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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

La République mondiale des Lettres

de Pascale Casanova

récension rédigée parClaire TomasellaDoctorante en Histoire et Civilisations (IRIS-EHESS)

Synopsis

Arts et littérature

Armée des outils de la sociologie de Pierre Bourdieu, Pascale Casanova rend compte des dynamiques de structuration du monde des écrivains, envisagé dans sa dimension transnationale. Au sein de cet espace de concurrence s’exerce envers les dominés du littéraire une véritable violence symbolique. Reprenant la métaphore de l’écrivain Henry James, la chercheuse appréhende chaque œuvre et son auteur comme un motif dans un tapis : elle les replace au sein de la vaste et complexe configuration qu’elle nomme la « République internationale des Lettres ».

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1. Introduction

Dans ce dense ouvrage composé de deux parties, Pascale Casanova dresse une cartographie que le lecteur ne pourrait trouver dans aucun atlas de géographie : celle des inégalités littéraires qui structurent la République mondiale des Lettres.

S’appuyant empiriquement sur des éléments biographiques relatifs à des écrivains du monde entier – parmi lesquels James Joyce, William Faulkner, Franz Kafka, Kateb Yacine, Mario Vargas Llosa ou encore Patrick Chamoiseau –, l’auteure s’attèle au dévoilement des rapports de force tacites qui s’exercent au sein de l’espace-temps où évoluent les écrivains. Si la topographie ici réalisée est largement influencée par la carte du social et du politique, ce monde a ses lois propres et les problématiques qui s’y déploient sont retraduites dans le langage spécifique du champ littéraire, en des termes principalement narratifs et esthétiques.

2. L’invention d’une langue littéraire

Le monde littéraire international est le fruit d’une longue histoire, que Pascale Casanova retrace en décrivant les grandes étapes de l’invention de la littérature depuis quatre siècles, c’est-à-dire la succession de révoltes et d’émancipations « grâce auxquelles les écrivains, malgré leur dépendance irréductible à l’égard de la langue, parviennent à créer les conditions d’une littérature autonome » (p. 76). Ces derniers ont en effet dû soustraire la matière première de leurs ouvrages qu’est la langue à l’usage monopolistique qui en était fait par le politique.

Ce processus d’autonomisation débute en 1549 en France avec la publication du fameux manifeste La Deffence et Illustration de la langue françoyse par Du Bellay. Au cours des XVe et XVIe siècles a lieu la première des trois grandes transformations qui structureront la République des Lettres : la langue vulgaire qu’était encore le français évince le latin pour s’imposer comme langue littéraire dans des textes capables de rivaliser avec la grandeur des poètes antiques.

La seconde mutation prend place aux XVIIIe et XIXe siècles en Europe, lors de la révolution « philologico-lexicographique » au cours de laquelle sont inventées et réinventées des langues nationales et populaires. Celles-ci fournissent aux territoires dominés des instruments qui leur permettent d’affirmer leur indépendance. Le troisième processus élargissant la planète littéraire est la décolonisation et l’arrivée dans la concurrence internationale de protagonistes originaires des confins du monde, qui en avaient été jusqu’alors exclus.

Si le mouvement général se dirige donc vers l’unification internationale d’un monde littéraire autonomisé, des élans contraires travaillent cet espace. Les pays de cette République ne sont pas parvenus au même stade d’autonomisation, c’est-à-dire qu’ils se sont inégalement affranchis d’une dépendance au politique et au national, processus dont l’auteure offre un exemple paradigmatique dans un chapitre consacré au cas irlandais. Alors que certains écrivains vont s’engager dans la lutte internationale et la création de nouvelles formes poétiques capables de rivaliser avec celle qui y prédominent, d’autres se replieront sur l’espace national et ignoreront les innovations de la littérature mondiale, contribuant « à diviser, particulariser, essentialiser les différences, reproduire les modèles du passé, nationaliser et commercialiser les productions littéraires… » (p. 165).

3. Un univers pétri d’antagonismes

Aujourd’hui, la République mondiale des Lettres apparaît donc au lecteur comme une configuration relationnelle, une structure de dépendance qui lie les différents États du monde. Le principe moteur de ce champ international est essentiellement le conflit, tel que le concevait le sociologue Pierre Bourdieu. Ainsi, chaque littérature nationale ne se forme pas en vase clos, mais dans une lutte qui l’oppose à d’autres littératures issues d’autres nations. Les protagonistes de l’espace-temps littéraire, principalement les écrivains, n’ont pas forcément conscience du caractère antagonique du monde dans lequel ils s’inscrivent ou qu’ils aspirent à intégrer. En effet, cette nature est toujours niée au nom de l’universalité de l’art et de l’égalité de tous face à la création.

Cet espace mondial se présente sous forme concentrique avec, au cœur de la configuration, les pays qui dominent l’espace mondial. Il s’agit des premières nations entrées dans la course. Ces « centres », qui ont accumulé le plus de ressources littéraires, se situent à un stade avancé dans le processus d’autonomisation. Ils fixent les règles auxquelles doivent se soumettre les écrivains de la « province » ou de la « périphérie ». Ces « marges », constituées des nations moins dotées littérairement, peuvent faire l’objet de dominations de différentes natures – politique, linguistique ou encore littéraire – qui se conjuguent parfois, comme dans le cas d’anciens espaces colonisés tels que l’Algérie.

Vient en outre s’arrimer à cette dichotomie centre VS province/périphérie une série d’oppositions – formalistes VS académiques, modernes VS anciens, cosmopolites VS régionalistes – qui rendent compte de la structure générale du champ littéraire aux échelles nationale et mondiale.

4. Universalisation et modernité

La suprématie des « centres » se fonde sur une croyance partagée par tous les joueurs de la compétition : celle de leur légitimité à occuper la position qui est la leur. Celle-ci s’accompagne d’une autorité consécratrice : « Le gigantesque pouvoir de dire ce qui est littéraire et ce qui ne l’est pas, de tracer les limites de l’art littéraire, appartient exclusivement à ceux qui se donnent, et à qui on accorde, le droit de légiférer littérairement » (p. 46). La reconnaissance des auteurs issus des confins du monde littéraire passe ainsi obligatoirement par l’obtention de « crédits » auprès de « banques centrales symboliques » que constituent des lieux tels que Paris, qui incarne une forme d’internationalisme et attire de nombreux étrangers.

Le pouvoir des espaces dominants va bien au-delà de la capacité à « littérariser », soit à octroyer le capital symbolique que constitue la valeur littéraire. Cette capacité est intimement liée à la faculté d’arracher les textes et leurs auteurs à leurs conditions nationales de production, de les extraire d’un enlisement spatial et temporel afin d’établir des canons de la littérature. En d’autres mots, d’« universaliser » les œuvres. À cet effet, le principal outil de mesure du temps littéraire est le « méridien de Greenwich », un instrument qui permet de jauger la « modernité » d’un texte et d’évaluer la distance au centre de tous les acteurs de l’espace littéraire.

Les écrivains « en retard » sur le présent de la littérature n’ont d’autre choix que de se soumettre aux critères définis par ceux qui ont le pouvoir de décréter qui est moderne et qui ne l’est pas. Ces auteurs dominés devront alors tendre à une certaine neutralité, se plier parfois à des formes d’exotisation et s’adonner souvent à des procédés de « littérarisation ».

Parmi ceux-ci, on peut citer le fait d’écrire directement dans la langue dominante, ou d’y être traduit, parfois par soi-même. Pascale Casanova offre ainsi une nouvelle interprétation de l’œuvre de Franz Kafka, « toute entière traduite d’une langue qu’il ne pouvait pas écrire, le yiddish » (p. 379). S’astreindre à ces procédés peut induire une véritable souffrance chez des auteurs confrontés à un dilemme : être publié dans une langue qui les coupe de leur public national ou écrire dans une « petite » langue et être alors condamné à l’invisibilité littéraire.

5. Révoltes et résistances

À la cécité ethnocentrique des « centres » convaincus de leur bon droit, Pascale Casanova oppose la lucidité des exclus du monde de la littérature ou de ceux qui y sont nouvellement venus. Cette clairvoyance des dominés, alliée à une volonté de résistance et d’accès à l’existence littéraire, constitue le moteur de leur création et, par loi de conséquence, de transformation du champ mondial. « La seule histoire réelle de la littérature est celle des révoltes spécifiques, des coups de force, des manifestes, des inventions de formes et de langues, de toutes les subversions de l’ordre littéraire qui peu à peu “font” la littérature et l’univers littéraire » (p. 254).

Pascale Casanova propose ainsi un modèle d’analyse des stratégies développées, consciemment ou non, par les écrivains de la « marge » cherchant à conjurer la domination dont ils font l’objet. Ce modèle n’a pas l’ambition d’épuiser l’ensemble des révoltes et résistances qu’ils ont pu mettre en place, mais plutôt d’opérer des rapprochements entre des « cas » qui peuvent paraître très éloignés dans le temps ou dans l’espace.Dans leur mouvement de contestation, ces dominés de l’univers littéraire disposent d’un nombre d’armes limitées. De nature linguistique, stylistique ou politique, celles-ci présentent une similitude avec les formes de domination qu’elles visent à neutraliser. La variété et le maniement des différentes stratégies, souvent complexes et à plusieurs inconnues, dépend de la position de leurs auteurs au sein de l’espace littéraire.L’assimilation, par laquelle les individus acceptent « comme seule identité la définition infériorisée d’eux-mêmes imposée par ceux qui les ont assujettis » (p. 300), constitue pour Pascale Casanova le degré « zéro » de la révolte littéraire.

Ainsi V. S. Naipaul, originaire de Trinidad, sera totalement identifié aux valeurs littéraires anglaises, tandis qu’Henri Michaux fera oublier ses racines belges pour devenir un poète français. Les révolutionnaires, en revanche, sont déterminés à créer de la « différence », à fabriquer des ressources spécifiques. Pour cela, ils peuvent recourir à l’usage littéraire du « peuple », capter et détourner des héritages, importer des techniques et savoir-faire littéraires dans leur pays d’origine. Se construisent de cette manière de nouvelles filiations, parfois indirectes, faites d’influences transnationales, telles que celles qu’ont exercées à travers le temps les œuvres de Dante, Joyce ou Faulkner.

6. Conclusion

Selon Pascale Casanova, comprendre ce qu’a pu être le devenir d’un auteur signifie analyser la manière dont celui-ci a dû inventer les moyens de sa propre liberté et a créé les instruments pour s’extirper de son ancrage national.

Ainsi, tout sociologue de la littérature doit opérer une double opération : situer l’écrivain au sein du champ national qui l’a vu naître, puis apprécier la position qu’occupe cet espace dans la hiérarchie de la République mondiale des Lettres. Ce n’est qu’à ce prix, c’est-à-dire dans l’articulation des échelles nationale et transnationale, qu’il est possible de saisir dans toute leur complexité les trajectoires des écrivains et les formes qu’ils ont données à leurs projets littéraires.

7. Zone critique

Il pourrait être reproché à l’auteure de La République mondiale des Lettres certains aspects normatifs qui affleurent dans l’ouvrage. La chercheuse y affiche clairement le côté vers lequel penche son cœur : sa préférence va à la littérature autonome, inventive, libérée des chaînes du commercial et du national. Pascale Casanova semble ainsi parfois s’éloigner de la démarche compréhensive qu’affectionne la sociologie de Pierre Bourdieu et dans laquelle les jugements de valeur ont peu leur place.

Il est toutefois indéniable que cet ouvrage majeur, traduit dans de nombreuses langues, a marqué un tournant dans la manière d’envisager le littéraire, et cela au-delà du champ académique. Preuves en sont les nombreux articles de presse qui lui ont été consacrés, ainsi que les multiples hommages dont son auteure a fait l’objet après sa disparition, en 2018.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– La République mondiale des Lettres, Paris, Seuil, coll. « Essais », 1999.

De la même auteure– Beckett l’abstracteur. Anatomie d’une révolution littéraire, Paris, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 1997, 176 p.– Kafka en colère, Paris, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2011, 480 p.

Autres pistes– Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, coll. « Points », 1998, 567 p.– Franco Moretti, « Conjectures on World Literature », New Left Review, 2000, n°1, « II », p. 54 68.– Gisèle Sapiro, La Sociologie de la littérature, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2014, p. 125.

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