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Les Gars du coin

de Nicolas Renahy

récension rédigée parPierre Le BrunAgrégé de Sciences Economiques et Sociales.

Synopsis

Société

« Les gars du coin », ce sont les jeunes ouvriers en milieu rural, objet de l’enquête de dix années qui a inspiré cet ouvrage. Depuis les années 1980, la France subit une désindustrialisation progressive dont les effets sur les campagnes sont restés peu connus. La fermeture des grandes usines familiales, combinée à la dérégulation progressive du marché du travail, ont plongé le groupe des ouvriers ruraux dans une crise profonde qui remet en cause tant la stabilité socio-économique des individus que leur rapport à la masculinité.

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1. Introduction

Cet ouvrage livre le résultat de dix années d’enquête dans un village de Bourgogne, que l’auteur choisit de nommer Foulange. Peuplé d’environ 600 habitants, Foulange est en proie à la désindustrialisation. La fermeture de l’usine historique, au début des années 1980, a précipité la crise du groupe ouvrier local, menaçant non seulement la stabilité socioéconomique des ménages, mais aussi l’identité des individus.

Les hommes jeunes, les « gars du coin », objet de cette enquête, doivent faire face à une précarité que n’avaient pas connue leurs parents. La disparition de ce qui constituait une classe ouvrière rend nécessaire la réaffirmation d’une forme de collectif par d’autres moyens : le football pour certains, mais aussi des conduites à risque devenues constitutives de l’entre-soi masculin de la jeunesse rurale.

Le cas de Foulange vient ainsi démontrer une nouvelle fois que « le monde du travail, en tant qu’univers social qui concentre espoirs, identifications et projections individuelles, est dans nos sociétés occidentales essentiel à la structuration des groupes sociaux (formation, reproduction, déclin, renouvellement) » (p.267).

Le matériau particulièrement riche de cette enquête est le résultat d’une véritable immersion ; originaire d’un village voisin, Nicolas Renahy connaît certains de ses enquêtés depuis l’école primaire. Travailleur dans une des usines de Foulange, il devient membre du club de football local et parvient petit à petit à intégrer le groupe qu’il étudie.

2. La disparition du paternalisme industriel

Du début du XIXe siècle jusqu’à la fin des années 1960, la dynastie Ribot a constitué le principal employeur de Foulange. À côté de l’usine, qui employait les deux tiers des actifs de Foulange, les Ribot tenaient la mairie et le club de football local. Emblématique du paternalisme industriel, l’époque des Ribot était aussi celle d’une grande stabilité économique. Les fils des ouvriers de l’usine y entraient après l’école selon le mode du « pied à l’étrier » (p.43).

L’usine Ribot, fabricante de cuisinières, est rachetée au début des années 1970 par les Fonderies lyonnaises, qui déposent le bilan au terme d’une décennie de progressif désengagement. Le chômage atteint 47% en 1982 et ne se résorbe que lentement. Après quelques années, deux nouvelles PME s’ouvrent à Foulange, la Société métallurgique foulangeoise (SMF) et la Compagnie du câblage français (CCF), qui évitent soigneusement de recruter les ouvriers anciennement syndiqués et recrutent de plus en plus en dehors de Foulange.

Avec le rachat des usines Ribot puis leur fermeture, le système d’emploi paternaliste s’enraye. L’emploi s’acquiert de moins en moins par les relations familiales et locales et de plus en plus par l’obtention d’un diplôme. L’expérience du chômage des parents ouvriers motive les jeunes à s’orienter vers des secteurs non industriels (le bâtiment, l’artisanat, l’agriculture), voire à entreprendre des études hors de Foulange. La difficulté soudaine à trouver des emplois stables en l’absence de diplôme nourrit une certaine frustration chez les jeunes Foulangeois, pour la plupart en situation de précarité.

Avec les Ribot disparaît ainsi une forme d’« osmose » (p.227) qui liait les « gens du château » et les « gens du village » (p.225) et contribuait à alléger la domination des premiers sur les seconds. Cette osmose se donnait notamment à voir dans la pratique religieuse (tout le monde allait à la messe du dimanche) et dans la personnalisation des rapports entre les ouvriers et leurs supérieurs (les Ribot connaissaient tous leurs employés).

La section locale de la CGT, qui réunit alors la quasi-totalité des employés, ne se donne pas tant pour but de s’opposer à Ribot que d’entretenir la solidarité ouvrière. Avec la faillite des usines Ribot et la non-réembauche des meneurs de la CGT, la représentation syndicale disparaît du village. La dépersonnalisation de la domination subie par les ouvriers en renforce finalement la violence.

3. Un groupe ouvrier en crise

La disparition des usines Ribot a ainsi amorcé une nouvelle ère, marquée par la crise du groupe ouvrier. Pour la génération des parents, qui avaient pour la plupart travaillé chez les Ribot, cette crise est celle du chômage et de la perte de statut qui l’accompagne. Pour les plus jeunes, étudiés par Nicolas Renahy, qui n’ont jamais connu l’époque des Ribot, ce statut n’a jamais existé. La disparition du paternalisme industriel a ainsi eu pour premier effet de creuser un fossé générationnel en interdisant aux parents de transmettre à leurs enfants le statut dont ils avaient eux-mêmes hérité depuis plusieurs générations.

La crise du groupe ouvrier de Foulange tient donc d’abord à une impossible transmission du statut de travailleur ouvrier et de l’identité collective qui l’accompagne : « La crise industrielle a rendu les pères faibles, vaincus, voire manipulés par un pouvoir économique lointain qui décidait de leur sort sans qu’ils n’aient leur mot à dire » (p.124). Un des enquêtés, Samir, cherche à devenir un ouvrier qui « sait tout faire », par opposition au statut d’ouvrier spécialisé de son père. Il rejette le monde de l’usine et la domination hiérarchique qui le structurait. Il finit, au terme de plusieurs emplois courts et de démissions, par être embauché dans une entreprise de construction et d’entretien de cheminée.

L’organisation du travail établie dans les deux nouvelles usines de Foulange est également défavorable aux anciennes élites ouvrières et à la reproduction d’un collectif de travailleurs. L’instauration de primes de rendement, aux conditions d’attribution mystérieuses, met sous pression les travailleurs tout en remettant en cause le principe d’égalité structurant l’ordre ouvrier. Les nouveaux outils numériques font passer les machines « manuelles », auxquelles les travailleurs les plus anciens sont cantonnés, pour sales et bruyantes, et donc avilissantes. Le déclassement symbolique des représentants du groupe ouvrier les empêche de s’ériger en modèle pour les plus jeunes générations.

Le changement de contexte socioéconomique génère une incompréhension entre les deux générations, que Nicolas Renahy observe en ethnographe au bistrot de Foulange. La frustration des plus jeunes les éloigne de la politique locale, qu’ils ne « comprennent pas » (p.246) ou dont ils n’espèrent rien. La montée de l’abstentionnisme et la disparition du syndicalisme mènent les aînés à voir les plus jeunes comme des fainéants.

4. La dévalorisation du capital d’autochtonie

Ces premières observations inspirent à Nicolas Renahy une de ses thèses centrales : celle de la dévalorisation du « capital d’autochtonie » (p.108). Cette notion, qu’il emprunte au sociologue Jean-Claude Chamboredon, renvoie à la capacité des individus à exploiter les réseaux de sociabilité locaux pour se procurer toutes sortes de bénéfices matériels (comme des emplois) ou symboliques (un certain prestige, une certaine notoriété). Le capital d’autochtonie, privilège des « gars du coin », repose donc directement sur la cohésion et la reproduction du groupe ouvrier local. La crise de celui-ci dévalorise ainsi le seul capital sur lequel pouvait compter la jeunesse rurale.

Un symptôme net du déclin du capital d’autochtonie est la dissociation que les jeunes opèrent entre le lieu de travail (l’usine) et le lieu de résidence (le village). Du temps des Ribot, ces deux sphères étaient organiquement liées : l’usine employait des Foulangeois ; les Foulangeois travaillaient à l’usine. La position dans la division du travail, et même au sein de la CGT, était fortement liée à celle occupée dans le collectif villageois.

L’affaiblissement du capital d’autochtonie tient à la transformation des rapports entre travailleurs et employeurs depuis les années 1980. Le chômage a motivé les jeunes de Foulange à chercher du travail en dehors du village et dans d’autres secteurs que l’industrie. En outre, les deux nouvelles usines du village ont évité d’embaucher les meneurs de la CGT (qui occupaient une place importante dans le réseau villageois) et ont accordé une place de plus en plus importante aux diplômes dans leurs recrutements. Les deux directions justifient ce tournant par le passage au numérique de certains instruments de production. Ces nouvelles machines sont pilotées par des jeunes qualifiés, généralement bacheliers, résidant hors de Foulange et qui ne voient dans ce poste qu’une première étape vers des emplois d’encadrement.

Les jeunes de Foulange peuvent donc de moins en moins compter sur leur capital d’autochtonie pour trouver un emploi, et sont au contraire de plus en plus incités à miser sur un capital culturel institutionnalisé (les diplômes, et plus généralement la réussite scolaire) qui n’avait aucune valeur pour leurs parents. L’acquisition du statut de travailleur s’obtient de moins en moins par le groupe et de plus en plus par des institutions détachées de tout ancrage local.

5. Le difficile maintien d’une identité collective

En dépit des efforts des directions d’usine, un collectif ouvrier autorégulé survit tant bien que mal. S’il n’est pas assez fort pour alimenter un véritable militantisme, il permet néanmoins le maintien d’un pouvoir ouvrier dans les nouvelles usines de Foulange. Il subsiste ainsi un ordre ouvrier autonome et hiérarchisé fondé sur le savoir-faire et l’égalité face à la pénibilité des travaux.Dans les périodes où de nombreuses heures supplémentaires sont imposées aux travailleurs, ceux-ci s’entendent spontanément pour allonger leurs pauses – manière de montrer que ce sont eux qui, en dernière instance, décident du temps de travail effectif.

La flânerie est cependant autolimitée par les travailleurs, soucieux de ne pas apparaître comme des fainéants. S’il est toléré qu’un ouvrier expérimenté se limite aux tâches techniques qu’il est le seul à maîtriser, il est mal vu de se maintenir longtemps à des postes peu physiques. Bien que limitée, la transmission de certains savoir-faire n’a pas totalement disparu. Raymond, proche de la retraite, est ainsi le responsable officieux de l’atelier des presses du fait de son habileté à les manier. Il transmet son savoir à Thierry, figure bien connue de Foulange, fils et petit-fils d’ouvrier.

La fragilisation de leur situation économique mène en outre les jeunes de Foulange à construire un entre-soi autour d’activités extra-professionnelles : le football d’une part, l’alcool et les drogues de l’autre. Le Football Club Foulangeois (FCF) permet un « dépassement symbolique de la précarisation du groupe ouvrier » (p.88) par la réaffirmation d’un entre-soi masculin et d’un « ethos populaire » (p.74). Les « grosses têtes » ne sont pas admises dans le club tandis que des anciens ouvriers de Foulange continuent de venir y jouer même après avoir déménagé. La résistance physique et l’apprentissage du jeu « collectif », qui caractérisent l’identité ouvrière, sont présentés comme les deux grands principes du club.

À côté du football, la réaffirmation d’un entre-soi masculin passe souvent par « la bande », qui repose notamment sur la consommation en groupe d’alcool et de cannabis. Celle-ci permet de maintenir des liens d’amitié intense entre hommes, sorte de contrepoids à la fragilisation de leur situation. Pour autant, si « la bande protège, la bande peut tuer » (p.269). L’ouvrage s’ouvre sur le décès de deux des enquêtés et amis lors d’un accident de la route au retour de boîte de nuit.

6. Le maintien des identités de genre malgré un modèle patriarcal en déclin

L’enquête de Nicolas Renahy, bien que centrée sur le groupe masculin, éclaire également la situation des jeunes Foulangeoises, que la précarité maintient dans la dépendance financière des hommes. Une des deux nouvelles usines du village, la CCF, emploie une main-d’œuvre principalement féminine. Il y règne une division sexuelle du travail particulièrement nette, qui cantonne les femmes dans les activités d’exécution et les hommes dans celles d’encadrement.

Ces inégalités de genre s’ajoutant à celles de classes, elles renforcent la dichotomie entre les décideurs (« eux ») et les travailleuses (« nous »), et donc la conscience d’appartenir à un groupe socialement dominé. La précarité des emplois féminins proposés par la CCF, où les CDI sont de plus en plus rares, renforce l’assignation des femmes à l’espace domestique : le mariage et la maternité continuent donc d’être incorporés comme des « destins féminins » (p.183).

Pour autant, ce « modèle patriarcal de l’espace domestique populaire, où les femmes “portent tout” » (p.183), est menacé par la précarisation parallèle des hommes, de moins en moins capables de garantir la stabilité économique du ménage. Les mutations économiques des années 1970-1980 ont contribué à désynchroniser les modalités de sortie de l’adolescence et d’entrée dans l’âge adulte. Le schéma classique – obtention d’un emploi stable, acquisition d’un logement, puis début de la vie en couple – a disparu. Les attentes incorporées autant par les hommes que par les femmes ne pouvant se réaliser, les incompréhensions et les échecs sentimentaux se multiplient.

En outre, la sociabilité masculine, dont l’importance est renforcée en période de précarité, entre en conflit avec la sphère familiale.Sylvain se marie à 21 ans avec Suzanne (18 ans, mère de deux enfants) avec qui il emménage rapidement. Bien qu’ils se soient rencontré à Dijon, où Sylvain était parti chercher du travail, c’est à Foulange que le couple emménage afin de retrouver un cadre relationnel sécurisant.

Le statut de chef de bande de Sylvain, qu’il rechigne à abandonner, le conduit à construire sa sociabilité non seulement en dehors du foyer, mais contre lui – ce qui menace sa relation avec Suzanne. La parentalité a finalement guidé Sylvain vers une redéfinition de sa masculinité et une acceptation de son statut de père de famille, ce qui a permis à son couple de se maintenir.

7. Conclusion

Pour Nicolas Renahy, l’effondrement du monde ouvrier des Trente Glorieuses n’a épargné aucune des dimensions de la vie des jeunes ruraux. Grandir puis s’insérer dans un monde marqué par la précarité passe d’abord par un rejet de l’identité ouvrière familiale.

L’impossibilité à se définir soi-même par son statut professionnel, combinée à la crainte du célibat, mène les jeunes hommes à investir d’autres activités. Le football ainsi que la consommation d’alcool et de cannabis permettent de reconstruire une sociabilité ouvrière masculine devenue sinon impossible.

Alors même que le capital d’autochtonie se dévalorise, c’est donc sur un groupe local incapable de leur procurer une situation stable que se replient paradoxalement les « gars du coin ».

8. Zone critique

Les Gars du coin a fait de son auteur un spécialiste reconnu de sociologie rurale et des classes populaires. Son enquête, très vite devenue une référence, s’inscrit dans la ligne des travaux d’ethnographie des classes ouvrières de Stéphane Beaud et Michel Pialoux (auteurs d’une préface), de Florence Weber ou encore de Robert Linhart.

L’originalité profonde de ce travail réside dans son objet, les jeunes ouvriers ruraux, catégorie triplement invisible bien que nombreuse, qui n’avait encore fait l’objet d’aucune enquête de cette ampleur. Le très long terme de l’observation menée (dix années !) singularise cette enquête par sa densité peu commune. Cette contribution ethnographique présente dès lors des limites qui sont le revers de ses qualités. Se concentrer sur le seul village de Foulange donne sa profondeur à l’analyse et appelle en même temps à en vérifier la représentativité à l’échelle de la France.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Nicolas Renahy, Les Gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale, Paris, La Découverte, 2010.

Du même auteur– Avec Yasmine Siblot, Marie Cartier, Isabelle Coutant, et Olivier Masclet, Sociologie des classes populaires contemporaines, Paris, Armand Colin, 2015.– Avec Gilles Laferté, Paul Pasquali, Le laboratoire des sciences sociales. Histoires d'enquêtes et revisites, Paris, Raisons d'Agir, 2018.– Avec Ivan Bruneau, Gilles Laferté, Julian Mischi, Mondes ruraux et classes sociales, Paris, Ed. EHESS, 2018.

Autres pistes– Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Paris, Fayard, 1999.– Pierre Bourdieu, Le Bal des célibataires. Crise de la société paysanne en Béarn, Paris, Seuil, 2002.– Robert Linhart, L’Établi, Paris, Minuit, 1978.– Florence Weber, Le Travail à côté. Étude d’ethnographie ouvrière, Paris, INRA/EHESS, 1989.

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