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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Violences conjugales

de Pauline Delage

récension rédigée parAnne-Claire DuchossoyDoctorante en littérature française (Universités de Bordeaux Montaigne et Georg-August Göttingen).

Synopsis

Société

Publié en 2017, cet ouvrage a pour dessein de montrer comment les violences conjugales – longtemps reléguées au domaine privé – ont pris une tout autre mesure grâce aux différents combats menés par les groupes de féministes. L’autrice retrace avec soin les processus qui ont légitimé l’intervention de l’État dans ce domaine de l’intime.

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1. Introduction

Longtemps, les violences conjugales sont restées dans le domaine de l’intime, du privé. Pas question d’y mêler l’extérieur et encore moins le juridique ou la politique. Grâce à des mouvements sociaux et féministes, ce problème est devenu une cause publique. La violence faite aux femmes concerne également les pouvoirs publics !

L’ouvrage de Pauline Delage retrace le cheminement de ce fait sociétal, en s’intéressant d’abord à l’oppression des femmes et aux violences, avant d’aborder d’aborder l’institutionnalisation et la légitimation de ce problème public, pour considérer enfin la question du genre dans les violences conjugales.

2. Au commencement était le viol

C’est dans les années 1970 que « la découverte de la violence conjugale et de sa fonction sociale constitue un événement, dans la mesure où elle vient rompre avec une vision antérieure du monde » (p.19). En France et aux États-Unis, les violences conjugales – qu’il s’agisse des femmes battues ou des femmes violées – sont la preuve de la domination masculine. Ce sont les mouvements féministes qui ont impulsé la révélation de cette problématique. La question du viol est d’ailleurs la matrice de l’analyse féministe. En France, en 1970, le journal Partisans donne la parole à une jeune femme violée.

À partir de là, le viol sort de l’expérience individuelle et isolée pour prendre une dimension sociale. Aux États-Unis, Susan Griffin dénonce également dans l’article « Rape: The All-American Crime » les représentations faussées des comportements sexuels masculins et féminins. Selon elle, « le viol agit comme un mode de contrôle social qui façonne la subjectivité des femmes » (p. 21). Toutes les femmes, qu’elles soient victimes ou non, pensent un jour au viol.

La parole des femmes devient alors un enjeu majeur pour lutter contre le viol. Se mettent en place des groupes de parole pour parler de thèmes comme la sexualité, la maternité, la contraception ; en découlent des conversations autour des violences subies. En France et aux États-Unis, des speak-outs (espaces de parole libre) permettent aux femmes d’avouer publiquement avoir été violées.

3. L’apparition des études féministes

Aux États-Unis, la recherche est plus académique, les féministes sont pour beaucoup des universitaires ; des autrices démontrent que le viol est utilisé de façon politique (par exemple lorsqu’il est utilisé en temps de guerre comme un outil contre ses adversaires) ; d’autres tentent d’analyser le traitement fait aux victimes par l’État et par les proches ; certaines se penchent sur la psychologie post-trauma…

En France, ce sont surtout les revues militantes qui abordent le sujet. et, à la suite du témoignage d’une jeune militante révolutionnaire d’origine vietnamienne violée par un immigré, le débat du viol est instrumentalisé par la politique : l’extrême gauche pense que les féministes veulent stigmatiser les immigrés, et une partie de la gauche pense que c’est la misère sexuelle des travailleurs et des immigrés qui est la cause de ces viols. Pour ces militantes, la gauche comme la droite tentent de justifier le viol. Aux États-Unis, il en va de même. Historiquement, le mythe du noir violeur de femmes blanches perdure, la question raciale étant profondément ancrée. Ainsi, des discordes existent entre certaines féministes.

Par exemple, Angela Davis, militante communiste et féministe noire, pointe du doigt les études de certaines de ses consœurs féministes qui ont tendance à reproduire des arguments racistes en mettant en avant des exemples de viol chez les noirs et les latinos.

4. Les femmes battues

Parallèlement à la problématique du viol, les féministes s’emparent également, dans les années 1970, du problème des « femmes battues ». C’est cette expression qui est utilisée en France pour évoquer la violence conjugale. Aux États-Unis, on parle de « woman /wife battering ».

Tout comme pour le viol, la responsabilisation de la victime est encore trop souvent mise en avant. « Silence et déni sont des termes récurrents pour désigner les mécanismes d’occultation du problème. Les représentations dominantes de la violence nient sa gravité, sa prévalence et ses causes » (p.36). Il existe aussi un certain nombre de mythes autour de cette violence : cela toucherait plus les classes populaires ; les femmes concernées le méritent ; si elles ne quittent pas leur conjoint, c’est qu’elles apprécient… L’autrice rappelle qu’historiquement l’appropriation du corps de la femme par l’homme est actée par le statut marital.

Des centres d’accueil sont créés à partir de la seconde moitié des années 1970 aux États-Unis. En France, c’est en 1978 que Flora-Tristan (premier centre d’hébergement) est ouvert à Clichy. Des permanences téléphoniques existent depuis 1975. S’il y a, depuis le début des années 1970, des permanences téléphoniques par le planning familial et SOS Femmes, il faut attendre 1985 pour voir la création d’un Collectif féministe contre le viol (CFCV) et l’année suivante la création de la ligne téléphonique Viols-Femmes-Informations.

Dans les années 1980, la ligne téléphonique du planning familial est nationale et financée par l’État, et l’association peut se porter partie civile lors d'un procès. Les médias, les institutions et les femmes sont alors interpellés par les féministes en France et aux États-Unis à partir de 1975. Les publications se multiplient aussi à partir de ces années. L’autrice insiste sur le fait qu’il est difficile de se déclarer victime, car les commissariats ne sont pas encore informés sur le sujet.

5. La justice pénale face au viol

Qu’en est-il de la justice pénale ? C’est une question ardue, mais il faut noter qu’« à partir de 1975 en France, la réponse juridique prend de plus en plus d’importance, notamment par le biais de la Ligue du droit des femmes (LDF) et de Choisir, qui comptent un grand nombre d’avocates » (p.29). Mais le viol n’est pas encore défini, et le juge évalue les conséquences sur la victime, mais aussi sa responsabilisation : police et tribunaux sont encore complaisants envers les agresseurs. Dans l’hexagone, c’est en 1976 que débutent les premiers procès pour viol.

Pour lutter contre le silence qui entoure le viol, des rassemblements ont lieu et en découle la publication d’un Manifeste contre le viol. « Ainsi, la reconnaissance du statut de victime n’épuise pas le caractère politique de la volonté de dire ; elle s’inscrit dans la compréhension d’un système où toutes les femmes sont prises dans des rapports de domination et d’oppression qui, dans leur forme paroxystique, génèrent des violences » (p.23) Certaines féministes veulent qu’il y ait une véritable reconnaissance du problème, d’autres souhaitent plus de répression.

À force de revendications, on aboutit à la loi du 23 décembre 1980, qui ajoute l’article 332 au Code pénal et qualifie le viol comme « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte ou surprise » (p.32). Aux États-Unis, l’Oregon est le premier État à intégrer le viol marital en 1977 !

6. La cause militante au travail

« Chaque jour, depuis la fin des années 1970, les travailleuses des associations héritières des féminismes assurent des permanences téléphoniques, accueillent les femmes et leurs enfants au cours d’entretiens individuels ou dans un cadre collectif, les accompagnent dans leurs démarches auprès des institutions juridiques et sociales et, lorsque leur structure le permet, leur proposent un hébergement. » Il faut noter qu’alors se met en place une stabilité organisationnelle de ces accompagnements : la cause militante se professionnalise.

Qu’il s’agisse de la France ou des États-Unis, il y a d’un côté les conseillères et de l’autre les bénévoles. Des militantes sont formées et qualifiées, des salariées d’établissements sociaux fondent des associations, « leur objectif est de se donner les moyens de concilier engagement et travail en liant professionnalisation, salarisation et militantisme » (p.63). Les milieux associatifs, universitaires et institutionnels créent un contexte propice à la politisation des travailleuses sociales. De nos jours, l’expérience militante n’influe pas sur le recrutement des professionnelles, ce sont les qualifications et compétences qui priment. Notons aussi qu’en France, la violence conjugale est traitée par le secteur social grâce aux financements et dispositifs de l’État.

7. Institutionnaliser la cause militante, légitimer le problème public

Depuis les années 1980, aux États-Unis, le monde académique se penche sur les recherches et les enseignements autour de la violence conjugale, et cela dans tous les domaines (sociologie, psychologie, criminologie…) Le thème se légitimise au cœur des savoirs universitaires.

En France, il faut attendre les années 2000 pour voir apparaître à l’université des thèses et enquêtes, et si les cours qui abordent le sujet sont très rares, ils tendent malgré tout à se développer. L’institutionnalisation de ce problème ne suit pas la même chronologie aux États-Unis et en France. Cela commence au milieu des années 1970 pour le premier, et seulement en 1989 pour le second, avec une accélération dans les années 2000. Cela devient vite un problème pénal aux États-Unis grâce à l’initiative de juristes et de féministes militantes.

Par exemple, l’ordonnance de protection est mise en place dans certains États à la fin des années 1970 ; la violence conjugale est définie par une catégorie pénale spécifique. En France, les transformations juridiques sont lentes : la loi de 1992 fait de la violence conjugale une circonstance aggravante, mais c’est bien en 2000 que les choses tendent à changer : « Quatre lois importantes touchant aux compétences de la justice civile et pénale sont votées : la réforme du divorce du 26 mai 2004, celle sur la “prévention et la répression des violences au sein du couple” du 4 avril 2006, la loi du 9 juillet 2010 sur la “lutte contre les violences envers les femmes dans le couple et leurs incidences sur les enfants”, et enfin, en 2014, la loi pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, qui inclut un volet sur les violences faites aux femmes » (p.123).

8. Violence conjugale et genre, le cœur des controverses

Il va sans dire que lorsque l’on évoque les violences conjugales, on pense tout de suite aux violences faites aux femmes. C’est l’idée que certaines féministes ont voulu imposer : « Une compréhension genrée de la violence conjugale imbrique en effet deux dimensions : l’une quantitative – les femmes sont davantage victimes que les hommes –, l’autre qualitative – la violence conjugale s’enracine dans des rapports de domination » (p.169). Pourtant, dans l’espace public, cette approche est contestée et les violences faites aux hommes sont également évoquées. En France, subsiste cette idée que la violence conjugale est une violence que les hommes font aux femmes ; aux États-Unis, le discours des associations a tendance à être plus inclusif.

Aux États-Unis, un débat emblématique oppose l’approche féministe et l’approche de la violence familiale. Pour des universitaires comme Robert Gelles et Murray Strauss, il existe une symétrie de genre dans les violences conjugales : les hommes et les femmes seraient dans les mêmes proportions victimes de violences conjugales ; ce seraient les différences physiques qui feraient que les actes sont plus graves lorsqu’ils sont commis par les hommes. Il ne serait donc pas question de contrôle exercé par les hommes sur les femmes.

D’autres travaux (faits par exemple par la National Violence against Women Survey) affirment au contraire qu’il existe une asymétrie de genre : « Hommes et femmes ne sont pas victimes dans les mêmes proportions, et la violence subie par les femmes est répétée dans le temps et plus grave (notamment en termes d’effets directs sur sa santé physique et mentale, objectivés par des hospitalisations, des arrêts de travail, des tentatives de suicide, etc.) » (p.188).

En France, le même débat existe. L’autrice insiste sur le fait que l’inclusion des hommes dans la définition de la violence conjugale est un sujet de discordes : « les méthodes d’enquête illustrent les limites posées par le recours aux chiffres, puisque ceux-ci varient en fonction d’un travail de définition préalable, nécessairement façonné par des enjeux politiques et théoriques » (p.191). Finalement, peu de travaux proposent des comparaisons des résultats. Cependant, on peut rappeler qu’aux États-Unis « 40 % des prisonnières sont incarcérées pour le meurtre d’un conjoint ou d’un partenaire violent », mais selon d’autres enquêtes « 93 % des assassinats d’hommes par leur compagne relèveraient de cas d’autodéfense » (p.198).

9. Accompagner les hommes

Toujours est-il que la question d’exclure ou de prendre en charge les hommes violents existe également. Des associations états-uniennes ont mis en place des programmes d’accompagnement dès la fin des années 1970.

Une obligation de suivi peut aussi être demandée. Les juges peuvent d’ailleurs substituer aux poursuites une prise en charge thérapeutique. Depuis, les choses ont encore évolué selon les États. Pour ce qui est des hommes victimes, ils ne sont pas pris en charge par les associations françaises, car elles se veulent spécialistes de l’accompagnement des femmes. À Los Angeles, le discours des associations inclue les hommes victimes, mais la priorité est accordée aux femmes.

Il faut également noter l’émergence des groupes masculinistes, qui luttent tout particulièrement pour le droit de la garde des enfants, mais qui s’impliquent aussi dans les violences conjugales. Des procès ont été menés contre la discrimination dont les hommes faisaient l’objet au sein des associations, mais les juristes ont prouvé que ces associations ne refusaient pas d’accompagner les hommes, mais n’étaient seulement pas en capacité de le faire.

Pour les masculinistes, c’est l’inscription historique de la violence conjugale dans une approche féministe qui a mis de côté la question des hommes battus. C’est ainsi qu’ils se battent pour que le principe de neutralité soit imposé dans les associations et les actions publiques. Il ne faut pas mettre de côté les violences entre partenaires du même sexe ou genre et aussi la violence chez les jeunes. On parle à présent d’intimate partner violence (violence entre partenaires intimes). De la prévention est d’ailleurs faite auprès des jeunes pour les sensibiliser très tôt.

10. Conclusion

Dans cet ouvrage, Pauline Delage s’intéresse au traitement du viol et de la violence conjugale aux États-Unis et en France. Elle se penche plus particulièrement sur la prise en charge de ce problème par les féminismes, les institutions et les pouvoirs publics.

Il est fascinant de voir à quel point c’est à force de combats de femmes engagées que la violence conjugale est sortie de la sphère privée.

11. Zone critique

Issu d’un travail de thèse, le texte n’est pas toujours facile d’accès. Il détaille l’évolution de la prise en charge des femmes victimes de violences conjugales et de viol par les centres d’accueil.

C’est un livre certes très intéressant, qui pourra éclairer les spécialistes ou ceux qui s’intéressent de très près à la question, mais peut-être trop pointu pour le grand public.

12. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Pauline Delage, Violences conjugales. Du combat féministe à la cause publique, Paris, Presses de Sciences-Po, 2017.

De la même autrice– Droits des femmes, tout peut disparaître, Paris, Textuel, 2018.– Féminismes dans le monde : 23 récits d'une révolution planétaire, Paris, Textuel, 2020.– Collectif, Violences conjugales : un défi pour la parentalité. Paris, Dunod, 2020.

Autres pistes– L. Bodiou, F. Chauvaud, L. Gaussot, M.-J. Grihom, L. Laufer, B. Santos (dir.), On tue une femme. Le féminicide. Histoire et actualités, Paris, Hermann, 2019.

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