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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Technopoly

de Neil Postman

récension rédigée parThomas ApchainDocteur en anthropologie (Université Paris-Descartes)

Synopsis

Société

Notre monde est celui de la Technopoly, c'est-à-dire un monde où l'évolution technique est souveraine. Loin d'être soumise à la réalisation de nos besoins et de notre émancipation, cette innovation continue, et même accélérée depuis quelques décennies, apparaît dotée d'une autonomie sans précédent. Les institutions sociales qui, autrefois, fixaient un cadre idéologique et moral à l'évolution technique n'en sont plus capables. Avec notre complicité, la culture cède devant la technologie.

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1. Introduction

Il a fallu plus de quinze ans pour que Technopoly soit traduit en français. Ouvrage critique à cheval entre l'histoire des sciences, des techniques et la sociologie des médias, il est pourtant un livre essentiel pour qui s'intéresse aux implications sociétales et politiques de l'évolution technologique de notre monde. L'émergence planétaire d'Internet et l'invention du Smartphone auraient sans doute convaincu Neil Postman d'élargir le cadre. Mais qu'est-ce, au juste, que cette Technopoly dans laquelle nous vivons désormais ? Elle est un stade de l'évolution technologique que Neil Postman étudie sur le temps long. Le postulat de départ de son travail peut être formulé ainsi : ce n'est pas la nature des inventions qui fait passer l'humanité d'un stade à l'autre, c'est la réussite ou l'échec des moyens de contrôle des conséquences de ces évolutions. Dans la Technopoly, plus aucune institution n'encadre la technique. Nos inventions, censées œuvrer à l'émancipation humaine, sont désormais recherchées pour elles-mêmes, sans que soient interrogées ses implications profondes. Le livre de Neil Postman recouvre plusieurs fonctions. D'abord, il nous offre un regard historique sur les rapports entre société et technique qui nous permet de mieux comprendre la situation actuelle. Il montre, ensuite, comment l'évolution des techniques a provoqué une destruction de la culture, incapable dans la Technopoly de contrôler les flux d'informations qu'elle provoque. Enfin, il met en lumière les fondements idéologiques (ou leur absence) de la Technopoly, soulignant comment les anciens récits sont remplacés par un scientisme au service de la technologie.

2. De la civilisation de l'outil à la technocratie

La perspective historique est essentielle à la démonstration que fait Neil Postman quant à l'évolution de nos rapports avec la technique. Il en distingue trois stades : la civilisation de l'outil, la technocratie et la Technopoly. Ces stades, bien que marqués par certaines inventions majeures, sont davantage caractérisés par l'insertion sociale des évolutions techniques dans un continuum idéologique et moral que par ces évolutions elles-mêmes. Le premier stade défini par Neil Postman est celui de la « civilisation de l'outil », rare dans le monde actuel mais commun à l'ensemble de l'humanité jusqu'au XVIIe siècle. Dans une civilisation de l'outil, la technique remplit deux fonctions : apporter une solution à des problèmes urgents et matériels ; et « favoriser l'essor du monde symbolique » (p. 38) par l'architecture, l'art, ou encore l'invention de l'horloge mécanique qui va jouer un rôle important dans la ritualisation de la vie religieuse.

L'outil, ici, n'induit pas de changements idéologiques et toute technique est soumise à l'univers socio-symbolique qui pré-existe à son invention. En d'autres termes, l'appareil moral et idéologique des civilisations de l'outil exerce un contrôle étroit sur l'évolution technique (Postman évoque un projet de sous-marin par Léonard de Vinci et soigneusement demeuré secret car risquant d'offenser Dieu). Certaines évolutions peuvent, cependant, échapper à ce contrôle et induire des bouleversements plus ou moins importants.

Le stade de la technocratie est caractérisé par une plus grande perméabilité des systèmes symboliques aux innovations techniques. La culture subit l'évolution des outils comme une série d'attaque qui la pousse à se défendre. Mais la technique finit par tenir une place de premier rang dans la construction de la pensée humaine dans la technocratie. Neil Postman cite trois innovations majeures à l'origine du passage à la technocratie : l'horloge mécanique qui modifie la conception du temps ; le télescope qui contredit certains fondements de la chrétienté et la pousse à adapter son récit cosmologique ; et l'imprimerie à caractères mobiles qui précipite la fin de la tradition orale.

Ceux qui ont posé les bases de la technocratie (Copernic, Kepler, Descartes, Newton, Galilée) sont encore des hommes d'une civilisation de l'outil qui cherchent à accorder leurs découvertes avec les principes religieux de leur temps. Les hommes de la technocratie (notamment à partir de Francis Bacon) seront, eux, porteurs d'une conception de la science comme condition de l’amélioration de la vie humaine. Ils lient plusieurs conceptions qui viennent consacrer la technique au centre de l'activité humaine : « La connaissance équivaut au pouvoir, (..) l'humanité est capable de progresser » (p. 53). Dans la démonstration de Neil Postman, la nature de la technologie qui émerge est secondaire vis-à-vis de son insertion dans le cadre symbolico-idéologique de la société. Ce qui constitue le changement, c'est avant tout la manière dont les innovations en viennent, ou non, à contredire les schèmes de pensée dominants qui constituent la culture.

3. L'émergence de la Technopoly

Le passage de la civilisation de l'outil à la technocratie est une révolution irréversible. La technocratie est caractérisée par l'émergence de l'idéologie du progrès qui « a nécessairement affaibli nos liens avec la tradition – qu'elle soit politique ou religieuse ». En réalité, les innovations techniques qui s'enchaînent dans la technocratie – et qui concerne tant des inventions (le télégraphe, la machine à vapeur) que de nouvelles idéologies (introduction du travail à la chaîne, remplacement des travailleurs qualifiés par des ouvriers dont le rôle consiste à surveiller les machines) – sont en conflit avec les vieilles traditions qui limitent, même faiblement, les aspirations de la société industrielle.

Mais ils cohabitent encore. Il est encore possible de croire que la technique sert l'émancipation et le progrès de l’humanité, qu'elle améliore les conditions de l'existence et du vivre ensemble. C'est ce qui change avec la Technopoly qui, elle, rend obsolète les anciens systèmes symboliques d'explication du monde.

La Technopoly apparaît, selon Neil Postman, au début du XXe siècle et est symbolisée par les positions exprimées par Frederick W. Taylor dans L'organisation scientifique du travail (1911). Ce livre consacre plusieurs idées: « le principal – sinon unique – but du travail et de la pensée est l'efficacité ; les calculs techniques sont en tous points supérieurs au jugement humain (…) ; la subjectivité est un obstacle à une pensée limpide ; ce qui ne peut être mesuré n'existe pas ou n'a aucune valeur » (p.66).

En somme, le taylorisme promeut l'idée « que la société fonctionne mieux lorsque les hommes sont au service de leurs technologies et de la technique » (p.67). Les traditions et idéologies anciennes, qui survivaient tant bien que mal dans la technocratie, sont rendues inutiles et invisibles dans la Technopoly.

Ce qui marque l'entrée dans cette nouvelle ère, c'est la fin des grands récits qui donnaient non seulement une vision cohérente et globale du monde, mais permettaient l'encadrement moral de la production et des innovations. En cela, la Technopoly est une « technocratie totalitaire » (p.63) qui s'affranchit des contraintes morales de la tradition. Elle n'est plus forcée de répondre des apports de la technique puisque le progrès est à rechercher en lui-même.

Dans tous les domaines (travail, information, communication, médecine) ce perfectionnement continu s'est autonomisé. Le problème d'une telle évolution sociétale, selon Neil Postman, c'est l'absence de prise en considération des implications de l'innovation technique. Obnubilé par le progrès, on ne questionne plus ce que chaque nouvelle technique détruit dans son sillon et sur l'aliénation qu'elle induit en faisant de la culture une contrainte à son développement. Plus encore, la Technopoly se caractérise par un foisonnement chaotique de l'information qui ébranle les traditions culturelles.

4. L'échec de la culture

La Technopoly détruit la culture et inverse donc le rapport hommes/techniques en subordonnant l'intérêt des premiers à l'évolution des secondes. Elle porte un coup fatal aux anciennes traditions (en termes de récits cosmologiques comme d'institutions de contrôle moral de l'activité humaine) qui agissaient comme une contrainte empêchant l'émergence du règne de la technique. Pour remplacer la tradition, la Technopoly place l'information au centre de son système symbolique. Neil Postman parle ainsi de « chaos informationnel » (p. 74) pour décrire un monde qui nous est désormais « quasiment incompréhensible » (p. 72). L'information telle qu'elle est produite et nous parvient dans la Technopoly rejoint l'ensemble de toutes ces innovations techniques qui ne répondent à aucun autre impératif que celui de la technique elle-même. Certes, une partie de l'information est importante. Mais, elle doit être absolument contrôlée.

Son histoire, d'ailleurs, est inséparable de celles de ses moyens de contrôle : dès l'invention de l'imprimerie, on tenta de prendre en charge une crise de l'information. C'est à cette crise que répond, selon l'auteur, l'invention des normes typographiques (comme la numérotation des pages ou le découpage en paragraphe qui rendaient plus précis l'information contenue dans les livres), mais aussi de l'école moderne et des programmes scolaires censés organiser le flux incessant d'informations.

Mais la Technopoly est l'ère de l'échec du contrôle de l'information. Un certain nombre d'innovations techniques de la technocratie (le télégraphe, la photographie, la radiodiffusion, puis l'informatique) ont changé le paradigme de l'information. Le lien que celle-ci pouvait entretenir avec la raison et l'utilité sociale s'est rapidement détruit et d'autres critères technocratiques ont pris une importance centrale. Dans les deux années qui suivirent l'envoi du premier télégraphe par un journal « le succès des journaux en vint à dépendre, non de la qualité ou de l'utilité des informations fournies, mais de leur quantité, de la distance qu'elles avaient parcourue et de leur vitesse de transmission » (p. 83).

Si bien que « l'information est devenue une sorte de déchet, incapable de répondre à nos questions les plus fondamentales (…). (Elle) est produite à tort et à travers, ne s'adresse à personne en particulier, arrive en quantité et à une vitesse phénoménale, déconnectée de toute théorie, idée de sens ou finalité » (p. 84). L'information est, en premier lieu, un symbole de l'innovation technique dans la Technopoly, c'est-à-dire la marque de nos échecs à subordonner l'innovation aux aspirations humaines. Mais, elle est aussi l'attaque fondamentale de la culture par la Technopoly qui laisse les individus sans recours face aux risques de leur aliénation. Elle provoque l'échec des mécanismes de contrôle de la technique et de maintien de la tradition (école, famille, religion et État).

5. Science et scientisme

Le « chaos informationnel » n'est pas le seul responsable du déclin des mécanismes de défense que représente la culture face à la Technopoly. En effet, la place tenue par la science est aussi quelque chose qu'il convient d'interroger. Nous savons à quel point les découvertes scientifiques ont, dans les sociétés technocratiques, mis à mal les grands récits autrefois portés par la religion. Neil Postman n'est pas un défenseur aveugle des traditions. Néanmoins, il affirme la nécessité de s'interroger sur les capacités effectives de la science à remplacer ces récits. En réalité, ce qu'il déplore ne relève pas tant de la science elle-même que de ce qu'il nomme le « scientisme » qui, lui, est un appareil idéologique qui structure et consolide la Technopoly. Le scientisme consiste à étendre les principes de la science au-delà de ce qu'elle est, c'est-à-dire « une forme particulière de l'intelligence humaine » (p. 207) à laquelle il convient de ne pas attribuer une vocation explicative totale et définitive.

Dans cette perspective, Neil Postman critique la manière dont les sciences humaines et sociales sont parfois considérées comme aptes à formuler, sur le comportement humain, des vérités objectives, d'autant que nous les appliquons souvent dans la croyance qu'elles « peuvent être utilisées pour organiser la société sur une base rationnelle » (p. 162).

Par scientisme, Neil Postman désigne un certain nombre de dispositions acquises par les hommes de la Technopoly et qui érigent les principes de la science en valeurs absolues. Le scientisme consiste à stipuler que tout est mesurable, évaluable avec précision, transformable en données objectives. Neil Postman multiplie les exemples de ces tendances et montre comment des mécanismes humains par excellence se voient, dans la Technopoly, transformée en données quantifiables. Le goût de notre temps pour les statistiques et les sondages est ainsi un bon exemple, puisqu'ils servent à quantifier des choses qui pourtant ne le sont pas : la pensée, l'opinion, etc. Les tests de QI sont également, pour lui, l'un des exemples les plus marquants de cette invasion de la science dans les domaines les plus humains.

Neil Postman moque à plusieurs reprises la croyance en la possibilité de quantifier l'intelligence humaine. Plus généralement, il s'inquiète que l'on puisse en venir à penser que le résultat du test de QI est l'intelligence et que le sondage d'opinion est l'opinion, comme si nos pensées pouvaient être résumées dans des questions du type « je suis d'accord » ou « Je ne suis pas d'accord ». Mais le scientisme, pour Neil Postman, ne se résume pas au travestissement des principes de la science à d'autres fins explicatives. Il consiste à laisser la science prendre la place d'un système d'explication globale du monde. Sauf qu'à la différence des systèmes traditionnels, la science ne possède pas de fonction morale. Prétendument objective et neutre, elle parvient mieux à décrédibiliser des récits concurrents qu'il ne parvient, lui-même, à encadrer moralement et socialement les activités humaines et à apporter des réponses utiles aux questions existentielles.

Pourtant, selon Neil Postman, la science « n'a pas plus d'autorité que vous ou moi pour établir des critères tels que la "vraie" définition de la "vie" de l'être humain ou de l'identité » (p. 178). Elle ne porte pas de valeurs morales essentielles au vivre ensemble, mais les seules valeurs de la Technopoly.

6. Conclusion

Dans Technopoly, Neil Postman analyse les conséquences de l'évolution technique. L’originalité de sa démarche tient à sa critique de l'idée de progrès ainsi qu'à la manière dont il inverse la perspective. Plutôt que de considérer que c'est l'innovation qui détermine l'histoire du progrès technique, il considère celui-ci sous l'angle de son contrôle social. En d'autres termes, ce qui fait le passage de la civilisation de l'outil, où la technique est au service des hommes, à la Technopoly, où l'homme est au service de la technique, ce n'est pas la technique en elle-même mais la réussite ou l'échec des mécanismes de son contrôle.

Aussi, la Technopoly est caractérisée par l’accélération incessante du flux d'informations à partir desquelles on ne peut plus guère fabriquer une cohérence générale et explicative du monde. L'école, la famille, l’État, toutes ces structures censées contrôler ce flux et lui donner du sens sont mises en échec dans la Technopoly qui leur substitue la bureaucratie, l'expertise et la science. Dans un scientisme généralisé, qui érige en valeurs absolues l'efficacité, le calcul et la rationalisation de toute l'activité humaine, l'humanité est soumise au règne de la technique déconnectée de nos aspirations citoyennes, spirituelles et tout simplement sociales.

7. Zone critique

Si l'on adopte un point de vue scientiste et « technophile », l'ouvrage de Neil Postman prendra vite des allures de conservatisme. Face à ce qu'il considérait comme la « destruction de la culture », il aurait sans doute accepté volontiers cette désignation. Technopoly présente, quoi qu'il en soit, un intérêt majeur : celui de nous interroger sur les implications d'une course effrénée vers le progrès technologique.

Selon Neil Postman, nous sommes trop souvent aveuglés par l'innovation que représente l'avancée technique, sans nous arrêter sur ce que ces nouveautés détruisent au passage. Le règne de la technique, qu'il désigne comme l'avènement de la Technopoly, entraîne selon lui la chute des mécanismes culturels traditionnels qui devraient assurer la protection des individus et maintenir, pour l'action humaine, un cadre moral. Son point de vue, alors que la valorisation de tout progrès technique est encore de mise, vaut assurément la peine d'être défendu.

En de nombreux aspects, il fait écho à ce que, près d'un siècle plus tôt, écrivait Émile Durkheim à propos de « l'anomie », c'est-à-dire de l'effacement des valeurs morales de la société au profit de son individualisation .

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé–Technopoly: Comment la technologie détruit la culture, Paris, L'Échappée, 2019.

Du même auteur– Se distraire à en mourir, Paris, Ed. Nova, 2010.

Autres pistes– Alain Gras, Fragilité de la puissance, se libérer de l'emprise technologique, Paris, Fayard, 2003.– Ivan Illich, Énergie et équité, Paris, Le Seuil, 1975.– François Jarrige, Technocritiques : du refus des machines à la contestation des technosciences, Paris, La Découverte, 2016. – Serge Latouche (dir.), La Mégamachine : Raison technoscientifique, raison économique et mythe du progrès, Paris, La Découverte, 2004.

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