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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Les Mots et les choses

de Michel Foucault

récension rédigée parIoana AndreescuDocteure en sociologie de l’EHESS et ingénieure de recherche à l’université Paris-Sorbonne.

Synopsis

Philosophie

Lee projet de penser l’homme n’est pas une affaire de millénaires ; au contraire, c’est tout récemment que l’homme a fait son apparition dans le monde du savoir, avec la formation des sciences humaines. Afin d’identifier les pratiques des sciences de l’homme au sein de la connaissance, Michel Foucault décide de contourner l’approche historique et de s’appuyer sur une archéologie des sciences humaines. Cet ouvrage original est marqué par un destin singulier : son succès éditorial permet à son auteur d’acquérir une large notoriété. Cependant, ce livre a la réputation de lecture ardue, dans un style de rédaction baroque, et a été la cible d’une critique féroce.

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1. Introduction

Auteur d'une œuvre prolifique, Michel Foucault a fait son entrée à la prestigieuse collection de la Pléiade avec deux volumes consacrés à son œuvre.

Selon le philosophe Frédéric Gros chargé de cette édition, « les livres de Foucault sont certes des ouvrages "savants", complexes, des études historiques sans concession, saturées de références et de citations, parfois difficiles, mais toujours parcourus par une écriture tendue et belle. ». Son œuvre inédite s’articule au croisement des sciences humaines, de leurs valeurs et leur portée et explore à travers une approche historique des objets philosophiques nouveaux, telle la notion de « pouvoir ».

En 1954, le philosophe publie son premier livre, qu’il intitule Maladie mentale et personnalité, sujet de dénégation ultérieure de la part de Foucault. Après cet épisode, il décide de quitter la France et de se concentrer sur la rédaction de sa thèse de doctorat publiée en 1961 sous le titre de Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique, un véritable événement intellectuel. Dans cet ouvrage, le philosophe analyse le rapport institué entre la raison et la folie à partir de la fin du Moyen Age jusqu'à la naissance de l'asile au XIXe siècle. Il cherche ainsi à démontrer que la folie et plus généralement la maladie humaine sont « des faits de culture », qui se transforment progressivement avec le changement des mentalités.

Deux ans après cette publication effervescente, le philosophe interroge le monde médical moderne et ses conditions d’émergence. Dans Naissance de la clinique (1963), il explore le concept de la maladie et conclut que le fait pathologique a un caractère relatif et subjectif. Il affirme dès le début de son ouvrage que « cet ordre du corps solide et visible n’est cependant qu’une manière pour la médecine de spatialiser la maladie. Ni la première sans doute, ni la plus fondamentale. Il y a eu et il aura des distributions du mal qui sont autres ».

Une manière similaire d’assujettir le corps, de surveiller et d’instaurer ce régime disciplinaire est présentée dans Surveiller et punir, ouvrage sur le monde carcéral et ses pratiques datant de 1975. Dans La volonté de savoir (1986), un ouvrage du cycle de l'Histoire de la sexualité, Foucault retrace les enjeux liés à la sexualité et élabore plus amplement une histoire politique des corps.

Dans les Mots et les Choses, Michel Foucault se propose de réaliser une critique des discours de vérité au sein du monde des humanités afin d’expliquer différemment la formation et la consolidation de ces sciences.

2. Une archéologie qui remplace l’histoire

L’archéologie peut être rapprochée des travaux de Georges Canguilhem portant sur la philosophie de la science ou des démarches de l’École des Annales. Dans sa démarche, Foucault décide de s’éloigner partiellement de la perspective historique, afin de s’appuyer sur une méthode plus large et critique qui concerne le développement des connaissances, qu’il nommera l’archéologie des sciences humaines.

Ainsi, au-delà d’un repérage historique, le philosophe privilégie une perspective critique visant les discours savants, les concepts de vérité scientifique ou encore la question du progrès continu du savoir. Cette perspective s’appuie sur l’identification des savoirs spécifiques à des époques, car selon Foucault il apparaît que les cultures sont régulièrement l’objet des mutations du discours scientifique (l’épistémè).

La méthode archéologique est la plus adaptée pour la compréhension de la formation du savoir, ou de ce que le philosophe appelle l’épistémè ou le « champ épistémologique », fait d’hypothèses et de problématiques. Ces champs sont toujours marqués par des conditions de possibilité de constitution on consolidation des différents débats et théories scientifiques. Autrement dit, il s’agit d’un a priori historique, car ces conditions précédent l’histoire même d’un discours de vérité. Afin d’introduire cette idée, Michel Foucault évoque dans la préface de cet ouvrage une étrange classification présentée dans un des textes de Borges.

Dans ce texte, le lecteur est confronté à une mystérieuse classification proposée au sein d’une encyclopédie chinoise, selon laquelle « les animaux se divisent en : a) appartenant à l’Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s’agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau, l) et cætera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches ». Foucault expose donc que la constitution du savoir occidental peut surprendre parfois autant que l’encyclopédie chinoise dans le choix de sa « norme ».

3. Évolutions du discours de vérité

La société occidentale a été marquée par trois changements majeurs du discours de vérité pendant le XVIe et le XIXe siècle – qui se sont cristallisées autour de la Renaissance, de l’âge classique et de l’âge moderne. La connaissance s’est ainsi formée à travers la ressemblance des mots et des choses pendant la Renaissance ; elle s’est articulée selon un programme de représentation pendant l’âge classique ; et autour de la figure ambiguë de l’homme pendant l’âge moderne.

La période moderne est marquée par la transformation du langage, qui ne marque plus un processus de représentation entre les mots et les choses, car « à partir du XIXe siècle, le langage se repli sur soi, acquiert son épaisseur propre, déploie une histoire, des lois et une objectivité qui n’appartiennent qu’à lui ».

Au sein de l’épistémè moderne, le langage ne signifie plus la connaissance elle-même, comme pendant l’âge classique quand « connaissance et langage sont strictement entrecroisés », mais il ouvre la possibilité d’approcher ce qui est spécifique à l’homme. L’archéologie du savoir propose une analyse de la vie, du langage et du travail. D’un point de vue disciplinaire, la vie ou l’étude de la science naturelle deviendra la biologie, le langage est représenté par la grammaire générale et est à l’origine de la philologie ; le travail et l’analyse des richesses s’apparente à l’économie.

4. La controverse des sciences humaines

C’est à travers ces trois catégories identifiées - la vie, le langage et la travail – que l’objet empirique de l’homme peut être saisi et analysé, mais cette opération est possible seulement à partir de la fin du XVIIIe siècle, qui marque la fin de l’âge classique et implique une transformation majeure du langage. Les nouvelles conditions épistémologiques sont liées à l’évacuation du programme de représentation entre les mots et les choses et à l’instauration d’un nouvel usage de l’histoire.

Le savoir occidental se concentre sur la figure de l’homme, qui va ouvrir « un espace propre aux sciences humaines ». Ainsi, ce sont les sciences sociales qui vont permettre de comprendre l’homme à travers ce qui lui est spécifique, comme sa manière de vivre, de parler et de travailler.

Selon la définition donnée par Foucault lui-même, « on dira donc qu’il y a "science humaine" non pas partout où il est question de l’homme, mais partout où on analyse, dans la dimension propre de l’inconscient, des normes, des règles, des ensembles signifiants qui dévoilent à la conscience les conditions de ses formes et de ses contenus ». Il s’agit en effet d’une analyse culturelle et historique des conditions d’émergence et de changement des mentalités et des pratiques humaines.

Il paraît en effet que la spécificité de la méthode archéologique est de rendre conscientes ces conditions épistémiques liées en partie à des enjeux culturels d’une certaine période, d’effectuer un rapprochement des deux dimensions distinctes, celle de l’inconscient et celle historique, car « toute connaissance s’enracine dans une vie, une société, un langage qui ont une histoire ».

Or, ce processus consistant à ramener la conscience humaine à ses propres conditions d’existence dissout l’homme en tant qu’objet épistémologique. Deux conséquences s’imposent : la première concerne la disparition de l’homme qui « s’effacerait comme à la limite de la mer un visage de sable ». Directement liée à cette première réflexion, la deuxième conclusion appréhende le statut des sciences humaines, qui selon Foucault, « ne sont pas des sciences du tout », puisque leur développement est entièrement différent des autres sciences.

5. Conclusion

Après 60 ans depuis sa publication, Les mots et les choses continue d’être une lecture incontournable pour l’épistémologie des sciences sociales. Michel Foucault a la capacité impressionnante de proposer une lecture entièrement nouvelle des sciences humaines et de bousculer le projet humaniste du XVIe siècle en ne plaçant l’apparition de l’homme comme objet de connaissance ou de discours qu’au début du XIXe siècle.

C’est l’approche dite archéologique qui permet une telle analyse qui s’empare de la biologie, de la linguistique, de l’étude des mythes, de l’économie, pour ne nommer que quelques disciplines approchées par le philosophe dans son ouvrage, afin d’identifier leurs rapports et transformations.

6. Zone critqiue

Quand Michel Foucault publie en 1966 Les mots et les choses et annonce la fin proche de l’homme, Jean-Paul Sartre est un des principaux critiques de cette nouvelle théorie portant sur l’homme.

Dans la revue L’Arc, Sartre s’engage dans un vif débat concernant les notions clés de l’ouvrage, tel que le déclin de l’homme, et il s’en prends également à la méthode archéologique. Il accuse Foucault d’être « le dernier rempart que la bourgeoisie puisse encore dresser contre Marx ». Selon Sartre, Foucault n’agit pas en tant qu’archéologue, mais en tant que géologue, puisqu’il n’explique pas comment les changements de l’épistémè se passent, ni pourquoi les hommes passent d’une pensée à l’autre.

Michel Foucault se défendra dans des écrits ultérieurs, afin de dénoncer une certaine hypocrisie liée à la notion de l’humaniste.

Une autre réserve sur son ouvrage vise la notion de « structure », qui n’est pas assez clairement décrite afin de pouvoir comprendre si la position de Foucault s’appuie sur le courant structuraliste ou s’oriente plutôt vers une approche tenant de la philosophie du langage de l’espace anglophone.

7. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Les Mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1966

Ouvrages du même auteur– Histoire de la folie à l'âge classique, Paris, Gallimard, 1961.– Naissance de la clinique, Paris, P.U.F., 1963.– Raymond Roussel, Paris, Gallimard, 1963.– L'Archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969. – L'Ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971.– Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975.

Autres pistes– Jean-François Bert, Introduction à Michel Foucault, Paris, La Découverte, 2011. – Gilles Deleuze, Foucault, Paris, Minuit, 1997.– Frédéric Gros, Michel Foucault, Paris, P.U.F., coll. Que sais-je?, 1999. – Daniele Lorenzini, Ariane Revel & Arianna Sforzini dir., Michel Foucault : éthique et vérité, Paris, Vrin, 2014.

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