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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Capitalisme et liberté

de Milton Friedman

récension rédigée parBenoît MichaudÉconomiste, titulaire d'un Master 2 en Économie spécialité Politiques Publiques et Développement de la Toulouse School of Economics.

Synopsis

Économie et entrepreneuriat

Dans cet ouvrage, Milton Friedman se fait le pourfendeur de l’interventionnisme de l’État qui constitue selon lui une atteinte à la liberté individuelle par son caractère paternaliste et coercitif. S’adressant au grand public, il dénonce l’État- providence et défend au contraire l’extension du libéralisme et de la dérégulation à tous les secteurs de l’économie et de la société. Sorte de contre-révolution contre les principes du keynésianisme, Friedman exprime sa foi inébranlable dans le capitalisme en tant que système le plus favorable pour garantir les libertés politiques et économiques.

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1. Introduction

Lorsqu’est publié Capitalisme et liberté en 1962, le paradigme dominant de la pensée économique est le keynésianisme. Développé par l’économiste britannique John Maynard Keynes (notamment dans sa Théorie générale publiée en 1936), ce courant prône l’intervention de l’État dans l’économie en stimulant la demande (en particulier l’investissement) afin de résoudre le problème du chômage.

Modèle de référence de l’après-guerre, l’hégémonie intellectuelle du keynésianisme prend néanmoins fin dans les années 1970 avec l’apparition de la stagflation, c’est-à-dire la conjonction de deux phénomènes : une faible croissance (la stagnation) et l’augmentation des prix ou dévalorisation de la monnaie (l’inflation). L’inefficacité des politiques de relance pour apporter des solutions au problème de la stagflation est à l’origine du nouveau souffle des politiques libérales en réaction à l’interventionnisme keynésien.

Chef de file de cette contre-révolution, Milton Friedman renoue avec la tradition classique en rétablissant les concepts d’autorégulation des marchés et de théorie quantitative de la monnaie. Ses idées libérales prônant la déréglementation de l’économie supplanteront le keynésianisme comme modèle de référence de la seconde moitié du XXe siècle, et son influence est aujourd’hui encore déterminante.

2. La liberté économique

Selon Milton Friedman, il n’existe que deux manières de coordonner les activités économiques : la direction centralisée d’une part, et le modèle basé sur l’échange volontaire (autrement dit l’économie de marché) d’autre part. La première implique la coercition, tandis que la seconde est fondée sur le libre-échange entre individus, c’est-à-dire sur la coordination sans contrainte. Seules certaines combinaisons sont donc possibles entre régimes politiques et économiques. Par exemple, il ne peut pas il y avoir de société collectiviste démocratique.

Au contraire, le capitalisme de concurrence est le système qui permet de coordonner l’activité économique sans coercition. Il est donc le système le plus favorable à la liberté économique, et donc à la liberté politique. On ne peut dès lors dissocier politique et économie : la liberté économique est non seulement une composante de la liberté au sens large, elle est également une condition nécessaire pour la liberté politique.

L’économie de libre marché donne à chacun la liberté de choisir, et empêche toute tierce personne de s’immiscer dans l’échange entre deux individus. Cette organisation économique « donne aux gens ce qu’ils veulent, et non pas ce que tel groupe particulier pense qu’ils devraient vouloir ». Le marché est ainsi comparé à un système politique de représentation proportionnelle : « Chacun peut voter pour la couleur de cravate qui lui plaît ; il n’a ni à savoir quelle couleur veut la majorité, ni à se soumettre s’il est parmi les minoritaires ». Friedman dénonce le paternalisme de l’activité régulatrice gouvernementale dans le domaine économique, qui est selon lui une atteinte au principe de liberté individuelle, car dans ce cas certains décident pour d’autres. Il se fait donc l’adversaire de toute forme de collectivisme, « que ce soit le communisme, le socialisme ou l’État-providence» (John Fitzgerald Kennedy, Discours inaugural, 20 janvier 1961).

Le capitalisme est certes une condition nécessaire à la liberté politique et Friedman reconnaît que l’histoire indique qu’il n’en est pas la condition suffisante. Il énumère ainsi plusieurs exemples de sociétés dans lesquelles l’entreprise privée était la forme dominante de l’organisation économique et qui n’étaient pourtant pas politiquement libres : « l’Italie et l’Espagne fascistes, l’Allemagne à divers moments des soixante-dix dernières années, le Japon avant la Première et la Deuxième Guerre mondiale, la Russie tsariste durant les décennies qui précédèrent la Grande Guerre ».

3. L’État minimal

Reprenant la formule du président Kennedy « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous ; demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays », Friedman rétorque que « l’homme libre ne se demande ni ce que son pays peut faire pour lui ni ce que lui-même peut faire pour son pays ». Il dénonce ici le paternalisme de l’intervention des pouvoirs publics dans les affaires économiques, qui constitue une atteinte à la liberté individuelle. Selon lui, c’est à tort que l’élargissement de l’intervention de l’État a été invoqué par la nécessité d’assurer le plein emploi et la croissance économique comme le préconisent les politiques keynésiennes, car ces politiques ont été inefficaces.

Si le rôle de l’État doit rester minimal, Friedman ne conçoit pas une économie sans État. Le rôle des pouvoirs publics est d’abord de fixer et de faire appliquer les règles du jeu économique : faire appliquer la loi et l’ordre, assurer l’exécution des contrats etc. En second lieu, l’intervention de l’État peut se justifier lorsque l’échange volontaire est excessivement coûteux : c’est le cas des monopoles (la liberté d’échanger étant alors compromise car on ne peut choisir entre plusieurs producteurs) et des effets de voisinage aussi appelés externalités (« quand les actions des individus ont sur d’autres individus des effets pour lesquels il n’est pas possible de les pénaliser ou de les récompenser », par exemple en cas de pollution). Néanmoins, on ne peut généraliser l’intervention de l’État dans l’une ou l’autre de ces deux situations (monopoles et externalités), et il faut pour chaque cas particulier dresser un bilan des avantages et des inconvénients. Enfin, l’intervention de l’État peut se justifier dans un objectif paternaliste à l’égard des personnes irresponsables, c’est-à-dire des enfants et des personnes mentalement déficientes.

Selon Friedman, le rôle des pouvoirs publics doit être particulièrement restreint car la concentration du pouvoir est une menace pour la liberté. Le pouvoir de l’État doit donc être limité et dispersé, afin d’empêcher que « le gouvernement, notre créature, [ne devienne] un monstre qui détruira cette liberté même pour la protection de laquelle nous l’avons établi ». Friedman énumère ainsi une liste d’exemples d’actions des pouvoirs publics qui ne sont pas justifiées selon lui : par exemple la fixation d’un salaire minimum, la règlementation des banques, ou encore les programmes de retraite.

4. Le monétarisme

Le keynésianisme remet en cause l’autorégulation des marchés : laissés à eux-mêmes, ils ne conduisent pas forcément à un équilibre optimal. L’État a dès lors un rôle à jouer tant sur le volet budgétaire (en augmentant les dépenses publiques) que monétaire (en augmentant la masse de monnaie en circulation) pour soutenir la demande afin de relancer l’activité économique et de résoudre le problème du chômage. Ces politiques ont néanmoins pour conséquence d’accroître l’inflation : la hausse de la demande fait gonfler les prix et l’accroissement de la masse monétaire déprécie la valeur de la monnaie. Il y a donc selon les keynésiens une relation négative entre chômage et inflation, ce qui a été empiriquement mis en évidence en 1958 par la courbe de Phillips. Il y a donc un arbitrage entre lutte contre l’inflation et lutte contre le chômage, cette dernière étant pour les keynésiens la priorité. Le monétarisme dont Milton Friedman est le chef de file est un courant antagoniste au keynésianisme. Friedman conteste la validité de l’interprétation de la courbe de Phillips. Selon lui, l’augmentation de la masse monétaire donne l’illusion aux travailleurs que leur salaire réel augmente, ce qui les conduit à augmenter leur offre de travail ; mais une fois qu’ils se sont rendus compte que les prix ont eux aussi augmenté, et donc que l’accroissement monétaire n’a pas eu d’effet sur leur salaire réel, ils corrigent leurs anticipations et baissent leur offre de travail.

Friedman parle ici d’anticipations adaptatives : les individus intègrent les effets de long terme des politiques publiques dans leur choix de dépenses et de consommation (théorie du revenu permanent). La politique monétaire n’a donc qu’un effet à court terme sur le chômage, qui revient à son taux naturel (le taux vers lequel l’économie tend à long terme). La relation négative entre chômage et inflation ne peut donc être stable dans le temps. Friedman renoue ici avec la théorie quantitative de la monnaie selon laquelle la politique monétaire ne joue qu’un rôle passif dans l’économie.

La critique de Milton Friedman contre la politique monétaire keynésienne porte également sur l’atteinte à la liberté que cette dernière constitue. En effet, l’augmentation discrétionnaire de la masse monétaire par la banque centrale telle que préconisée par les keynésiens revient selon Friedman à confier à une poignée d’hommes un pouvoir bien trop important. La mauvaise gestion de la Réserve Fédérale américaine est d’ailleurs selon lui à l’origine de la crise de 1929. Il est donc favorable à l’idée d’une banque centrale indépendante qui suivrait une règle constante, par exemple en s’engageant à augmenter la masse monétaire de 3% par an. Friedman reconnaît cependant que cette règle « n’est pas à graver sur des tablettes de pierre » et que ce n’est selon lui qu’une règle qui, « à la lumière de notre savoir actuel, offre les plus grandes promesses d’atteindre un degré raisonnable de stabilité monétaire. » À l’inverse des keynésiens, la priorité des monétaristes est la lutte contre l’inflation.

5. La distribution des revenus

Dans le contexte de l’économie de marché, les individus peuvent satisfaire plus efficacement leurs propres besoins en coopérant les uns avec les autres. Chacun est payé en fonction de ce qu’il ajoute au produit, ce qui implique une distribution efficace des ressources sans contrainte. Il en découle certes des inégalités de revenus, mais elles sont nécessaires pour parvenir à l’égalité de traitement : « tel homme peut préférer un travail ordinaire qui lui laisse beaucoup de temps pour se chauffer au soleil à un travail plus exigeant qui lui vaudrait un salaire plus élevé, et si tous deux recevaient une même somme d’argent, leurs revenus, au sens le plus fondamental, seraient inégaux ».

Cette inégalité de revenus s’explique aussi par le goût plus ou moins prononcé des individus pour le risque, notamment dans leur choix de carrière (par exemple « devenir actrice de cinéma plutôt que fonctionnaire »). Le système capitaliste, qui implique le paiement en fonction du produit, est le système qui produit le moins d’inégalité.

Friedman critique le système de l’impôt progressif, dont l’effet redistributif est selon lui diminué de deux manières : il a un effet décourageant et il produit la création de moyens d’échapper à l’impôt (moyens législatifs ou autres, par exemple l’exemptions d’impôts, niches fiscales etc.). De plus, Friedman ne trouve pas de justification à un impôt progressif dont le seul but est de redistribuer les revenus. Ce système constitue dès lors en ce sens un exemple de la coercition pour prendre à certains et donner à d’autres, et donc porter atteinte à la liberté. Friedman est favorable à la mise en place d’un impôt à taux uniforme (ou flat tax) « qui rapporterait une somme plus importante parce qu’une quantité plus importante de revenus imposables serait déclarée », et aurait dès lors un effet redistributif plus efficace que l’impôt progressif.

En vue de soulager la pauvreté, Milton Friedman propose la mise en place d’un impôt négatif sur le revenu. Aucun revenu net ne pourrait alors tomber en dessous d’un certain seuil plancher : auquel cas, une aide financière serait versée. Ce seuil est déterminé en fonction du montant des impôts que la communauté souhaiterait y consacrer. Les avantages d’un tel système sont nombreux : résoudre la pauvreté, remplacer « le fouillis de mesures qui sont aujourd’hui destinées aux mêmes fins », rendre explicite la charge supportée par la société et réduire le degré d’intervention de l’État. Ce système pourrait en outre être moins coûteux qu’un ensemble de mesures sociales particulières.

6. La dénationalisation du système éducatif

Le système éducatif est pour Milton Friedman l’un des secteurs qui bénéficierait le plus de la dérèglementation. En effet, s’il est évident que chaque enfant doit non seulement recevoir une quantité minimale d’instruction et que le financement de cette instruction doit provenir de l’État, l’administration effective de l’éducation par les pouvoirs publics ne se justifie pas. En effet, « ces services pourraient être assurés par des entreprises privées fonctionnant pour le profit, ou par des institutions sans but lucratif ». Le rôle des pouvoirs publics ne se limiterait alors qu’à s’assurer que les écoles répondent à certaines normes (notamment un fonds commun de valeurs), sur le même modèle que l’inspection d’hygiène réalisée dans les restaurants.

Dans ce cadre, l’État distribuerait aux parents des bons (vouchers) remboursables pour une somme maximale spécifiée par enfant et par an. La dénationalisation du système éducatif permettrait ainsi aux parents d’inscrire leur enfant dans l’école de leur choix. Le marché permettrait à chacun de satisfaire ses propres goûts (par exemple de meilleurs maîtres plutôt que de meilleurs entraîneurs sportifs) et donc d’assurer une représentation proportionnelle. À l’inverse, dans le système d’éducation nationalisée, les parents n’ont aucun moyen d’exprimer leur préférence, si ce n’est en persuadant une majorité politique de changer l’état des choses. En dénationalisant l’éducation, le développement et l’amélioration de toutes les écoles seraient stimulés par l’introduction de la concurrence, et le salaire des enseignants dépendraient de leur mérite et des forces du marché.

Il n’y a donc selon Friedman pas d’argument qui puisse justifier la prise en charge effective de l’éducation par les pouvoirs publics. À l’argument selon lequel les écoles privées tendent à accroître les distinctions de classe, Friedman répond que « la stratification sociale selon les zones d’habitation restreint de facto le mélange des enfants d’origine nettement différentes ». Dans un système nationalisé, les bonnes écoles publiques se trouvent dans les quartiers à haut revenu. Une famille pauvre peut être prête à dépenser plus d’impôts pour obtenir une meilleure éducation pour son enfant, mais elle peut difficilement se permettre d’aller vivre simultanément dans le quartier cher. Friedman retourne donc cet argument comme un argument en faveur du système dénationalisé.

7. Conclusion

C’est au Chili de la fin des années 1970 que les préceptes économiques de Friedman trouvèrent pour la première fois un terrain d’expérimentation. Pinochet et les Chicago Boys, un groupe d’économistes chiliens formés à l’Université de Chicago, mirent en place un programme de libéralisation de l’économie assimilé à une thérapie de choc.

La réussite économique de ce programme est encore aujourd’hui controversée : ses détracteurs dénoncent un capitalisme du désastre qui aurait plongé le pays dans le chaos, tandis que ses adeptes parlent du miracle économique chilien qui aurait favorisé la transition vers un régime démocratique. Après l’expérience chilienne, Ronald Reagan aux États-Unis et Margaret Thatcher au Royaume-Uni mirent en place dans les années 1980 des politiques libérales inspirées par Milton Friedman. La pensée économique du chef de file de l’École de Chicago devint alors le modèle de référence, et une vague de déréglementation s’étendit sur l’économie mondiale. L’influence de la pensée de Milton Friedman est encore aujourd’hui déterminante ; notamment, l’idée d’un revenu universel (sur le modèle de l’impôt négatif) trouve de plus en plus d’adeptes.

À titre d’exemple de la victoire intellectuelle remportée par le monétarisme sur le keynésianisme, on peut aussi mentionner les différences entre les statuts de la Réserve Fédérale américaine (FED) et ceux de la Banque centrale Européenne (BCE). Les statuts de la FED, établis en 1978, font état d’un triple objectif : un taux d’emploi maximum, la stabilité des prix et des taux d’intérêts à long terme peu élevés. Ce triple objectif témoigne d’une inspiration plutôt keynésienne, car il est sous-entendu que la politique monétaire peut avoir un effet sur l’emploi.

Au contraire, les statuts de l’institution européenne établis dans les années 2000 ne mentionnent qu’un objectif unique qui est également celui des politiques monétaristes : la stabilité des prix, c’est-à-dire la lutte contre l’inflation.

8. Zone critique

Le libéralisme radical défendu par Milton Friedman est particulièrement clivant. Certains le considèrent comme le plus grand économiste du XXe siècle, et saluent les fondements théoriques et les résultats économiques de sa doctrine politique. Le monétarisme s’est ainsi progressivement imposé dans la plupart des banques centrales. L’ancien premier ministre estonien Mart Laar par exemple a revendiqué s’être largement inspiré des préceptes de Friedman pour mettre en place son programme économique dans la période post-URSS, parfois qualifié de miracle économique estonien.

Pour d’autres, Milton Friedman est la figure emblématique du néolibéralisme et du capitalisme destructeur, dont la dérèglementation ne profite qu’à certains et qui produit de profondes inégalités. L’ancien premier ministre français Michel Rocard affirmait ainsi que Milton Friedman, avec sa « doctrine terrifiante dans sa nocivité », était le principal responsable de la crise économique de 2008.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Capitalisme et liberté, Paris, Flammarion, 2016 [1962].

Autres pistes– Alexandre Reichart, Les grandes théories économiques pour les nuls, Paris, First, 2018.– Michael Goodwin et Dan Bur, Economix, Paris, Les Arènes BD, 2013.– Claude Gnos, Les grands auteurs en économie, Paris, Editions EMS, Collection grands auteurs, 2000.– Naomi Klein, La Stratégie du choc : la montée d'un capitalisme du désastre, 2007

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