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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

L’Afrique fantôme

de Michel Leiris

récension rédigée parMélanie PénicaudDocteure en anthropologie (Université de Poitiers).

Synopsis

Société

L’Afrique fantôme est le récit de voyage de Michel Leiris qui accompagna la mission ethnographique Dakar-Djibouti conduite par Marcel Griaule de 1931 à 1933. C’est la plus célèbre des missions ethnographiques françaises. L’ouvrage est composé des carnets de route de la mission que Leiris s’est astreint à tenir chaque jour pendant près de deux ans. L’Afrique fantôme est publié en 1950 par André Malraux à qui Leiris confia le manuscrit. L’ouvrage est aujourd’hui reconnu à la fois en tant que témoignage sur la célèbre mission ethnographique et œuvre littéraire.

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1. Introduction

La mission Dakar-Djibouti est une mission ethnographique et linguistique de grande ampleur préparée et dirigée par Marcel Griaule. Pour ce dernier, la mission fait suite à de précédents terrains en Éthiopie. Elle s’étend de mai 1931 à février 1933 et traverse l’Afrique du Sénégal à l’Éthiopie.

Cette mission comprend onze membres au total, dont quatre permanents : Marcel Griaule (ethnologue), Michel Leiris (secrétaire-archiviste), Marcel Larget (chargé de logistique) et Éric Lutten (opérateur cinématographique, chauffeur et « responsable du personnel indigène »). Cette équipe est pluridisciplinaire : l’ethnographie, la linguistique (Jean Mouchet, Déborah Lifchitz), les sciences naturelles (Abel Faivre), la musicologie (André Schaeffner) et la peinture sont représentées. Les objets d’étude de la mission balaient ainsi un large spectre.

Mission à la fois d’exploration et de recherche en des territoires peu ou pas investis par l’ethnologie, elle avait tout d’abord pour objectif d’inventorier les aspects culturels pour lesquels une investigation ultérieure serait intéressante. Elle est réalisée en partenariat avec l’Institut d’ethnologie et le musée d’ethnographie du Trocadéro. Près de 3 500 objets ont ainsi été collectés, des milliers de notes d’ethnographie ont été rédigées. La mission a également réuni un nombre considérable de photographies et de films.Se déroulant en même temps que l’exposition universelle de 1931, la mission marque un tournant dans la discipline par la médiatisation dont l’ethnologie française a alors bénéficié et par l’appui institutionnel dont elle a joui. Elle est financée à la fois par des fonds privés (mécénat, etc.), mais surtout publics. Elle a, à ce sujet, fait l’objet d’un vote au Parlement qui l’a reconnue d’intérêt général.

Le but principal de la mission Dakar-Djibouti révèle l’ambition de la discipline : il s’agit d’établir la scientificité de l’ethnologie, de soutenir son institutionnalisation et sa professionnalisation. La mission itinérante avance très vite. L’un de ses objectifs initiaux est de collecter le maximum d’objets et d’informations de toutes sortes : il s’agit de « tout voir et tout saisir avec rapidité, efficacité et exhaustivité, en accumulant en chemin le maximum d’informations et d’échantillons culturels, linguistiques, botaniques et zoologiques, de la collection d’objets aux listes de mots » (Jolly, 2016).

À cet effet, Leiris et Griaule ont rédigé avant leur départ un manuel de collecte ethnographique inspiré des cours de Marcel Mauss (Instructions sommaires pour les collecteurs d’objets ethnographiques). La mission réalise également des arrêts ethnographiques de plusieurs jours pendant lesquels ses membres approfondissent leur connaissance des aspects culturels de certaines populations, comme en pays dogon au Soudan français, au Nord-Cameroun, ou encore en Éthiopie dans la ville de Gondar.

2. Leiris et la mission Dakar-Djibouti

Lorsque Michel Leiris est recruté par Marcel Griaule pour la mission Dakar-Djibouti, il n’a jamais fait d’ethnographie. Les deux hommes se sont rencontrés via la revue Documents. Il s’agit pour Leiris de son premier terrain ethnographique et de son premier contact avec l’Afrique. Recruté en tant que secrétaire-archiviste, l’un des rôles qui lui incombe est de tenir le journal de la mission. Toutefois, au fil des pages, le récit devient de plus en plus personnel : l'ouvrage est avant tout le journal de route de Michel Leiris et fait une large par à sa propre subjectivité.

Leiris expliquait a posteriori qu’il était entendu avec Griaule que le journal qu’il rédigerait devrait être un « journal total », c’est-à-dire, à la fois un journal de voyage et un journal intime. Par ailleurs, le départ de Michel Leiris correspondait aussi à un besoin personnel d’échapper à la monotonie de sa vie parisienne et de découvrir d’autres civilisations. L’Afrique fantôme est ainsi aussi le témoignage de sa déception d’« Occidental mal dans sa peau » (p. 7) venu chercher un exutoire dans cette mission .

De l’Afrique et de ses habitants, il n’a, avant de partir, que des représentations occidentales stéréotypées qui font du « Noir » - pour reprendre la terminologie de l’époque - un « sauvage ». Toutefois, Leiris, proche de l’avant-garde parisienne de l’entre-deux guerres, a aussi pu tempérer ces représentations avant tout racistes : amateur de jazz, il a aussi fréquenté la Revue nègre en représentation au Moulin Rouge (Cogez, 1999).

3. L’Afrique fantôme entre anthropologie et littérature

L’Afrique fantôme, long texte de 656 pages, est tout à la fois journal de la mission, carnet de recherche et journal intime.

Jour après jour, la plume de Leiris suit son état d’esprit changeant : ennui, désillusion, mais aussi enthousiasme et émerveillement. Son agacement et son impatience au début de la mission sont en effet patents.

En pays dogon, la tonalité du récit change : Leiris est sous le charme. Il est fasciné par la culture dogon et la falaise de Bandiagara (Soudan français, actuel Mali), sentiment qu’il partage avec Marcel Griaule . La subjective rupture amorcée en pays dogon est encore plus nette à la frontière soudano-éthiopienne : l’Afrique l’émerveille. En Éthiopie, à Gondar (de juillet à décembre 1932), Leiris y étudie le culte des génies Zar. Il travaille sur une confrérie groupée autour d’une vieille guérisseuse possédée par de nombreux esprits et nommée Malkam Ayyahou.

L’Afrique fantôme renseigne beaucoup sur la subjectivité de Michel Leiris. Car c’est aussi lui-même qu’il est venu chercher sur le continent et, sur ce plan, le livre oscille entre autobiographie et analyse. Son récit de mission fait ainsi une large place à la description de ses rêves et de ses fantasmes sexuels. Des liens évidents avec le surréalisme ponctuent ainsi les pages de L’Afrique fantôme. Leiris amorce ici l’écriture de L’Âge d’homme (1939), un récit autobiographique considéré comme son œuvre la plus importante.

La mission Dakar-Djibouti est pour Leiris, alors âgé de trente ans, une expérience fondatrice. L’Afrique fantôme est aussi pour son auteur une école de l’observation et de l’écriture, une ouverture vers d’autres imaginaires et une féconde stimulation intellectuelle et artistique. L’ouvrage est une réflexion sur l’art de voyager, d’observer et de tenir une délicate tension entre objectivité et subjectivité. Si la mission est le point de départ de la carrière d’ethnologue de Leiris, elle l’est aussi sans doute de celle de l’écrivain renommé qu’il deviendra par la suite.

4. Un livre polémique : colonialisme et subjectivité

La parution de L’Afrique fantôme eu pour conséquence une altération des relations entre Leiris et Griaule qui lui reprocha le contenu de l’ouvrage. Griaule accusa Leiris d’avoir, avec la publication de ses carnets de route, desservi la cause des ethnographes. Plusieurs points font en effet polémique.

En premier lieu, la subjectivité revendiquée d’un ouvrage censé retracer le parcours d’une mission scientifique dérange. Ensuite, la critique du colonialisme, de ses représentants et des liens qu’a entretenu avec lui la mission ethnographique provoque un vif débat. Enfin, Leiris révèle avec cet ouvrage plusieurs vols d’objets sacrés, notamment au Mali, ou de peintures en Éthiopie, pratiques qui heurtent l’opinion.

L’Afrique fantôme se fait en effet peu à peu critique de la colonisation et du mépris des Occidentaux vis-à-vis des populations africaines. Leiris est gêné par le sentiment d’une forme de violence appliquée à ces populations par la mission ethnographique, même dans le recueil de leurs récits. Le fait de ne pas respecter le refus de ces populations de se raconter dans le contexte d’une supériorité coloniale affichée lui apparaît détestable. Il exprime ainsi son malaise face à la collusion entre les méthodes ethnographiques et le pouvoir colonial.

Le fait de dépouiller (il utilise de nombreuses fois le terme de « rapt ») villages et individus de leurs biens le heurte : « Pendant que Lutten visite le village, je travaille dans le bureau de l’administrateur avec les interprètes. Les objets arrivés, paiement. Le petit sac noir qui contient la monnaie — le sac à malice — est plusieurs fois dénoué et renoué. Le carnet d’inventaire s’emplit. Il ne nous est pas encore arrivé d’acheter à un homme ou une femme tous ses vêtements et de le laisser nu sur la route, mais cela viendra certainement » (p. 96-97). Quelques jours plus tard, il révèle un vol d’objets rituels (Kono) dans le village de Kéméni au Mali. D’autres suivront.

5. Conclusion

Le journal de la mission ethnographique écrit par Leiris, à la subjectivité assumée, peut se lire de multiples façons : comme un témoignage sur la manière dont se fait la recherche ethnographique durant l’entre-deux guerres, comme le journal de bord d’une mission ethnographique, comme une tentative d’analyse et de quête de soi par le voyage, le dépaysement, la rencontre et l’écriture, comme la narration des premiers pas sur le terrain d’un anthropologue par la suite renommé, ou encore comme le « galop d’essai » du grand écrivain de L’Âge d’homme ou de La Règle du jeu que deviendra Michel Leiris.

L’Afrique fantôme interroge aussi très directement les liens complexes qui unissent littérature et anthropologie, et que bien d’autres investiront par la suite (Lévi-Strauss avec Tristes tropiques, Balandier avec Afrique ambiguë, Alfred Métraux avec L’Île de Pâques, etc.).

Enfin, et par extension, l’ouvrage pose également la question de la restitution des œuvres d’art africaines transférées en Occident pendant la période coloniale et aujourd’hui conservées dans les musées européens. Des revendications s’élèvent aujourd’hui en ce sens, individuelles ou collectives, comme dans le cas du Bénin, qui en a fait la demande à la France en 2016.

En 2017, à l’Université de Ouagadougou, le Président français donne une réponse positive à ces revendications et commande une étude sur la question. S’ensuit le rapport Sarr-Savoy (2018) qui concerne la restitution du patrimoine culturel africain. Celui-ci met en place un programme et des critères de restituabilité de certaines œuvres conservées en France à plusieurs pays africains, à commencer par le Bénin.

6. Zone critique

L’Afrique fantôme est aujourd’hui reconnu en tant qu’œuvre ethnographique et surtout littéraire. Sur le plan ethnographique, elle est en particulier un précieux témoignage sur la mission Dakar-Djibouti, la plus célèbre des missions ethnographiques françaises. La mission Dakar-Djibouti pose les bases de nombreuses autres enquêtes ethnographiques et publications, comme sur les Dogons du Mali, par exemple. Les escales de la mission en pays dogon seront en effet le point de départ d’une abondante recherche sur le sujet, que ce soit à l’initiative d’anciens membres de la mission, ou de nombreux autres chercheurs dans les décennies qui suivirent. Il en va ainsi des deux thèses de Marcel Griaule sur les masques et jeux dogons, ou du mémoire de recherche de Michel Leiris sur La Langue secrète des Dogon de Sanga.

Toutefois, la mission a fait l’objet de vives critiques, qui sont, pour nombre d’entre elles, largement associées à la parution du livre de Michel Leiris. La « notoriété ambivalente de la mission » (Jolly, 2016, p. 10) est aujourd’hui un fait, largement soutenu par les révélations polémiques de Michel Leiris dans L’Afrique fantôme. Les critiques ont en particulier porté sur les méthodes ethnologiques de Marcel Griaule, qui dirige l’expédition scientifique avec des manières inspirées de son ancienne carrière de militaire (convoquant les individus sous sa tente pour qu’ils répondent à ses questions, par exemple).

Le souvenir des achats contestables ou des vols d’objets rituels, précieux et sacrés pour les populations à qui ils appartenaient, marquent incontestablement la mémoire de la mission. Griaule signera ultérieurement des travaux anthropologiques dont les méthodes apparaîtront comme directement opposées à celles mises en œuvre lors de la mission Dakar-Djibouti. En témoigne, plus de dix années plus tard, la parution de Dieu d’eau. Entretiens avec Ogotemmêli (1948). Enfin, ce sont les objectifs-même de la mission qui paraissent aujourd’hui inatteignables dans leur volonté de traiter ou d’archiver la totalité d’une société.

7. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– L’Afrique fantôme, Paris, Gallimard, 2018.

Du même auteur

– La langue secrète des Dogon de Sanga, Broché, 1997.– L’Âge d’homme. La littérature comme une tauromachie, Gallimard, 1973.– La Règle du Jeu, Biffures, Fourbis, Fibrilles, Frêle Bruit, Pléiade, 2003.

Autres pistes

– Gérard Cogez, « Objet cherché, accord perdu. Michel Leiris et l'Afrique », in L'Homme, 1999, tome 39, n°151, pp. 237-255.– Marcel Griaule, Les Flambeurs d’hommes, Berg International éditeurs, 1991 [1934]. – Marcel Griaule, Dieu d’eau. Entretiens avec Ogotemmêli, Paris, Fayard, 2014.– Éric Jolly, Cahier Dakar Djibouti, éditions les Cahiers, 2015, 1408 p.– Éric Jolly, « Mission ethnographique et linguistique Dakar-Djibouti (10 mai 1931-17 février 1933) [Deuxième mission Griaule] », in À la naissance de l’ethnologie française. Les missions ethnographiques en Afrique subsaharienne (1928-1939), 2016.– Phyllis Clarck-Taoua, « In Search of New Skin : Michel Leiris’s L’Afrique fantôme », Cahiers d’étudesAfricaines, 2002, p. 479-498.

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