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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Pop Yoga

de Pacôme Thiellement

récension rédigée parMarion GuillouxAuteure/dramaturge (collectif CHAMP LIBRE). Rédactrice pour le Festival d'Avignon.

Synopsis

Arts et littérature

Mêlant à l’univers de la pop culture l’ésotérisme, le gnosticisme et les mondes parallèles, Pacôme Thiellement construit en 42 textes (issus de conférences ou d’articles de presse) une pensée intuitive et burlesque autour des liens invisibles qui relient les artistes de la pop et du rock (d’Elvis à Franck Zappa) à des voix intérieures et autres puissances divinatoires. Il défend l’idée que la pop culture permet d’accéder à une spiritualité plus haute, celle de la gnose, cette philosophie ésotérique selon laquelle il est possible de connaître les choses divines, oubliées et remémorées.

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1. Introduction

En 1945, la bibliothèque de Nag Hammadi (située au nord-ouest de Louxor) révèle l’existence de 13 codex de papyrus datant du IIe et du IIIe siècle après Jésus-Christ. La majorité de ces textes sont des écrits dits gnostiques et sont révélés pour la première fois au public sous forme fragmentaire. Dans son acception philosophique, la gnose est une connaissance initiatique qui libérerait la parcelle divine de l’homme, prisonnière d’un monde matériel corrompu, pour atteindre une connaissance parfaite de l’esprit.

En reprenant à son compte la pensée gnostique ainsi que celle du poète persan Sohrawardi (1155-1191) qui énonce que « toute création inspirée possède une signification cachée », Pacôme Thiellement réinterprète les grands classiques de la culture populaire (littéraire, musicale, cinématographique, etc.) en s’adossant à cette vision alternative du monde.

2. De la gnose à Philip K. Dick

En introduction de son essai, Pacôme Thiellement explique que la Pop Yoga est une « méthode pour accéder à l’union de la divinité par l’étude active des œuvres de la culture populaire » (p. 10). L’un des exemples qui jalonnera son texte est la chanson des Beatles « I’m the Walrus » (Je suis le morse). Selon lui, une chanson de musique pop (et celle-ci en particulier, construite à partir de backmasking, paroles enregistrées à l’envers) a le pouvoir de « faire de nous des “dieux” en nous mettant en contact avec l’origine étrangère des phrases qui dirigent nos actions » (p. 34). Ici, les paroles de chanson n’ont pas une signification unique mais sont bien un faisceau de pensées subjectives qui viennent frapper celui ou celle qui les écoute d’une lumière interpersonnelle pour l’éclairer sur sa propre vie.

Ainsi, c’est en écoutant une autre chanson du groupe (« Strawberry Fields Forever », construite de la même manière) que l’auteur américain de science-fiction Philip K. Dick (1928-1982) aurait eu la révélation de la maladie de son fils. La voix qui lui parle peut être assimilée à la schizophrénie avérée de l’auteur ou – si nous suivons la logique de Thiellement – à sa révélation gnostique du monde. Et cette intuition s’avèrera juste. Ainsi, grâce au montage sonore de « I’m The Walrus », « la parole prononcée à l’envers traversait la conscience pour atteindre directement le subconscient et orienter ensuite la perception et les actions » (p. 190). Philip K. Dick ne « pressent » plus, il sait.

Si cela peut sembler pure affabulation, des lois dans l’Arkansas et en Californie demanderont aux producteurs de disques de stipuler si « des paroles de chanson sont diffusées à l’envers » dans certains albums pour ne pas influencer inconsciemment les actes moraux de la jeunesse de l’époque.

De nombreux autres exemples étayent le livre et illustrent cet instant où l’intuition trouve un écho justifié dans le monde matériel (les films de David Lynch, la série Lost, les textes de Lennon contre Nixon, etc.) En se révélant à cette prescience (faculté de prévoir les événements à venir), Philip K. Dick bascule dans « l’irréalité du monde et la fiction de l’identité » (p. 30). Il accède à la pluralité des univers : l’instant où plusieurs voix se superposent pour faire entendre une vérité intérieure.Selon Thiellement, cette voie d’expression propre à l’auteur américain passe avant tout par sa réceptivité aux voix intérieures qui l’ont guidé, comme tant d’autres.

3. Les voix intérieures, une réinterprétation de la psychanalyse

Si, pour de nombreux praticiens (Freud, Lacan, etc.), les voix s’adressant à leurs patients sont des symptômes prégnants de maladie de type schizophrénique ou paranoïaque, elles sont, pour Thiellement, le deuil impossible d’une voix primitive. Selon Julian Jaynes, psychologue américain, celle-ci serait « la voix qui habitait naguère le cerveau droit et qui aurait progressivement disparu au profit de la conscience » (p. 423).

D’Elvis à Philip K. Dick en passant par John Lennon et surtout le président Schreber, l’auteur retrace l’histoire de ces voix qui ont eu une influence fondamentale sur le destin de protagonistes devenus gnostiques par la force des choses. Il développe en deux chapitres (« Combat des deux lumières » et « L’être et le miracle ») la pathologie de ce magistrat allemand, persuadé d’être devenu la femme de Dieu et dans l’obligation de s’accoupler avec lui.

Ce que Freud ou Lacan percevront comme un délire psychique et l’aveu de l’homosexualité refoulée du patient, Thiellement l’interprète ici comme une opération de sorcellerie, remontant aux Dogons du Mali : « Les jumeaux tirèrent d’eux-mêmes en tant qu’hyper-univers une interface projetée à la manière d’un hologramme, et qui constitue l’univers pluriel que nous autres créatures habitons » (p. 120).

Revenant aux temps mythiques où l’homme n’avait pas encore accédé à sa conscience, l’auteur repense le président Schreber comme un personnage primitif qui tente de se comprendre par le biais de fictions plurielles et non matérialistes. Pour renouer une fois encore avec la religion gnostique, le président serait cet homme terrestre qui est « l’image imparfaite d’un modèle céleste ».

Ainsi, à la manière d’Elvis Presley qui souffrira toute sa vie de la disparition d’un jumeau mort-né à la naissance et avec lequel il aura le sentiment de partager cette vie qu’il ne mérite qu’à moitié, le président Schreber souffre de l’absence de cet « Autre » féminin qui le constitue et le pousse au délire. Son langage devient celui du « parler-de-nerf » – que l’on peut retrouver chez Artaud –, ré-invoquant la poésie d’un monde qui se noie dans le matérialisme et refuse de comprendre les grandes actions de l’invisible. Pour Thiellement, le président Schreber est un anti-poète et son nom vient s’ajouter à la liste des artistes sacrifiés sur l’autel de la pensée matérialiste.

4. La question du sacrifice

De sacrifice, il est beaucoup question dans ce recueil, qui s’ouvre sur Elvis et se referme sur Marilyn, comme deux échos persistants des années 1960-1970, berceau de la culture pop.

Au milieu, il y a Kurt Cobain, Ian Curtis, Amy Winehouse… Ces hommes et ces femmes qui, selon Thiellement, ont été les victimes d’une époque déboussolée par la perte de la religion et qui a tenté de se raccrocher au star-system comme à la nouvelle idole. Dans ce « siècle du soi » (p. 421), tout le monde, stars et groupies, sont soumis au « régime de la visibilité » (p. 447) qui dégrade le rapport que l’artiste nourrit à l’intime, que le fan habite grâce à la présence du chanteur ou de la chanteuse. Cette dégradation entraînerait une destruction de l’aura qui, se soumettant à un enchaînement de désirs artificiels quémandés par la masse, ne trouverait plus d’échos dans l’acte de création spontané et libérateur. On passe alors de la culture populaire à la culture de masse. Kurt Cobain voulait être cet homme simple et devient l’une de ces idoles qui « portent les contradictions de nos aspirations dans leurs propres corps et [sont] décimées par ces contradictions de telle sorte que nous en soyons les simples spectateurs » (p. 238).

Pour l’auteur, la question du sacrifice a beaucoup à voir avec la massification de la pensée matérialiste. Ainsi, depuis les années 1980, la pop culture ne s’accorde plus sur un destin collectif mais devient plutôt un « instrument d’identification à une révolte générationnelle » (p. 240). Révolte remâchée et qui n’est plus de son temps, mais standardisée pour plaire au plus grand nombre. Le sacrifice de la star, et plus généralement de l’artiste, correspond à l’ère de la standardisation où les voix singulières n’ont plus de place pour être entendues.

Selon l’auteur, « les mythes modernes sont pour une part les produits d’un désir collectif et, pour une autre, les produits de la honte » (p. 23). Le temps semble de nouveau faire une boucle et l’Histoire n’être que la répétition du même cycle, celui du temps où l’homme cherchait encore des dieux à adorer.

5. Pour une nouvelle Apocalypse ?

Lorsque l’auteur écrit qu’il n’y a plus de « destin collectif de la musique pop » (p. 243), il suggère que c’est le destin collectif des êtres humains qui est en faillite. L’ère de la réunion et du partage, de la découverte et de l’émerveillement à plusieurs.Comment recréer une médiation vivifiante qui puisse ouvrir de nouvelles portes de la perception ? Qui puisse permettre de « se retrouver collectivement sans passer par une figure de proue » (p. 241) ? Comment retrouver le « monde des formes en suspens » si cher à Bob Dylan, William Burroughs, Lewis Carroll et aux autres ?

Pour Thiellement, la fin du monde commence en 1973 (année du premier choc pétrolier) et n’a cessé depuis sa course vertigineuse vers le vide. Elle a à voir avec la réappropriation par les maisons de disque de la valeur marchande des artistes et non plus de leur valeur créative, du désintérêt politique à grande échelle et du cynisme de la pensée capitaliste galopante et ravageuse. Ce que la pop culture avait de libérateur et de transgressif n’est de nos jours qu’une vague récupération d’une pensée usagée et inerte. La force de vie de la culture pop était de ne rentrer dans aucun cadre et de trouver une vitalité joyeuse dans l’expérimentation hasardeuse, les tentatives, les échecs, la folie, une certaine forme de gnosticisme. Aujourd’hui les cadres sont posés et le genre humain semble attendre patiemment l’arrivée d’une apocalypse imminente.

Ce que propose l’auteur en dernier recours serait un jihad esthétique : « Le combat de l’artiste contre ses propres déterminations pour accomplir son œuvre, dans toute sa grandeur et son inactualité, à travers toutes les impossibilités qu’il rencontre, qu’elles viennent du dehors, comme du plus profond de lui-même » (p. 203).

Il s’agirait alors de fuir l’Occident moribond pour atteindre les rives d’un Orient encore sensible aux symboles permettant à l’homme de se détacher du monde matériel, qui le contraint à n’être jamais tout à fait lui-même, et d’atteindre le ta’wîl, l’instant de la révélation.

6. Conclusion

Dans La Nostalgie des origines, Mircea Eliade écrit : « Le sacré n’implique pas la croyance en dieu, ou en des esprits, c’est l’expérience d’une réalité et la source de la conscience d’exister dans le monde. »

À lire Pacôme Thiellement, nous comprenons que le sacré est partout – surtout dans la musique –, qu’il est propre à chacun et dépend de cette voix primitive dont nous n’avons su nous déprendre. Nous vivons, selon lui, dans une société atteinte d’une immense solitude (les « Lonely Hearts ») qu’aucune chanson d’amour n’aura réussi à consoler. La seule manière de s’évader de cette prison existentielle serait donc de procéder à une anamnèse, permettant à l’homme de se souvenir de la force divine qui l’habite et d’accéder à une meilleure connaissance de soi et du monde qui l’entoure.

Face à cette description excessivement pessimiste du monde réel, l’auteur ne propose qu’une seule chose : se libérer grâce et avec l’art.

7. Zone critique

Si tout le propos mystique (propre à la subjectivité de l’auteur) peut sembler abracadabrantesque et souvent à la limite de la fumisterie pour les non-avertis, Pacôme Thiellement pose un regard passionné et aigu sur l’époque allant des années 1960 à nos jours. Une époque frappée par l’esseulement et le sentiment de sa propre apocalypse intérieure. Les artistes qu’il énumère sont autant de figures obsessionnelles de son propre panthéon, autant de voix qu’il remanie à l’infini pour qu’elles ne perdent pas en signification dans le monde réel.

Critique acerbe de la pensée issue du capitalisme et de la culture de masse, dénonçant l’anomie (dégradation des normes assurant l’ordre dans une société humaine) des groupes humains à l’ère de l’hyper-vitesse, Thiellement pose un regard poétique et mélancolique sur la face cachée de l’homme moderne, inaccessible à lui-même et pourtant si proche de la vérité, grâce à la musique, à la littérature, à l’art en général présenté ici comme une libération possible du corps terrestre.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Pop Yoga, Paris, Paris, Sonatine, 2013.

Du même auteur

– La Main gauche de David Lynch. Twin Peaks et la fin de la télévision, Paris, Presses Universitaires de France, 2010.– Sycomore Sickamour, Paris, Presses Universitaires de France, 2018.– Site internet de l’auteur : http://www.pacomethiellement.com/accueil.php.

Autres pistes

– Aldous Huxley, Les Portes de la perception, Paris, 10/18, 2001.– Jiddu Krishnamurti et David Bohm, Les Limites de la pensée, Paris, Stock, 1999.

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