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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

L’Institution en héritage

de Olivier Nicolle et René Kaës

récension rédigée parAnna Bayard-RichezDocteure en Psychologie Clinique Interculturelle (Université d'Amiens).

Synopsis

Psychologie

Dans cet ouvrage à plusieurs voix, Olivier Nicolle, René Kaës et leurs collègues interrogent la vie de l’institution de soin – sa généalogie, ses fondateurs, son histoire, les mythes qui la fondent et comment tout cela se transmet au présent. Ils tentent de mieux comprendre d’où viennent les crises institutionnelles et de donner du sens à ces successions générationnelles et à ces transformations. Ils proposent plusieurs types d’intervention pour aider ce travail psychique groupal et les illustrent par le cas de l’institution scolaire et du CEFFRAP.

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1. Introduction

Les institutions du soin ont pour tâche de retisser les liens sociaux et symboliques entre la psychopathologie et notre cadre culturel contemporain. Ce travail ambitieux s’inscrit parfois dans une conflictualité violente et dans des phénomènes inconscients de mimétisme fascinatoire : le groupe de soignants, recréant en son sein la problématique des sujets qu’il accueille, a par exemple tendance à l’action urgente dans l’intervention auprès des populations addictives.

L’institution est alors débordée par les mécanismes pathologiques auxquels elle fait face et le dispositif groupal soignant n’a plus les capacités à métaboliser les effets conflictuels et confusionnants qui émergent au sein de son institution. Le recours à une intervention tierce par un psychanalyste, chaque semaines ou mois pendant un temps défini, afin d’analyser la pratique est alors privilégiée. Le dispositif d’intervention s’articule généralement entre un temps d’écoute institutionnelle, destiné à identifier la problématique et à étayer les processus de liaisons entre les soignants, et un temps d’intervention plus spécifique, visant à une réorganisation institutionnelle.

On retrouve trois grands types de configurations cliniques dans lesquelles une intervention psychanalytique est sollicitée. Dans l’un d’eux, les expériences émotionnelles extrêmes de la population accueillie viennent faire effraction dans la psyché du personnel soignant, provoquant de la sidération, voire un véritable traumatisme psychique, qui rend le groupe incapable d’élaborer toute pensée et créativité. Le second type de configuration est celui d’une rivalité de pouvoir venant attaquer les liens au sein de l’équipe et empêcher toute collaboration.

Dans la dernière modalité, et c’est ce type de crise que vont étudier ici Nicolle et Kaës, l’institution est traversée par une crise atteignant ses fondements imaginaires et symboliques. Ces épisodes paroxystiques peuvent être mutatifs, et amener une transformation radiale de l’institution, ou maturatifs, et conduire à un approfondissement de la vie institutionnelle, mais dans les deux cas c’est la structure de l’ensemble qui se doit d’être réélaborée.

2. La souffrance institutionnelle

Kaës avance l’idée que les institutions s’organisent sur trois positions mentales qui renvoient à des manières d’appréhender le monde : la position idéologique, la position mythopoïétique et la position utopique.

La position idéologique se plie à la toute-puissance des idées et d’un idéal absolu qui ne tolère aucune transformation, ni altérité, par peur d’effondrement. Elle est mobilisée dans le deuil traumatique d’un fondateur par exemple, et tente alors de conserver un fonctionnement identique à celui d’origine. La position mythopoïétique cherche à fabriquer un sens nouveau face à la crise, ouvrant sur une nouvelle généalogie, parfois contradictoire avec celle de son origine. La position utopique, enfin, oscille entre jeu et raison, tentant d’inscrire symboliquement (par métaphore par exemple) un sens à l’expérience qu’elle traverse.

Ces positions, qui s’affirment particulièrement en temps de crise, sont des réponses à la souffrance de l’institution. Kaës note trois aspects dans cette souffrance institutionnelle : celui lié à l’organisation institutionnelle ; celui lié à sa structure sociale et ce qui lui est renvoyé de l’extérieur ; et enfin celui lié à la structure singulière du sujet appartenant à l’institution. L’institution, en tant qu’objet psychique commun, ne souffre pas, et ce sont bien les « je » et les « nous » qui sont en souffrance dans le rapport qu’ils entretiennent à l’institution.

L’auteur parle d’une souffrance de l’inextricable, quand les contrats, les pactes tacites, les liens sont mis à mal par les exigences de l’institution. Il parle au contraire d’un trouble de la fondation et de la fonction instituante quand l’institution est trop ou trop peu présente auprès de ses membres. L’institution peut selon lui également engendrer une souffrance en étant une entrave à la réalisation de la tâche primaire à laquelle adhèrent ses membres.

Enfin, il décrit une souffrance liée à l’instauration ou au maintien d’un espace psychique où élaborer la pensée au sein de l’institution. Dans de tels cas, le développement bureaucratique et la suprématie de groupes ou individus à tendances narcissiques viennent bloquer l’espace psychique nécessaire au développement de la pensée au sein de l’institution, ce qui entraîne une souffrance pour le reste de l’équipe.

3. Passage générationnel et perte des fondateurs

Kaës s’intéresse tout particulièrement à la souffrance d’une institution lors du deuil d’un fondateur qui par nature invoque le travail de l’originaire, le travail de la séparation et le travail du deuil lui-même. Un tel chamboulement dans la vie institutionnelle vient secouer les garants métapsychiques (les alliances, la reconnaissance de chacun, les interdits fondamentaux) et métasociaux (structure et reconnaissance sociale de l’institution), et c’est pourquoi il n’est pas rare que la structure fasse appel à un intervenant pour tenter de combler le vide laissé par la personne disparue et gérer au mieux ce passage de génération.

L’idéalisation de la personne disparue entraîne bien souvent le rejet de son remplaçant, laissant l’institution comme orpheline. Celle-ci oscille alors entre dépressivité et agitation, regrettant un « avant merveilleux », et entretient une boucle entre persécution actuelle et idéalisation du passé, jusqu’à ce qu’elle admette et accepte l’idée d’un changement générationnel.

Dans le cadre d’une mort brutale, le risque pour l’institution est de dénier l’impact de la disparition, au point que celle-ci se rejoue dans le présent, par exemple dans des successions d’absences chez les soignants ou de disparitions chez les patients.Les enjeux de la transmission sont également présents dans le cadre d’associations, par exemple psychanalytiques, où les enjeux ne sont alors plus de l’ordre de la rémunération salariale mais de la reconnaissance sociale, et d’une rémunération narcissique.

Ainsi l’ébranlement des fondations produit bien souvent des régressions et un repli sur soi-même supposé préserver l’« illusion groupale » comme le narcissisme. La dés-idéalisation du fondateur permettra de sortir des processus de répétition et d’ouvrir la voie à la transmission générationnelle nécessaire à la survie du groupe par un processus de transmission de la vie psychique.

4. Emboîtement des espaces

L’institution est un lieu d’emboîtement et d’intrication entre différents contenants groupaux : institution, groupes thérapeutiques, groupes de formation, de supervision, etc. De fait, la demande d’intervention peut s’avérer ne pas être aussi claire que sa formulation initiale, et demander un travail à différents niveaux institutionnels, les problématiques résonnant différemment au sein des groupes en fonction de leur nature. Ces superpositions de groupes délimitent différents sous-espaces au sein du système hiérarchiquement ordonné que représente l’institution.

Certains groupes sont poreux et mal délimités – c’est particulièrement le cas pour les institutions accueillant des patients psychotiques : par un effet miroir, la confusion des limites des espaces intrapsychiques de la psychose se répercute par une confusion entre les différents espaces institutionnels. Cette réverbération demande de travailler à plusieurs niveaux, mais ces emboîtements successifs ne se limitent pas à l’intérieur de l’institution, ils s’étendent aussi à ce qui l’entoure. Ainsi, travailler sur un groupe demande de travailler sur son contexte et sa signification dans le champ social.

De par sa nature, le sous-groupe tend à cliver et il est facile de tomber dans une problématique où l’institution ou le sous-groupe, serait vécue comme le mauvais objet, comme la raison unique et extérieure à tous les maux. L’analyste se doit donc d’être le garant des liaisons et du rapport que le groupe entretient avec le cadre, en restaurant la hiérarchie des niveaux.

5. La place du mythe en institution

Pour Nicolle, la trame mythique est ce qui fait jonction entre les espaces psychiques individuels et groupaux : c’est une fiction qui exprime une vérité singulière et non la réalité, et qui tend à la fois à idéaliser et à voiler. L’acte fondateur du collectif est bien souvent empreint d’une violence symbolique, puisque la création fait table rase du passé et instaure un contrat auquel adhère chacun des membres de la nouvelle institution et qui vise à la transmission générationnelle. Comme nous l’avons vu, en cas de crise, départ d’un membre fondateur, échec, décès, scission, l’institution pourra tenter de dénier la crise, entraînant des clivages, ou au contraire l’anticiper et la reconnaître partiellement, induisant des mouvements de déliaison et de régression.

Giust-Desprairies revient sur le mythe de l’école républicaine pour analyser la crise identificatoire et les déliaisons que traverse l’institution scolaire. Pour elle, le modèle de l’école républicaine s’est construit sur le principe d’universalité, mettant en opposition les processus d’objectivation (universaux) et de subjectivation (individuels). Ce clivage a amené à ce que les enseignants soient considérés avant tout comme des serviteurs dévoués à une mission de transmission qui les dépasse, et il conduit à dénier la complexité des situations subjectives au profit d’une rationalité objective : « Les hommes, par l’instruction, gagnent en rationalité et accèdent au savoir, ce qui fait d’eux des êtres libres de décider. Mais la connaissance de soi comme source de développement en est exclue. » Les transformations du monde contemporain, de plus en plus hétérogène, viennent alors attaquer un système incapable de s’adapter.

L’autre, jusqu’alors envisagé comme faisant partie du groupe, est vécu comme une extériorité radicale ne pouvant trouver sa place dans le système scolaire. L’enseignant, en charge de la constitution du lien, se trouve alors démuni et fait face à un véritable conflit identitaire entre le mythe fondateur auquel il adhère et la réalité du terrain. Clivage duquel il se protège parfois grâce à une relation déshumanisante avec les élèves.

Pour Giust-Desprairies, l’enjeu d’une intervention dans le système scolaire est la reconstitution d’un tracé de la mémoire scolaire qui sorte de ce mythe d’unicité et autorise de nouveaux mécanismes de liaisons. En effet, le savoir passe avant tout par l’engagement dans une relation à l’autre qui permettra l’accès à la connaissance.

6. La dynamique de l’intervention

Il semble que le cycle de l’intervention soit un processus dynamique qui ne cesse d’être en évolution, et de se dévoiler.Il comprend en premier lieu le temps de la demande – celles, manifestes et latentes, qui proviennent de tout ou partie de l’institution. C’est à partir de là que l’intervenant propose un dispositif d’analyse qui lui semble adéquat. Toutefois, il peut se retrouver pris dans un système plus complexe que prévu et c’est sa position d’étranger qui lui permettra de repérer les différents processus en jeu au sein de l’institution de soin.

Bientôt, par la durée de son intervention, l’analyste perd sa position de tiers pour être partie prenante de l’institution : cet effacement doit être saisi et travaillé en tant que tel, car l’intervenant perd alors le décalage essentiel à la mise en pensée des dénis et non-dits présents dans le collectif.Mais la demande aussi est amenée à évoluer. Les dispositifs initialement proposés, le plus souvent d’abord modestes pour des raisons de budget, peuvent se réorienter vers une demande d’analyse institutionnelle.

En effet, les institutions elles-mêmes changent de forme, s’orientant vers un panachage administratif et médical, là où elles se fondaient, il y a quelques années, autour d’un leader charismatique. Ce changement de structure vient interroger le cadre d’analyse qui présente l’institution comme un modèle œdipien familial, et incite les analystes à faire évoluer leurs modèles afin de mieux interpréter les phénomènes en jeu au sein des institutions contemporaines.

7. Conclusion

Le travail de l’intervenant analyste est d’ancrer la différenciation des espaces psychiques afin de permettre une relance du travail psychique collectif, malgré les mouvements de transgressions et d’attaques à son encontre. Ces mouvements transférentiels individuels et collectifs, quelle que soit leur violence, éclairent les processus en jeu dans ces temps de crise et donnent sens à l’expérience, s’ils peuvent être dits et analysés dans le temps de l’après-coup.

Mais ce temps fait malheureusement de moins en moins partie de la réalité d’institutions dont la tâche primaire de soin s’efface petit à petit au profit d’objectifs de rentabilité, et d’une gestion administrative qui ne tient pas compte de la diachronie du temps psychique.

8. Zone critique

L’instauration d’un dispositif d’intervention dans le cadre institutionnel est un travail d’équilibriste.

Cela ne peut s’inscrire que dans une réalité institutionnelle singulière dont il est difficile de rendre compte dans un ouvrage, tant la réalité psychique de chacun des acteurs et de chacune des institutions est malaisé à saisir pleinement hors d’un contexte et d’une histoire toujours singulière.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– L’Institution en héritage. Mythes de fondation, transmissions, transformations, Paris, Dunod, 2007.

Du même auteur– Un singulier pluriel. La psychanalyse à l’épreuve du groupe, Paris, Dunod, 2007.– La Parole et le Lien. Les processus associatifs dans les groupes, Paris, Dunod, 1994.– Le Psychodrame psychanalytique de groupe, Paris, Dunod, 1999.

Autres pistes– Didier Anzieu (dir.), Le Travail psychanalytique dans les groupes, Paris, Dunod, 1982.– Wilfred Ruprecht Bion, Recherches sur les petits groupes, Paris, PUF, 1965.

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