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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Autopsie des terrorismes

de Noam Chomsky

récension rédigée parAlexandre KousnetzoffAncien élève de l'IEP de Paris.

Synopsis

Société

Les définitions des guerres de « basse intensité » menées par les États-Unis et celles du terrorisme international le plus classique sont peu ou prou identiques. Conçu comme l’utilisation de moyens coercitifs dirigés contre des populations civiles afin d’atteindre des visées politiques, géopolitiques, religieuses ou autres, le terrorisme n’est donc rien d’autre qu’une composante somme toute banale de l’action des États. Et en premier lieu des États-Unis, victimes des attentats du 11-Septembre à New York et à Washington. Une vérité qui, si elle n’est pas toujours forcément bonne à dire, est en revanche absolument essentielle à rappeler.

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1. Introduction

Autopsie des terrorismes. Le monde de l’après 11-Septembre est un ouvrage paru en 2001 dans une première version peu de temps après les attentats terroristes qui ont dévasté New York et Washington. Dix ans après ces attaques, les États-Unis exécutent Oussama Ben Laden. À cette occasion, une préface de l’auteur est ajoutée au livre.

En 2015, c’est la France qui à son tour entre dans la « guerre contre le terrorisme », avec son cortège d’actions déjà vues et déjà connues : bombardements à l’extérieur, état d’urgence et lois d’exception à l’intérieur. En 2015 également, l’auteur ajoute une postface inédite à l’ouvrage. Enfin, en 2016, paraît cette version augmentée et actualisée.

Au-delà de cette chronologie qui a son importance, ce petit volume est né d’une constatation de bon sens, qui sert à Noam Chomsky de fil conducteur tout au long de l’ouvrage : plus nous pouvons imputer de crimes à nos ennemis, plus nous sommes indignés. Jusqu’à nous réjouir des catastrophes qui peuvent frapper leurs populations civiles. En revanche, plus notre responsabilité de grandes puissances occidentales est importante, plus nous fermons les yeux. Hypocritement.

Or, le plus souvent, nous avons les moyens de faire cesser ce type de dérives, notamment par les moyens d’une action démocratique. Pour Chomsky, celle-ci a été réduite comme peau de chagrin, en étant détournée de ses véritables finalités. Une réalité que paient d’un prix très lourds les États les plus vulnérables, ceux qui servent de champ clos aux affrontements entre grandes puissances.

2. La responsabilité des États-Unis

Certains se demandent si les États-Unis n’ont pas « cherché » les attaques du 11-Septembre. Ou, en d’autres termes, si elles ne sont pas des conséquences de la politique américaine. Washington aurait ainsi été « puni » pour la politique qu’il mène dans le monde, une politique jugée contraire aux intérêts des humbles en général, et à ceux du monde arabe en particulier, à l’exception des pétromonarchies inféodées à l’Amérique.

Vu sous cet angle, les États-Unis porteraient donc une part de responsabilité dans les attaques terroristes qui ont dévasté New York et le Pentagone. Or, Noam Chomsky ne partage pas entièrement cette analyse. Pour l’auteur en effet, les attaques du 11-Septembre ne peuvent pas être considérées comme des conséquences « directes » de la politique américaine, mais comme des conséquences indirectes de la politique étrangère passée de Washington. En effet, il n’est pas douteux que les attentats aient été commis par une nébuleuse de terroristes islamiques qui proviennent tous des réseaux mis en place par les États-Unis dans les années 1970 et 1980, avec l’aide d’États-clients comme l’Égypte, le Pakistan et surtout l’Arabie Saoudite. Ces réseaux avaient pour but de contrer le communisme international et d’affaiblir Moscou sur l’échiquier mondial.

Il ne faut pas oublier en effet que l’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique date de 1979. Et que, même auparavant, les États-Unis étaient très soucieux de contrecarrer le panarabisme laïc de gauche des États arabes progressistes et anti-impérialistes. D’où le soutien sans faille apporté aux mouvements islamistes, qu’ils soient récemment créés ou simplement réactivés après un long sommeil comme les Frères musulmans en Égypte.

On peut dans tous les cas considérer avec Noam Chomsky que la date charnière dans ces opérations est bel et bien 1979. C’est en effet, l’auteur le rappelle, vers le milieu de cette année, selon le conseiller à la Sécurité nationale du président Carter, Zbigniew Brzezinski, que des appuis secrets (fonds, armes, renseignements) ont été apportés par les États-Unis, aux moudjahidin qui se battaient contre le gouvernement afghan. Et cela à seule fin d’attirer l’URSS dans le « piège afghan ». Un piège dans lequel l’Union soviétique se précipitera en effet tête baissée, connaissant à son tour son Vietnam. Dans l’intervalle, la dynamique du terrorisme islamique international était enclenchée. Et cela par la seule volonté politique des États-Unis. Alors oui, incontestablement, pour Noam Chomsky, on peut sans aucun risque d’erreur avancer que les États-Unis portent une très lourde responsabilité dans les attentats du 11-Septembre commis sur leur sol.

3. Il existe deux formes de terrorisme

L’auteur rappelle opportunément qu’il existe dans les pays occidentaux une expression courante qui est devenue une sorte de dicton : « le terrorisme, c’est le terrorisme. Il n’y en a pas de deux sortes ». Et pourtant si, il existe bel et bien deux sortes de terrorisme pour Noam Chomsky. Le « leur », celui des mouvements islamistes radicalisés, et le « nôtre », celui des États-Unis et de leurs alliés. Il n’est nul besoin de revenir sur « leur » terrorisme. Il est suffisamment connu, et il a culminé dans les attentats du 11-Septembre aux États-Unis. Mais il peut être intéressant de s’attarder un peu plus avant sur « notre » terrorisme. Tellement moins connu, surtout pour nos « bonnes » consciences occidentales que toute vision un peu lucide et démystifiante perturbe tellement.

Ainsi, lorsque en 1998 les États-Unis de Bill Clinton réduisent à néant à la suite d’un bombardement par l’aviation militaire américaine la seule usine de produits pharmaceutiques du Soudan, au prétexte que cette usine servirait à la fabrication d’armes chimiques pouvant être utilisées dans des attaques anti-occidentales, ne s’agit-il pas d’un véritable acte de terrorisme international ? Pour Chomsky, bien sûr que si. Car les conséquences sanitaires pour un pays aussi pauvre et épuisé par des décennies de guerre civile sont catastrophiques. Mais de cela, les États-Unis n’ont cure…

Cet exemple, au surplus, n’est pas un cas isolé. De l’embargo américain sur les médicaments à destination des hôpitaux irakiens dans lesquels des enfants étaient soignés à l’aide apportée par les États-Unis à la Turquie dans les bombardements opérés sur sa population kurde, en passant par les atrocités commises par le pays de l’Oncle Sam au Liban (où l’administration Reagan a fait exploser en plein Beyrouth un camion bourré d’explosifs en 1985, provoquant de nombreux morts) ou encore le soutien inconditionnel apporté par Washington à la politique de l’État d’Israël vis-à-vis du peuple palestinien, les exemples sont légion.

Mais on peut aller plus loin encore. Il n’est en effet pas exagéré d’avancer que les États-Unis sont un État « structurellement » terroriste. En effet, de l’embargo contre Cuba (qui a eu le mauvais goût de résister victorieusement à l’impérialisme américain) à la guerre du Vietnam, laissant un pays en ruines, un pays qui ne demandait qu’à être indépendant et pleinement souverain, sans être une marionnette actionnée depuis l’Amérique du Nord, Washington est coutumier « d’expéditions punitives » qui présentent tous les traits d’actions terroristes. Mais le summum a été atteint dans les années 1980 avec l’administration Reagan au Nicaragua. Dans ce pays, les États-Unis ont sciemment détruit la majeure partie des infrastructures et des équipements du pays, afin de mettre en échec le gouvernement de gauche au pouvoir.

Le « contre-terrorisme » des Américains, qui s’opposait à un « terrorisme » des sandinistes (le parti au pouvoir au Nicaragua à l’époque) entièrement imaginaire, a d’ailleurs été condamné comme un acte de terrorisme international par l’assemblée générale des Nations unies. Un jalon à marquer d’une pierre blanche, puisque pour la première fois dans l’histoire du monde, une puissance était officiellement condamnée pour terrorisme par une organisation internationale. Il semble bien, donc, qu’en réalité il existe deux sortes de terrorisme…

4. Le monde est incontestablement entré dans l’âge du terrorisme

L’auteur se plaît à souligner que les analystes et les commentateurs, que ce soit dans la presse ou dans les publications universitaires, sont unanimes pour tirer une même conclusion des attentats du 11-Septembre : ces derniers ont radicalement transformé le monde, et plus rien ne sera jamais comme avant.

Il existe par ailleurs des menaces terroristes encore plus inquiétantes que les attaques par des avions-suicide : les envois d’enveloppes contenant le bacille du charbon en font partie. C’est l’autre face du terrorisme. Un terrorisme moins spectaculaire, mais tout aussi déstabilisant pour les grandes puissances occidentales.

Car, attaques-suicide ou bacille du charbon, le terrorisme illustré par les attaques du 11-Septembre constitue un événement historique de taille. Pour s’en tenir aux attentats de New York et Washington en effet, ce n’est pas l’ampleur des attaques ni le nombre des victimes, qui en font un événement historique de première importance, mais le choix délibéré des victimes.

Des personnes innocentes, que rien ne prédisposait à servir de cibles privilégiées à une attaque terroriste. Et cela, c’est l’une des caractéristiques du terrorisme depuis toujours : s’en prendre à des individus lambdas, de simples citoyens, n’exerçant pas de responsabilités particulières dans la marche des affaires du monde. En « mutualisant » le risque parmi une foule d’anonymes, les terroristes savent qu’ils frappent au cœur de la civilisation occidentale.

Car même si l’on savait depuis quelque temps déjà qu’avec l’essor des nouvelles technologies les grandes puissances économiques avaient définitivement perdu leur monopole de la violence, ne conservant qu’une supériorité relative, et pour un temps encore incertain, personne ne pouvait prévoir comment ce basculement des moyens de destruction massive allait se réaliser.

Cette « économie de la terreur de masse », a été vue à l’œuvre lors du 11-Septembre. Les prévisions les plus alarmistes des experts se sont bel et bien réalisées, inscrivant d’emblée le terrorisme international comme la priorité des agendas de tous les gouvernements occidentaux.

5. Pourquoi les États-Unis sont-ils détestés dans le monde arabe ?

À propos des attentats du 11-Septembre, une question revient en permanence, toujours la même : pourquoi les États-Unis sont-ils détestés dans le monde arabe ?

Cette question n’est pas nouvelle. Elle remonte au moins aux années 1950. Comme le rappelle Noam Chomsky, à la fin de cette dernière décennie, le président Eisenhower et ses conseillers s’interrogeaient déjà sur ce qu’ils appelaient « la campagne de haine contre nous dans le monde arabe ». À ce constat peut répondre le cri du cœur de George W. Bush après les attentats du 11-Septembre : « Pourquoi nous détestent-ils ? »

Les réponses à ces questions sont de deux ordres distincts. La première série de réponses tient à des motifs purement géopolitiques, des motifs qui relèvent de l’équilibre relatif des puissances dans le monde. Ainsi, en soutenant de manière aveugle et systématique des pétromonarchies oligarchiques et profondément antidémocratiques, les États-Unis se sont disqualifiés aux yeux des « masses » du monde arabo-musulman.

Un pays se trouve particulièrement en ligne de mire : l’Arabie Saoudite. En effet, depuis que des troupes américaines sont stationnées en permanence dans ce pays, qui abrite les deux plus importants lieux saints de l’islam, La Mecque et Médine, de nombreux musulmans considèrent que la dynastie des Saoud, qui règne sur le pays avec la protection américaine, a pactisé en quelque sorte avec les « infidèles ». C’est l’application littérale de la théorie selon laquelle l’Arabie Saoudite serait une sorte d’immense mosquée à ciel ouvert, à laquelle ne devraient pas avoir accès les non-musulmans.

La deuxième série de réponses est d’ordre culturel et anthropologique. Les Arabes ne supporteraient pas la liberté, la prospérité (le matérialisme) et la permissivité (relative) qui règnent dans la civilisation occidentale et, en particulier, dans ce que l’on nomme « l’American way of life », le mode de vie américain.

Envisagée sous cet angle, les habitants de cette zone considéreraient la civilisation musulmane traditionnelle comme moralement très supérieure à la civilisation occidentale, et refuseraient donc cette dernière.

La vérité se situe sans doute entre ces deux pôles, même si la deuxième série de réponses peut sembler peu pertinente à certains pour l’auteur. De nombreux indices en effet prouvent que le désir de démocratie est profond dans le monde arabe, et Noam Chomsky rappelle par ailleurs que les pays de la zone sont tout à fait capables de s’insérer dans ce que l’on peut appeler une forme de « mondialisation culturelle ».

Il n’en reste pas moins que la volonté américaine de protéger à tout prix ses intérêts pétroliers au Moyen-Orient hypothèque gravement les chances d’une remontée de la popularité de Washington dans cette partie du monde.

6. Al-Quaïda : une implication qui fait débat

Après les attentats du 11-Septembre, la première question qui se pose immédiatement est la suivante : qui est responsable ? La réponse à cette question n’a pas tardé. Pour beaucoup, sinon tous, il était clair, dès le début, que les responsables de ces attaques terroristes étaient le réseau Al-Quaïda et son principal dirigeant, Oussama Ben Laden.Pourtant, en dépit de ce qui représente sans doute la plus grande enquête internationale des services secrets de tous les temps, les preuves sur l’implication du réseau Al-Quaïda dans les attentats du 11-Septembre ont été très difficiles à trouver. Elles sont même pratiquement inexistantes, ce qui ne veut pas dire que cette organisation n’est pas à l’origine des attaques, comme le pense l’auteur..

En effet, huit mois après l’attentat et témoignant devant le Congrès américain, Noam Chomsky rappelle que le directeur du FBI, Robert Mueller, pouvait seulement avancer que les services secrets qu’il dirigeait « croyaient » que l’attaque avait été décidée en Afghanistan, même s’il est très probable qu’elle a été préparée et mise à exécution ailleurs, dans un ou plusieurs autres pays.

Cela donne ainsi une idée de la difficulté, à l’avenir, d’identifier l’origine des attaques terroristes contre les pays riches et puissants. Et ce même si, en dépit de preuves plutôt minces, la conclusion initiale sur les responsables des attentats du 11-Septembre est vraisemblablement la bonne pour l’auteur.

7. Conclusion

Noam Chomsky, après avoir analysé le contexte historique et international des attentats du 11-Septembre aux États-Unis, discute de la politique des démocraties occidentales au regard des principes du procès de Nuremberg qui a condamné le nazisme pour « crimes contre l’humanité » au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

N’existe-t-il pas une incompatibilité fondamentale, au regard justement de ces principes posés en 1945, entre la justice internationale et l’impunité que s’arrogent avec un parfait cynisme les grandes puissances ? Pour l’auteur, la réponse à cette question est évidemment positive.

8. Zone critique

Le principal reproche adressé à l’ouvrage peut tenir en un mot : « radicalisme », pour reprendre le terme américain dans sa version française, mot que l’on pourrait traduire par « gauchisme ». En effet, de l’assimilation de la politique extérieure américaine aux pires dérives du maoïsme en Chine à la quasi-réhabilitation d’Oussama Ben Laden, l’ouvrage de Noam Chomsky frise parfois la caricature.

Un radicalisme que l’auteur cependant assume entièrement cependant, et surtout qu’il justifie preuves et arguments à l’appui. L’auteur est en effet une grande figure de la gauche contestataire américaine, qui a toujours lutté pied à pied contre le credo qui a cours dans son pays : les États-Unis sont le pays de toutes les libertés, sans contestation possible, et le soutien à l’État d’Israël doit être aussi constant qu’inconditionnel. Ainsi, Noam Chomsky est la dernière grande figure d’une certaine opposition de gauche américaine qui a atteint sa forme classique dans les années 1960, avec comme cheval de bataille principal la contestation contre la guerre du Vietnam

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé–Autopsie des terrorismes. Le monde de l’après 11-Septembre, Marseille, Agone, 2016.

Du même auteur– Les Dessous de la politique de l’Oncle Sam, Paris, Le Temps des Cerises, 1996, Bruxelles, EPO, 1996 et Montréal, Ecosociété, 1996.– Responsabilités des intellectuels, Marseille, Agone, 1998.– La Conférence d’Albuquerque, Paris, Allia, 2001.

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