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Le Discours politique

de Patrick Charaudeau

récension rédigée parMorgan DonotDocteure en science politique (CNRS- Paris 3).

Synopsis

Société

Filant la métaphore théâtrale des masques, l’objectif affiché est d’analyser les discours tenus dans l’espace public et les rapports de légitimité, de crédibilité et de captation qui se tissent entre les instances et les acteurs du champ politique. Problématique plus que jamais d’actualité dans un contexte où les discours sur la crise et la perte de sens de la politique se multiplient, accompagnés par des revendications exacerbées d’une plus grande proximité et d’un parler-vrai vis-à-vis de nos dirigeants politiques.

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1. Introduction

Étudier le discours politique revient à s’interroger sur les rapports entre langage, action, pouvoir et vérité. Si la parole n’est pas le tout de la politique, il ne peut y avoir d’action sans paroles. Le pouvoir politique passe par le langage, notamment au sein du débat d’idées dans le champ de l’espace public et dans le champ politique. La parole politique oscille entre ce que l’auteur nomme une « vérité du dire », à savoir une parole de persuasion ou de séduction au sein de l’espace public, et une « vérité du faire » renvoyant à l’action, à une parole de décision dans le cadre de l’espace politique.

Cet ouvrage s’attache donc à montrer comment s’instaure un jeu de masques dans le discours politique, en revenant sur les conditions du discours politique, à savoir le cadre d’échange qui le surdétermine. Les moyens discursifs dont disposent le sujet politique sont passés au crible : de quelles manières un homme, une femme politique peut-il persuader et séduire ses interlocuteurs ?

Les images des acteurs politiques et les imaginaires de vérité sont analysés dans le détail, afin de montrer notamment qu’une même stratégie peut être employée en plusieurs lieux de l’échiquier politique. Dans un dernier temps, les problématiques d’une possible dégénérescence du discours politique et de la montée des populismes sont confrontées aux évolutions des rôles attribués aux différents acteurs du champ politique et aux relations entre les instances politiques, médiatiques et citoyennes.

2. Le discours politique en tant qu’objet d’étude

L’auteur revient sur un certain nombre de concepts centraux pour clarifier au mieux l’objet d’étude qu’est le discours politique. C’est-à-dire qu’avant de s’intéresser aux stratégies discursives des acteurs politiques, il faut auparavant s’attacher aux contraintes de la situation de communication, chaque situation étant structurée selon un dispositif assignant une place aux partenaires de l’échange.

Le dispositif se décompose en deux ensembles : le macrodispositif structure la situation en l’organisant en fonction de l’identité des partenaires de l’échange, des relations existantes entre ces derniers et de la finalité de l’échange. Quant au microdispositif, il correspond aux conditions matérielles de l’échange langagier (radio, presse, télévision, etc.). La connaissance du dispositif est donc primordiale pour interpréter un discours politique, « [i]l joue le rôle de garant du contrat de communication » (41).

Les partenaires de l’échange ne renvoient pas aux individus, mais à des instances, ce sont donc des catégories abstraites auxquelles les individus sont renvoyés. Quatre instances se déploient dans les trois lieux de fabrication du discours politique : dans le lieu de gouvernance, se trouvent l’instance politique et l’instance adversaire. Dans ces deux instances, les acteurs proposent des programmes et des actions à mettre en œuvre, justifient des décisions, critiquent les opposants et recherchent le soutien des citoyens. Dans le lieu de l’opinion, l’instance citoyenne peut tout à la fois revendiquer, interpeller et sanctionner. Le dernier lieu de fabrication du discours politique est celui de la médiation, dans lequel se déploie l’instance médiatique dans son double rôle d’informateur et de captation du plus grand nombre.

Ces différents acteurs tissent entre eux des rapports de légitimité, de crédibilité et de captation, qui varient selon les situations d’échange sociale tout en restant marqués du sceau de l’ambivalence, « selon le jeu de reconnaissance réciproque qui fait que peuples et souverains sont dépendants les uns des autres » (57).

3. Les stratégies du discours politique

Dans ce cadre, l’homme ou la femme politique déploie des stratégies argumentatives vis-à-vis de son auditoire. Auditoire compris soit comme un être universel, soit comme un être particulier, soit encore les deux à la fois. Aristote, le premier, a mis en exergue les trois preuves inhérentes au discours : le logos relevant de la raison, l’ethos et le pathos liés aux affects. Si ces trois catégories apparaissent d’égale importance dans le discours politique, l’ethos, l’image de soi, a des caractéristiques particulières. S’il n’y a pas d’acte de langage sans construction d’une image de soi, l’ethos en politique est difficile à appréhender, son succès variant considérablement en fonction du public, mais également des circonstances, tout en étant fréquemment éphémère. La construction d’un ethos peut produire des images contradictoires et des effets non désirés ; pour n’en prendre qu’un exemple, il est difficile de proposer une image de dirigeant à la fois distant et proche des représentés.

Dans le domaine politique, l’image de soi doit permettre l’identification autour de valeurs communes désirées, permettant la reconnaissance implicite du plus grand nombre. Ainsi, la mise en discours de valeurs s’inscrit dans une perspective persuasive ; il ne s’agit pas ici de dire ce qui est vrai, mais ce qui est cru comme vrai, on est dans l’ordre de la véracité et non de la vérité, ce qui entraîne de fait une simplification du raisonnement. À la complexe question de savoir si l’ethos correspond à la personne qui parle ou à la personne en tant qu’elle parle, Charaudeau répond que « [l]’ethos est affaire de croisement de regards : regard de l’autre sur celui qui parle, regard de celui qui parle sur la façon dont il pense que l’autre le voit » (88). Ainsi, ces deux aspects – ce que nous sommes et ce que nous disons – sont intrinsèquement liés dans la prise en compte de l’ethos, l’identité sociale et l’identité discursive ayant partie liée.

Les figures identitaires se divisent en deux grandes catégories d’ethos : les ethos de crédibilité et ceux d’identification. La crédibilité n’est pas une qualité octroyée à l’homme ou à la femme politique, elle est le résultat d’une construction qui amène les autres à le juger digne de crédit. En politique, la crédibilité doit répondre aux trois conditions suivantes : la sincérité, la performance et l’efficacité, chacune entraînant la construction d’un ethos spécifique. L’ethos de crédibilité apparaît à la fois comme une construction mise en scène par le sujet, et comme une image attribuée par le public, l’auditoire, en fonction dont ce dernier l’a perçu. Toute construction identitaire se déploie entre soi, l’autre et un tiers qui serait « porteur d’une image idéale de référence » que cherche à faire sienne l’homme ou la femme politique. Il existe donc une grande pluralité de figures d’ethos, notamment celles d’identification dont l’objectif est de toucher le plus grand nombre.

À travers un fourmillement d’exemples, il est bien mis en évidence que c’est la combinaison de différents procédés qui permet d’en mesurer l’efficacité et cela le plus souvent a posteriori, afin de prendre en compte l’ensemble des circonstances qui ont présidé à leur usage.

4. La production d’une idéalité

Partant du postulat de la diversité des sociétés, Charaudeau revient sur le paradoxe de tout discours politique : il est un discours de vérité proposant un système de valeurs rassemblant cette diversité, qui tout à la fois particularise et universalise. L’auteur propose donc de tenter de décrire les « imaginaires de vérité » du discours politique. Pour ce faire, il part du concept de représentation sociale travaillée par la psychologie sociale pour proposer l’hypothèse suivante : « [l]es représentations constituent des façons de voir (discriminer et classer) et de juger (attribuer une valeur) le monde, à travers des discours qui engendrent des savoirs » (154).

Ces derniers se subdivisent en des savoirs de connaissance, visant à établir une vérité sur les phénomènes du monde, et des savoirs de croyance, portant un jugement sur le monde. Au prisme de l’analyse du discours, l’objectif est de déterminer les savoirs de croyance qui circulent dans le champ politique et se configurent en « imaginaires socio-discursifs », concept qui lui permet d’intégrer la notion d’imaginaire dans le cadre d’une analyse du discours. Dans le champ politique, trois imaginaires socio-discursifs apparaissent comme les plus récurrents et permettent de nourrir la dramaturgie politique : l’imaginaire de la « tradition », celui de la « modernité » et celui de la « souveraineté populaire ».

L’imaginaire socio-discursif de la tradition s’apparente à l’évocation d’un âge d’or, paradis perdu qu’il faudrait s’efforcer de retrouver, et s’accompagne d’un discours de retour aux sources. Cet imaginaire peut servir tant à justifier des actions violentes, en lien avec l’immigration par exemple, qu’à justifier des engagements en faveur des droits de l’homme via le discours du « Plus jamais ça ! » notamment. Quant à l’imaginaire de la modernité, il vient légitimer une nouvelle vision du monde par rapport à l’époque précédente, chaque époque se voit donc attribuer une valeur positive justifiant et valorisant les nouveautés, et entraînant la construction successive d’imaginaires de modernité. Cet imaginaire serait configuré par deux types de discours : le premier se centre sur l’économie ou plus exactement sur la gestion de la vie collective, et le second sur la technologie.

Dans l’imaginaire de la souveraineté populaire, le peuple représente une opinion collective consensuelle, permettant qu’un avis majoritaire s’impose à tous les membres de la collectivité. Le discours du droit à l’identité en est l’un des corollaires, avec ces deux conceptions antagonistes : l’assimilation ou le droit à la différence, étudié à travers les positions divergentes sur l’Union européenne. Le discours de l’égalitarisme en est un autre corollaire, prônant une société fondée sur la recherche d’une justice absolue, niant les spécificités individuelles, terreau de revendications et de dénonciations contre les élites politiques et financières.

Le troisième corollaire de l’imaginaire de la souveraineté est le discours de la solidarité, utilisé tant par des mouvements citoyens – et pouvant aller jusqu’à l’insoumission ou la désobéissance civile – que par des États ou des organisations internationales pour justifier le droit voire le devoir d’ingérence. Le discours politique s’adressant au plus grand nombre, ces différents imaginaires et leurs discours respectifs se mêlent et s’entremêlent souvent dans une volonté de faire adhérer les citoyens à des valeurs communes. C’est là tout l’art du discours politique !

5. Les maux du discours politique ?

Dans un contexte où prolifèrent les critiques vis-à-vis du champ politique, notamment les constats de « dégénérescence du politique » et de « montée du populisme », quels sont les dilemmes, les maux du discours – de la communication – politique que l’on peut identifier ? S’il est évident que les réponses sont à rechercher dans le cadre d’une interdisciplinarité associant sociologie, science politique, sciences du langage, etc., Charaudeau revient sur les instances et les acteurs du champ politique afin de proposer des clés de lecture des changements qui se produisent dans les imaginaires de vérité. Pour ce faire, il se centre sur les effets de brouillage qui affectent chacun des instances et des acteurs parties prenantes du champ politique.

L’opinion publique, l’un de ces acteurs, se construit entre essentialisation et fragmentation, amenant à parler des opinions publiques, notamment celle de la société civile et de la société citoyenne, mais également de groupes militants. Ces trois types d’opinion se juxtaposent, voire se confondent parfois, la problématique de la dégénérescence du discours politique nécessite donc que l’on étudie leur évolution. Dans ce cadre, l’auteur analyse notamment le passage d’un imaginaire de la production vers un imaginaire de la consommation, mais aussi la modification de l’imaginaire du travail, de la fatalité au libre choix consenti. On peut donc faire le constat d’une transformation identitaire dans le sens d’une fragmentation du lien identitaire.

Les effets de brouillage des médias découlent, eux, du fonctionnement même de l’instance d’information. À la logique d’information basée sur la crédibilité des journalistes dans le traitement de l’actualité se superpose la logique économique et par là même la « loi implacable de la captation » et de la séduction du public. En parallèle, on attend que les rôles joués par l’homme, la femme politique coïncident avec les attentes exprimées par le public. Mais, l’homme, la femme politique pour s’adresser à son destinataire-cible doit passer par les médias, ce qui génère deux problèmes : les conditions d’accès à la scène médiatique et le public flou et hétérogène construit par les médias. Enfin, la prédilection des journalistes pour les « petites phrases » et les « affaires » à dévoiler, ou tout simplement pour la mise en scène de l’intimité des hommes et des femmes politiques renforce cet effet de brouillage.

Quant aux brouillages du discours politique, ils proviennent d’une certaine proximité discursive des discours de droite et de gauche, notamment sur l’idée d’impuissance de l’État vis-à-vis des forces économiques. Cette conjonction des discours marque la fin des utopies politiques du ou des siècles passés. De plus, si l’instance adversaire tend à disparaître du discours des partis de gouvernement bouleversant les repères identitaires de la société, elle reste centrale dans les partis extrêmes, alimentant la montée des populismes.

L’un des paradoxes de l’époque contemporaine est donc que l’on accorde une grande importance au paraître à une époque où la citoyenneté est plus éclairée qu’auparavant. Dans ce cadre, on voit apparaître les indices d’une possible recomposition identitaire autour de deux discours opposés : le premier défendant des valeurs souverainistes, le second prônant des valeurs particularistes, aboutissant de facto à une identité complexe.

6. Conclusion

On assisterait aujourd’hui à un phénomène de désacralisation, des institutions et des instances étatiques, mais aussi des rapports des individus vis-à-vis du savoir et de ses formes de transmission, remettant en cause la possibilité de hiérarchiser les informations et le savoir. Cela donne-t-il naissance à une dégénérescence du discours politique ?

Rien n’est moins sûr, étant donné que le discours populiste que l’on cite comme preuve n’est en rien nouveau. Raison pour laquelle Charaudeau préfère s’interroger sur la nécessité d’une nouvelle éthique politique plutôt que sur la dégénérescence du discours politique en tant que mal de nos sociétés contemporaines. Cette éthique doit passer par une redéfinition des rôles et des rapports qu’entretiennent les instances politiques, médiatiques et citoyennes, assumant le jeu du masque / des masques du pouvoir auquel nous participons tous.

7. Zone critique

Pour parfaire cette analyse sur les stratégies du discours politique, développer un cadre théorique inscrit en science politique permettrait d’approfondir le concept de démocratie et ses différentes évolutions et variantes. L’analyse du jeu de masques qui se déploie entre les instances politiques, médiatiques et citoyennes dans les sociétés démocratiques contemporaines peut être enrichie par la lecture de Pierre Rosanvallon, notamment de La contre-démocratie.

La politique à l’âge de la défiance (Le Seuil, 2006), et de La Légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité (Le Seuil, 2008). Une autre perspective d’analyse, développée par Christian Le Bart dans son ouvrage La politique en librairie : les stratégies de publication des professionnels de la politique (A. Colin, 2012), centrée sur les stratégies d’exemplarité et de singularité des hommes et des femmes politiques, permettrait de focaliser le regard sur l’intentionnalité des professionnels de la politique.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Le discours politique. Les masques du pouvoir, Paris, Éditorial Vuibert, 2005.

Du même auteur– Les Médias de l’Information. L’impossible transparence du discours, Louvain, De Boeck-INA, 2004.– La conquête du pouvoir. Opinion, Persuasion, Valeurs, les discours d’une nouvelle donne politique, Paris, L’Harmattan, 2013.

Autres pistes– Paul Bacot, Guide de culture politique : les clés pour comprendre le discours politique français, Paris, Ellipses, Optimum, 2019.– Christian Le Bart, L’égo-politique, essai sur l’individualisation du champ politique, Paris, Armand Colin, 2013.

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