dygest_logo

Téléchargez l'application pour avoir accès à des centaines de résumés de livres.

google_play_download_badgeapple_store_download_badge

Bienvenue sur Dygest

Dygest vous propose des résumés selectionnés et vulgarisés par la communauté universitaire.
Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Le Mal propre

de Michel Serres

récension rédigée parAlexandre AugrandDocteur en musicologie (Université Paris-Saclay). Spécialisé dans l'histoire des musiques électroniques, il est l'auteur de l'ouvrage "Une histoire de la dance culture. De Kingston à Tokyo" (Camion Blanc 2017).

Synopsis

Philosophie

Une grande majorité de mammifères, pour s’approprier un territoire, urinent afin de le délimiter, mais qu’en est-il de l’Homme ? L’homme fait de même, il salit ce qu’il souhaite posséder. En crachant sur la nourriture, il se l’approprie pour être sûr que personne ne veuille y toucher. Au fil des siècles, la pollution qu’il engendre prend une tournure sociétale que Michel Serres détaille en s’appuyant sur l’histoire de l’humanité et son évolution. Il propose également des solutions afin que les Hommes puissent envisager différemment le rapport qu’ils entretiennent entre eux ainsi qu’avec la planète.

google_play_download_badge

1. Introduction

Dans cet ouvrage, Michel Serres continue une réflexion sur l’idée de possession et de récupération à travers la pollution entamée dans un précédent ouvrage (Le Contrat naturel) dans lequel il mettait déjà en garde sur les risques que peut causer cette méthode d’appropriation, tant sur la société que sur l’homme lui-même. Se permettant de remettre en cause la théorie de Rousseau sur les origines de l’acte de propriété, il montre comment certains bouleversements historiques ont amené l’Homme à tenter de posséder la Terre.

L’ayant rendu progressivement invivable au fil des siècles (avec une accélération inquiétante dès le milieu du XIXe), ils ont récemment pris conscience qu’en ne changeant pas de vision, ils finiraient par disparaître.

2. L’erreur de Jean-Jacques Rousseau

Rousseau écrivait, dans son ouvrage Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, que le premier homme ayant enclos un terrain et revendiqué sa propriété, fut le vrai fondateur de la société civile. Même si cet acte reste au stade imaginaire, il se trouve à la base du droit de propriété. Pour Michel Serres, le célèbre philosophe franco-suisse du Siècle des Lumières fait erreur en montrant la vision d’une frontière matérielle délimitée par un enclos. Selon l’auteur, le droit de propriété est un acte naturel venant de la vie et des conduites animales basés sur des pratiques dures.

Les premières frontières créées par l’être humain se sont, en premier lieu, dessinées de manière subjective. Tel un éthologue, Serres souligne que l’Homme, accompagné de sa communauté ou de sa famille, a commencé par définir son espace vital en le salissant littéralement. Il y a apposé ses déjections, y a enterré ses ancêtres et a commencé à travailler la terre pour la rendre cultivable. Par la suite, il a fait couler le sang, celui des sacrifices, celui de ses ennemis voulant envahir sa ville ou son pays, celui de ses victimes, que ce soit ses propres congénères ou d’autres espèces vivantes, lors de la découverte et l’appropriation d’autres territoires.

À la version de Rousseau, l’auteur préfère celle de l’historien romain Tite-Live racontant dans Histoire romaine que la fondation de Rome s’est faite dans le sang et sur le cadavre de Remus, tué par son jumeau Romulus qui défendait un espace qu’il s’était approprié, voyant en son frère désireux d’en faire de même un ennemi potentiel. Pour Michel Serres, ce conflit généré entre deux hommes du même sang pour une parcelle de terrain vient de ce droit naturel de propriété dur poussant l’être humain au crime et à l’envahissement pour sa survie et pour son évolution vers l’hominisation .

3. Vers un adoucissement de l’acte de propriété

Durant la période antique, l’Homme sacralisait les portions de terre qu’il s’accaparait par le sang de sacrifices humains et/ou animal afin de la purifier ou délimiter les lieux de cultes païens. Cependant, il commença à remettre en question ces pratiques « barbares » polluant les cités et commença à penser à une première tentative d’adoucissement de l’acte de propriété. Ainsi, ce fondement du droit naturel de propriété se transforma en fondement religieux à partir du Ier siècle. L’Homme se mit à envisager la possibilité de s’approprier et vivre sans forcément faire couler le sang. Il trouva alors une réponse dans la religion chrétienne à laquelle il se convertit progressivement.

Celle-ci transforme les terres sanguinolentes en terres saintes qu’il délocalise à des endroits bien précis (Jérusalem), remplace le sang des sacrifices par l’eau et le vin lors des cérémonies et remet alors en question les fondements mêmes de la propriété en imposant de payer pour salir. Michel Serres prend l’exemple de la chambre d’hôtel pour imager son propos. En effet, que celle-ci soit louée pour une nuit ou pour une semaine, l’occupant paye pour se l’approprier. Il salit draps et serviettes qui seront nettoyés à son départ, pour qu’un autre client ensuite se l’accapare et la salisse à son tour.

Au cours du XXe siècle, une deuxième tentative d’adoucissement apparaît à travers le renoncement de l’acte de propriété. Michel Serres prend exemple, dans son ouvrage, sur les agriculteurs qui abandonnent et vendent leurs terres aux promoteurs immobiliers qui se les approprient et les salissent non pas avec des engrais chimiques et des pesticides, mais avec du béton, les transformant en zones de lotissements ou d’activité commerciale. L’auteur cite, en deuxième exemple, les marques franchisées qui se déterritorialisent (voire se dématérialisent) en revendant leurs sites et leur matériel, afin de ne garder que logo et slogan publicitaire.

Selon Michel Serres, ce deuxième adoucissement fait passer l’acte d’appropriation d’un dur naturel, symbolisé par les déjections à un corps doux culturel, symbolisé, lui, par l’encre, l’image ainsi que le son et ne tenant plus compte des frontières. Partant de ce constat, l’auteur met en avant deux types de pollutions.

4. Une appropriation du monde physique

Dans Le Mal propre, Michel Serres définit un premier type de pollution qu’il nomme « dure », forgée, dans un premier temps, par un contact rugueux avec la nature lorsque l’Homme se l’appropriait et la transformait pour cultiver ses terres. Puis, au fil des siècles, il s’est emparé, plus ou moins violemment, des ressources naturelles de la planète, comme le pétrole, afin de répondre à sa forte croissance et à ses besoins devenus de plus en plus exigeants.

Par la suite, son importante migration vers les zones urbaines, à la suite de la révolution industrielle va bouleverser sa manière de vivre, de consommer, de travailler et de polluer. Cette pollution dure implique cependant des conséquences néfastes sur la vie des autres espèces, animales et végétales, ainsi que sur la santé physique et mentale de l’Homme qui se retrouve à vivre entouré de différentes pollutions (atmosphérique, lumineuse et sonore). Il travaille dans des usines récupérant des espaces pour y entasser ses déchets quand elles ne les déversent pas dans l’air ou dans l’eau. Cette dureté dessine alors une frontière que Michel Serres définit comme « franche ». Elle exclut toute autre forme de vie d’un espace délimité par l’odeur pestilentielle d’une décharge publique, la destruction d’un littoral ou une déforestation progressive.

Cette pollution est en perpétuelle croissance à cause de l’augmentation de la production et de la consommation de biens. Toutefois, elle amène, aujourd’hui, l’Homme à se remettre en question et à développer une conscience écologique autant traitée à travers les sciences dures, avec de nombreux prélèvements, analyses et estimations sur l’environnement, ainsi qu’en politique, afin de mettre en œuvre des solutions durables dans la façon de cultiver, de se nourrir, de se déplacer et de produire des biens, pour la diminuer, voire la supprimer.

5. Une pollution des classes dominantes sur les classes populaires

L’auteur met ensuite en avant une deuxième pollution qu’il qualifie de « douce ». Celle-ci s’est développée en conséquence de la « dure » et peut se retrouver, par exemple, dès l’entrée des villes, avec l’expansion des panneaux publicitaires achetés par les sociétés. Ceux-ci ne représentent physiquement que quelques mètres carrés suffisant pour y mettre une affiche comprenant un logo et un slogan qui, eux, seront visibles dans un espace perceptif bien plus important. L’Homme se retrouve donc continuellement cerné de messages, sans qu’il ne puisse faire grand-chose pour lutter contre.

Michel Serres explique que les publicitaires n’ont pas uniquement acheté des espaces pour leurs affiches, mais avant tout l’espace entourant celles-ci. À l’aide des logos et des slogans inscrits en caractères gras et voyant, ils se sont emparés de la perception et la sensation de chaque être humain. Leur but : les inciter à consommer en permanence, qu’ils se rendent à leur travail, rentrent chez eux ou se promènent en famille tout simplement. En fin de compte, cette pollution dite douce permet aux publicitaires de s’approprier et salir l’âme des consommateurs. La télévision en fait de même. Patrick Le Lay (ancien PDG de TF1) n’avait-il pas dit en 2004 qu’il vendait du temps de cerveau humain disponible à Coca-Cola en parlant des programmes diffusés entre deux plages publicitaires.

Cette invasion publicitaire sur l’Homme symbolise une autre expansion, celle des riches sur les pauvres. Serres fait remarquer que cette pollution douce dessine une frontière très nette entre les classes sociales. Ainsi, les riches (soit les franchises) n’hésitent pas à s’approprier des espaces précis pour y implanter les panneaux, affichant leurs réclames en faisant fi de tout discours écologique (qu’ils perçoivent comme des obstacles). Pour illustrer son argument, l’auteur fait allusion au périphérique parisien qui, selon lui, est un exemple criant de la surabondance d’affichages au cœur des quartiers populaires du nord, s’opposant distinctement au calme résidentiel et verdoyant de l’ouest.

6. Les solutions au mal propre

Selon Michel Serres, en s’appropriant les ressources de la planète Terre, l’Homme l’a parasité et mise en danger avec des moyens d’aménagement de plus en plus importants. Les nouvelles technologies et cette volonté humaine de s’accaparer ont eu pour conséquence une pollution de plus en plus importante et sans frontière qui a commencé à se ressentir au XIXe siècle et s’est accentuée au cours du suivant avec le processus de mondialisation. Quelles solutions sont alors envisageables pour contrer cet excès de possession et de pollution ?

L’auteur suggère de limiter les moyens et les volontés de s’approprier afin de lutter, d’une part contre les pollutions dures, tel l’effet de serre, et, d’autre part, de réduire les inégalités sociales de plus en plus marquées entre les classes sociales aisées et populaires. Serres propose de repenser le contrat social en se basant sur le droit naturel de propriété qu’il invite, toutefois, à faire évoluer du stade animal vers un processus d’hominisation en effaçant toute forme de saleté pouvant symboliser une quelconque frontière. De ce fait, si le propriétaire ne connaît pas les limites de son territoire, l’espace qu’il occupe ne lui appartient plus en propre, mais devient à la portée de tous.

Le monde n’a jamais été une propriété aux mains d’une puissance quelconque. L’Homme se doit de repenser son rapport à une planète qui se révolte à travers des catastrophes naturelles de plus en plus fréquentes et violentes dues au dérèglement climatique. L’acte d’appropriation n’aurait donc plus la même pertinence qu’auparavant et le droit de propriété devrait se transformer ainsi en contrat de location, chose que Serres voit comme une nouvelle forme de liberté.

7. Conclusion

De l’Antiquité à la révolution industrielle, en passant par l’avènement de la religion, Michel Serres, à travers sa réflexion dans Le Mal propre, montre l’évolution du rapport que l’Homme entretient avec la planète Terre et avec ses propres congénères.

Premièrement, l’auteur met en avant une pollution humaine servant, comme pour les animaux à marquer une appropriation territoriale, mais celle-ci se transforme et devient de plus en plus incommodante au fil des siècles.

Deuxièmement, Serres montre une appropriation sociale dans laquelle une minorité d’Hommes prend possession des richesses de la planète, puis tente de s’approprier l’existence de ses congénères en leur imposant un mode de pensée et de vie basé sur une consommation excessive. Cependant, Serres note que l’Homme commence à prendre conscience de sa dérive polluante et se met à envisager des solutions afin de lutter contre.

8. Zone critique

Même si cet essai est court, son contenu riche expose une réflexion très fouillée de la part de Michel Serres. Publié en 2008, celui-ci présente, en quelque sorte, un état des lieux des plus pessimistes, et toujours d’actualité plus de dix ans après, de la trop grande expansion de l’Homme sur la Terre ainsi que sur ses propres congénères. Toutefois, l’auteur reste optimiste et propose une alternative qui pourrait possiblement le sauver lui et la planète.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Le mal propre. Polluer pour s’approprier, Paris, Éditions Le Pommier, 2008.

Du même auteur– C'était mieux avant !, Paris, Le Pommier, 2017.– Du bonheur, aujourd'hui (avec Michel Polacco), Paris, Le Pommier, 2015.– Le Gaucher boiteux : Puissance de la pensée, Paris, Le Pommier, 2015.– Les Cinq Sens, Paris, Grasset ; réédition, Paris, Fayard, 2014– Petite Poucette, Paris, Éditions Le Pommier, 2012.– Le Tiers-instruit, Paris, François Bourin, 1991.– Le Contrat naturel, Paris, François Bourin, 1990.

Autres pistes– Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité chez l’homme, Genève, Marc-Michel Rey, 1755.– Tite-Live, Histoire romaine livre I à V : De la fondation de Rome à l’invasion gauloise, Paris, Flammarion, 1995.

© 2020, Dygest