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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Pornotopie

de Paul B. Preciado

récension rédigée parCéline MorinMaître de conférences à l'Université Paris-Nanterre, spécialiste de la communication et des médias.

Synopsis

Société

Nous sommes en 1953 quand Hugh Hefner publie le premier exemplaire de Playboy. Dans cette société d’après-guerre, forcément abîmée par les combats, les États-Unis fondent leurs espoirs de restructuration sur un modèle familial traditionnel articulé autour de la figure du père. Hugh Hefner ne goûte que peu cette utopie sociale et s’emploie à proposer une alternative solide à la masculinité familialiste. Dans son archipel multimédiatique, le playboy est un homme d’intérieur qui s’approprie l’espace domestique féminin pour y critiquer le mariage et valoriser une sexualité libérée, dont l’énergie se diffuse jusque dans l’activité professionnelle.

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1. Introduction

Dans la lignée des travaux de Michel Foucault qui envisagent l’architecture comme une matérialisation sociale des rapports de pouvoir, l’ouvrage de Paul B. Preciado explore comment Playboy a produit une alternative masculine au modèle du père de famille qui s’implante dans la société américaine des années 1950, en réponse aux troubles engendrés par la Deuxième Guerre mondiale.

Dans son magazine, Playboy « dé-domestique » et « dé-féminise » la sphère privée pour promouvoir des « hommes d’intérieur » en robe de chambre qui refusent le couple traditionnel, et dont il faut donc immédiatement réaffirmer l’hétérosexualité et l’allégeance capitaliste… ce dont se chargeront femmes nues et gadgets technologiques. Vaste entreprise, Playboy s’étend dans des domaines aussi divers que la presse papier, la production vidéo, la construction de discothèque ou encore la gestion d’hôtel pour produire un monde multimédiatique où s’exprime la première utopie pornographique de masse.

2. Hugh Hefner, architecte pop de la pornographie

Nul ne peut comprendre l’impact social de Playboy s’il ne saisit pas le rôle qu’a joué Hugh Hefner dans la redéfinition de l’architecture moderne. Le playboy en chef a porté une attention historiquement inédite dans les médias de masse aux dynamiques de genre inhérentes à la distribution de l’espace. On lui doit parmi les premières critiques acerbes de la division sociale entre sphère publique masculine et sphère privée féminine, sur un mode bien masculin évidemment.

Avec l’avantage d’un accès facilité à la sphère médiatique, et bien avant que les féministes ne parviennent justement à y percer, Hugh Hefner concurrençait à sa manière le rêve américain dans sa forme utopique familiale, voire familialiste, des banlieues américaines.

L’ascension médiatique de Hugh Hefner commence en effet à l’orée des années 1950, dans une société d’après-guerre obsédée à l’idée de reconstruire l’unité familiale tant mise à mal par les morts et les blessures infligées aux hommes. Pour ce faire, les États-Unis commencent un travail massif d’urbanisation des périphéries urbaines, construisant à grande vitesse les fameuses suburbs, ces maisons de banlieue destinées à la classe moyenne. Cette massification de la propriété privée est une gigantesque entreprise encouragée par l’État, mais aussi une révolution architecturale visant à accomplir le projet, tout aussi dantesque, du « Rêve américain » où chacun doit en théorie pouvoir accéder à la propriété.

À cette époque, la société américaine se scinde radicalement en une sphère publique et une sphère privée. Dans cette dernière la famille classique se construit sur le modèle hétérosexuel d’un père travaillant à l’extérieur et d’une mère prenant soin de la maison et des enfants. Contre cette rigide organisation sociale, directement héritée de l’ère McCarthy, la culture Playboy lance une offensive.

Hugh Hefner revendique une réappropriation masculine de l’espace privé et, en lieu et place des propriétés privées clôturées d’une barrière blanche et jouissant de quelques arbustes, il promulgue un intérieur typiquement masculin, fait de gadgets électroniques, de documents de travail jonchant le sol et de statuesques femmes nues.

3. Transgresser en rassurant

La masculinisation de la sphère privée est une idée inhérente au développement de l’industrie Playboy, qui revendique dès le deuxième numéro de son édition de presse être un « magazine d’intérieur » pour hommes. L’on aurait en effet tort de réduire Playboy aux photographies de femmes nues qui ont fait sa renommée. Dès ses débuts, ouvrir les pages de ce magazine signifiait recevoir des conseils sur la décoration et la mode, lire des écrits de Nabokov ou encore parcourir des reportages sur Andy Warhol ou Jack Kerouac. Playboy voulait être à la fois un équivalent masculin des publications féminines tournées vers la maison, et une alternative aux revues représentant les hommes dans une nature qu’il faudrait dompter par la chasse et la pêche.

Dans la logique de Hugh Hefner, le désir sexuel ne se laissait pas contenir aux représentations érotiques des jeunes femmes coiffées d’oreilles de lapin, mais venait plus largement alimenter ce style de vie alternatif de jeunes hommes célibataires. Sexuellement actifs, ils apparaissent bien peu intéressés par la vie de famille qui obnubile alors les États-Unis. Mais un tel projet n’est pas simple ni sans risque. Dans cette époque pleine de tensions, juste après la Deuxième Guerre mondiale et au commencement de la guerre froide, les États-Unis voient d’un mauvais œil quiconque se détourne du schéma familial hétérosexuel et capitaliste.

Parce que les soupçons d’homosexualité et de connivences communistes pèsent sur tout un chacun, Playboy s’emploie à rassurer un lectorat qui va du père de famille aux hommes politiques chargés de la censure. Le magazine publie certes des articles à priori très féminins sur la décoration d’intérieur, mais pour s’exonérer de tout reproche, il les pare de contenus plus virils, comme les photographies de femmes nues, et il montre patte blanche au régime capitaliste en défendant la consommation de masse. La mise en scène des technologies dernier cri qui entourent les hommes agit comme des rappels permanents que la masculinité s’accomplit dans la technique capitaliste.

4. Construire une sphère privée au masculin

L’architecture promue par Playboy ne prend plus simplement en charge les conceptions optiques et spatiales (ce que l’on voit et comment l’on se déplace), mais se modernise en embrassant son potentiel politique dans le domaine de la sexualité et du genre. La distribution de l’espace est un vecteur d’affirmation masculine.

Hugh Hefner travaille en étroite collaboration avec des architectes qui pensent, dessinent et inventent des objets d’intérieur, des meubles ou même des appartements entiers à destination d’un public masculin, que l’on tâche de convaincre via le magazine de l’entreprise Playboy. La fusion entre architecture et médias de masse est parfaite.

Le fameux Manoir de Hugh Hefner en est l’exemple phare : peuplé des Bunnies, ces jeunes femmes au déguisement léger de lapin, la propriété a offert le cadre idyllique aux mises en scène de Playboy. La demeure s’étendait du salon jusqu’aux dortoirs des employées, en passant par la grotte tropicale et le sous-sol de jeux et, comme le rappelle Preciado, Hugh Hefner ne le quittait que rarement et à la condition de rejoindre son Playboy Jet, lui aussi suréquipé : discothèque, vidéoprojecteur, lit rond rotatif, bain romain… Derrière l’opulence, Hugh Hefner se construit une image d’homme d’intérieur, à l’opposé exact de la femme d’intérieur assignée à la laborieuse domesticité du foyer familial.

Car si la ménagère travaille en lavant et nettoyant, le playboy, lui, le fait en s’amusant et se prélassant. Le pyjama et la robe de chambre de Hugh Hefner, d’ailleurs aussi célèbres que les uniformes des Bunnies, sont les signes de cette réappropriation masculine de l’univers domestique. Une nouvelle figure sociale émerge, aussi critique à l’égard du mariage que les féministes, mais avec un tout autre programme : l’homme célibataire entend trouver refuge dans l’urbanisme, où les femmes ne sont admises que pour satisfaire leurs désirs.

Loin des maisons de banlieue, les appartements avec terrasse, ces penthouses qui dominent la ville, deviennent leur royaume.

5. La naissance de la post-domesticité

C’est bel et bien une post-domesticité que propose Playboy, qui consiste à rejeter la distinction entre sphère publique et sphère privée, mais aussi à réinvestir différemment ces espaces. Pour cela, Hugh Hefner réinvente l’horizontalité : l’homme d’intérieur n’est plus installé à un bureau, mais assis par terre ou couché. Omniprésent dans l’imagerie Playboy, le lit représente précisément l’hybridité défendue entre loisir et travail. Rond, rotatif et vibrant, il est le centre multimédia de la maison : connecté aux radio, téléphone, télévision et projecteur vidéo, doté d’un mini-frigo, mais aussi filmé en continu… le lit sert tout à la fois de bureau, de canapé, de studio de tournage ou de prises photographiques et évidemment d’espace orgiaque.

Le lit est si présent qu’en vérité, Hugh Hefner ne tarde pas à fermer ses bureaux et à y emménager, aidé de puissants excitants qui lui coupent toute sensation de faim et de sommeil… ces mêmes excitants sont, non sans ironie, également consommés en masse par les femmes au foyer de l’époque ! L’appropriation différenciée de la sphère privée par le masculin et par le féminin ne tarde pas à se réunir sous un même capitalisme pharmaceutique. La post-domesticité de Hugh Hefner se transforme en un complexe cocon-prison, anticipant la forte sédentarité qu’induira le multimédia (la télévision, puis, surtout, Internet) dans les espaces ménagers.

Il faut immédiatement préciser qu’en parallèle de cette horizontalité réinventée, une verticalité imprègne les lieux, qui traduit les rapports inégalitaires, tant de genre que de classe, de l’industrie Playboy. Dans cette analyse des liens entre architecture et rapports de genre, Preciado n’oublie pas d’explorer les conditions de vie des Bunnies. L’analyse des différents niveaux architecturaux est saisissante : si, aux premiers étages de la demeure, la mise en scène du plaisir est luxuriante, les étages supérieurs réservés aux employées sont austères. Dortoirs aux lits superposés, douches collectives et téléphones publics formaient le pensionnat de ces travailleuses de l’érotisme de masse, qui touchaient un pourcentage dérisoire du bénéfice de leur travail.

6. La pornotopie Playboy : les nouveaux espaces de la sexualité

Pour finir de comprendre ce qu’apporte Playboy à la société d’après-guerre, Preciado se réapproprie le concept de « pornotopie » de l’universitaire Steven Marcus. Une pornotopie est un espace fantasmé, non physique, où s’exprime l’activité sexuelle : la pornographie est évidemment une pornotopie notable des sociétés de consommation. Preciado couple cette première réappropriation conceptuelle avec une réflexion sur les « hétérotopies » de Michel Foucault.

Inspirées justement des pornotopies de Marcus, les hétérotopies désignent, elles, ces « espaces autres » qui, hébergeant des fonctions spécifiques, réagencent les ordres traditionnels du pouvoir : asiles, hôpitaux, maisons de retraite, mais aussi théâtre, cinéma, bibliothèque ou musée.

Pour Preciado, Playboy a ceci d’historiquement novateur qu’en tant que contre-espace de la spatialisation traditionnelle de la sexualité que propose alors la maison de banlieue, il est un univers alliant pornotopie et hétérotopie. Pornotopie bien sûr, puisque Playboy est l’agent principal de la massification des fantasmes pornographiques dans les sociétés modernes, mais hétérotopie aussi, puisqu’il structure ces imaginaires érotiques dans des univers très délimités.

Certains sont facilement accessibles, comme le magazine, d’autres plus restreints comme les discothèques et hôtels, voire quasi hermétiques, à l’instar du Manoir et du jet privé. Tous ces lieux reposent en réalité sur des jeux complexes de visibilité entre l’intérieur et l’extérieur, problème classique de la sexualité.

Dans le même temps, l’univers composé par Hefner repose aussi sur un capitalisme « pharmaco-pornographique », qui succède au capitalisme puritain du XIXe siècle. Ce capitalisme-ci est « chaud », en ce qu’il profite d’inventions plastiques et chimiques légalisées, comme le silicone ou la pilule contraceptive, et en ce qu’il produit de nouvelles pratiques : reconstruction du corps, développement d’une pharmacologie autour de la sexualité et massification de la pornographie. Playboy s’inscrit directement dans ce nouvel ensemble idéologique.

L’utopie multimédiatique a pour ambition de spatialiser ces nouvelles corporalités plastiques et chimiques dans la pornographie contemporaine.

7. Conclusion

Mêlant études architecturales, analyses des performances masculines et critiques des rapports de genre, l’ouvrage de Paul B. Preciado montre comment la transformation de la pornographie en culture de masse ne peut être comprise qu’à l’aune des réagencements spatiaux de l’après-guerre, tant dans la division entre sphère publique et sphère privée, que dans l’architecture même des habitats.

L’ambitieux projet de Playboy, comme alternative au modèle traditionnel, fut justement de refuser cette division, mais aussi de réinvestir différemment les espaces. Son succès sans précédent réside dans la parfaite fusion entre création architecturale d’intérieur et d’extérieur, revendication du célibat au masculin et médias de masse. Le playboy, célibataire, urbain et surtout qui s’assume comme tel, entend promouvoir un triple programme : se réapproprier l’univers féminin du cocon privé, y construire un autre mode de vie que le couple et la famille, et enfin le défendre sur la scène publique grâce à la pornographie de masse.

8. Zone critique

Le règne aura duré cinquante ans, durant lesquels Playboy aura massivement diffusé, au sein des foyers familiaux dont il voulait précisément être une alternative, une version pop et multimédia de la sexualité.

En se déployant sur les multiples supports que sont les magazines, la télévision, la diffusion vidéo ou encore les discothèques ou les hôtels, Hugh Hefner a inventé un dispositif pornographique multimédia et ainsi transformé la sexualité en représentation audiovisuelle de masse.

Les effets sont majeurs et durables : si des concepts comme « disneyfication », « mcdonaldisation » ou aujourd’hui « uberisation » montrent les conséquences de certaines industries sur l’organisation socioéconomique de nos vies, ce que Preciado propose d’appeler la « playboïsation » a engendré une nouvelle économie affective et sexuelle, au sein d’une architecture post-domestique nourrie de capitalisme pharmaco-pornographique.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Pornotopie. Playboy et l’invention de la sexualité multimédia, Paris, Flammarion, Coll. Climats, 2011.

Du même auteur– Manifeste contra-sexuel, Diable Vauvert, 2011 [2000].– Testo Junkie : sexe, drogue et biopolitique, Paris, Grasset, 2008.

Autres pistes– Guy Debord, La Société du spectacle, Paris, Gallimard, 1967.– Marcela Iacub, Par le trou de la serrure. Une histoire de la pudeur publique, XIXe-XXe siècles, Paris, Fayard, 2008.– Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Paris, Gallimard, 2004.– Michel Foucault, Le Corps utopique. Les Hétérotopies, Paris, Lignes, 2009.

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