’il s’impose à tous et la manière que l’on a individuellement de l’utiliser, dans notre façon singulière de parler par exemple.

Ainsi, le marcheur urbain doit aussi composer avec « un ordre spatial » donné qui « organise un ensemble de possibilités et d’interdictions » ((p. 149 – t. 1). La route, la place, le passage piéton, les séparations strictes entre lieu privé et lieu public, le Code de la route, balisent la ville et y organisent les déplacements et les rencontres. Mais malgré ces contraintes intériorisées, par sa pratique des détours, des raccourcis, des chemins de traverse, l’individu fait autre chose de l’ordre établi, il le réactualise en permanence.

Cela se manifeste anthropologiquement par une combinaison, dans la description des lieux, des parcours, des itinéraires par les habitants des villes, du voir et du faire. La ville se manifeste dans ce qu’elle donne à voir aux individus qui la manipulent et la produisent, ce qui ne se limite pas à de la simple cartographie.

6. Habiter les lieux : L’invention du quotidien dans un quartier lyonnais

L’ambition anthropologique autour de l’habiter se prolonge dans le deuxième tome de L’invention du quotidien (habiter, cuisiner) par une longue enquête, ponctuée d’entretiens avec des habitants, menée par Pierre Mayol sur le quartier lyonnais de la Croix-Rousse.

Ici le quartier peut être défini comme l’unité urbaine qui permet aux individus d’évoluer dans un espace qu’il maitrise, au sein d’une ville, plus vaste « engorgée de codes dont l’usager n’a pas la maîtrise » (p. 20 – t. 2). C’est une zone de transition entre le logement privé et la ville dans son ensemble, qui nécessite un apprentissage qui passe par une pratique quotidienne.

L’enquête révèle deux dimensions de la vie quotidienne ici observée : le comportement (politesse, vitesse de marche, évitement ou investissement auprès d’autrui, manières de se tenir) et les « bénéfices symboliques escomptés », liés à des traditions plus ou moins conscientes et qui organisent, dans le quartier, la relation aux autres. L’enjeu est celui de la « convenance », contrat implicite qui permet au quotidien, par un jeu de contrôle, de concession, de répressions et de reconnaissance, dont les détails se révèlent au cours de l’enquête, de vivre collectivement.

Car « sortir dans la rue, c’est courir en permanence le risque d’être reconnu, donc désigné. La pratique du quartier implique l’adhésion à un système de valeurs et de comportements forçant chacun à se tenir derrière un masque pour jouer son rôle » (p. 27 – t. 2)

Rôle incarné avant tout par le corps et ses gestes, lieu où se joue la conformité ou l’écart avec la « correction », à travers le sourire, le vêtement, le volume sonore de la voix, le comportement dans les commerces, etc. Commerces dont les « pratiquants », -terme utilisé par les habitants suivis par Mayol- indiquent des lignes de fracture sociale.

Il y a d’un côté « Robert l’épicier » qui a su faire de son commerce un lieu reconnu dans le quartier.

De l’autre on retrouve « La Germaine » et sa vieille boutique déclinante qui n’attire plus que les habitants les plus pauvres et quelques fidèles d’autrefois, encore attachés à l’idée de la « faire travailler ».

Les différences symboliques entre ces deux lieux emblématiques du quartier, qui se manifestent dans le discours et les pratiques des enquêtés, dessinent une topographie spécifique de la vie en commun.

7. Conclusion

L’invention du quotidien explore les pratiques culturelles sur une intéressante ligne de crête.

Comme l’indique Luce Giard en introduction du deuxième volume il ne s’agit ni de rendre compte quantitativement la « consommation passive de produits finis », ni de dénoncer dans une perspective marxiste, l’étau des structures dominantes qui imposent produits et modes de consommation. Le but de ce travail de recherche est de mettre en lumière les pratiques quotidiennes comme autant de productions, actives, singulières, éphémères de l’homme ordinaire. Elles viennent se loger dans les interstices du cadre social contraignant dans lequel les individus évoluent, où ils peuvent faire des « coups » tactiques pour en tirer un bref profit.

Nos manières de lire, d’habiter la ville, de parler ne se limitent pas aux contraintes imposées par les institutions qui produisent, distribuent et contrôlent les biens culturels. Elles constituent au contraire une « marginalité massive ».

L’invention du quotidien, c’est aussi le fruit d’un tâtonnement théorique et méthodologique collectif, impulsé mais jamais limité par Michel de Certeau, dans le but de modéliser les « formalités » de ces pratiques. Point de départ davantage que conclusion ou somme de savoir totalisante, cet ouvrage constitue un marqueur important dans l’évolution des recherches en sciences sociales sur les pratiques culturelles depuis les années 1980.

Michel de Certeau dialogue explicitement avec deux autres figures majeures de l’époque : Pierre Bourdieu, qui s’intéressera notamment à la question culturelle dans son ouvrage La Distinction (1979) et Michel Foucault, dont Surveiller et punir (1975), sert de point d’appui critique sur la question des dispositifs de contrôle.

8. Zone critique

L’invention du quotidien, bien que s’inscrivant dans une commande de recherche précise, englobe et dépasse par son ambition le simple saisissement des pratiques culturelles françaises d’une époque. C’est ce qui fait sa force mais aussi pour certains sa faiblesse.

La place prépondérante de Certeau et de L’invention du quotidien dans le paysage intellectuel français, la force des concepts de stratégie et de tactique, s’accompagnent de certains risques dans l’usage ultérieur qui en a été fait.

Ainsi dans un numéro de la revue Histoire des Sciences Humaines de 2010 consacré à Michel de Certeau, Tiago Pires Marques rappelle que la notion de tactique pose un problème épistémologique. Surestimer la capacité des individus à résister à l’ordre culturel dominant par leurs tactiques du quotidien serait une manière de minimiser, voire même d’oublier le poids déterminant qu’exerce ce cadre institutionnel.

L’historien Roger Chartier, cité par Marques s’inquiète de l’usage qui est fait des travaux de Certeau : il y voit une forme d’essentialisation de l’individu capable de résister à toute forme de contrainte sociale. La mise en garde porte sur une « désociologisation de la réception », c’est-à-dire une évacuation trop rapide des questions sociologiques dans la compréhension des pratiques culturelles.

Avec cette critique c’est une question plus profonde et passionnante qui s’ouvre, celle du poids de la question religieuse dans l’œuvre de Certeau, et de son propre rapport à la foi, qui pourrait être comprise comme « l’élément unificateur » d’une « œuvre éclatée » et foisonnante.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– L’Invention du quotidien, 1. : Arts de faire et 2. : Habiter, cuisiner, éd. établie et présentée par Luce Giard, Paris, Gallimard, 1990 (1re éd. 1980).

Ouvrages de Michel de Certeau

– L'Écriture de l'histoire, Paris, Gallimard, 1975.– La Fable mystique : XVIe et xviie siècle, Paris, Gallimard, 1982 ; rééd. 1995.– Histoire et psychanalyse entre science et fiction, Présentation de Luce Giard, Paris, Gallimard, 1987.– La Faiblesse de croire texte établi et présenté par Luce Giard, Paris, Le Seuil, 1987.– Histoire et psychanalyse entre science et fiction, Présentation de Luce Giard, Paris, Gallimard, 1987.– La Culture au pluriel, recueil d'articles réunis sous la dir. de M. de Certeau en 1974 ; 3e éd. corrigée et présentée par Luce Giard, Paris, Le Seuil, 1993.– L'Étranger ou l'union dans la différence, Paris, Desclée de Brouwer, 1969, coll. « Foi vivante » (n°116) ; nouvelle éd. établie et présentée par Luce Giard, 1991, Nouvelle éd. en 2005, collection Points Seuil.

Autres pistes

– Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979.– Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975.– P. Coulangeon, Sociologie des pratiques culturelles, Paris, La Découverte, 2016.– C. Détrez, Sociologie de la culture, Paris, Armand Colin, 2014.– T. Marques, Introduction : Michel de Certeau et l'anthropologie historique de la modernité, Revue d'Histoire des Sciences Humaines, 2010.– F. Dosse, Michel de Certeau : le marcheur blessé, Paris, La Découverte, 2007.– A. Chartier & J. Hébrard, 1988, L'Invention du quotidien, une lecture, des usages, Le Débat, 49,(2), 97-108. doi:10.3917/deba.049.0097.

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