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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

La Théorie du tube de dentifrice

de Peter Singer

récension rédigée parMaud BenayounDoctorante en philosophie de l'art (Paris 1). Directrice de publication et Rédactrice pour la Revue Archistorm.

Synopsis

Philosophie

Ce livre est une boîte à outils et à idées du militant d’aujourd’hui. Les créateurs de L214 , association pour la défense de la condition animale, fort connue aujourd’hui et très active, le revendiquent comme leur principale source d’inspiration. Cet engagé remarquable par son intelligence et sa patience diplomatique entretenue dans la seule visée d’une efficacité à long terme, est parvenu à faire plier les plus grandes multinationales américaines, comme Revlon, Procter & Gamble ou encore McDonald’s sur le terrain de la souffrance animale.

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1. Introduction

Peter Singer commence par retracer l’itinéraire d’Henry Spira, de son enfance à ses engagements militants. Il détaille ensuite l’ensemble de ses actions en retraçant la spécificité de leur mode opératoire.

Il relate d’abord ses luttes contre l’expérimentation sur les animaux dans les centres de recherche puis contre les tests de produits opérés sur les animaux dans les laboratoires des grandes industries cosmétiques comme Revlon ou Procter & Gamble et, enfin, contre l’usage fait par l’homme de l’animal comme nourriture dans l’industrie alimentaire. Il s’est pour cela appuyé sur les récits d’Henry Spira à la fin de sa vie. Il a aussi pu consulter la documentation des actions conservée par Spira et mise à sa disposition.

Cette biographie-manifeste offre une philosophie de l’action et recèle un trésor de méthodes d’actions efficaces et détaillées, puisque toutes les opérations menées par Henry Spira ont abouti à une réussite au moins partielle, voire totale et continuent à produire leurs effets.

2. Biographie d’un militant

Henry Spira naît en 1927 à Anvers et meurt à New York d’un cancer en 1998 après une vie de militant bien remplie. Lorsque Peter Singer apprend sa mort prochaine, il souhaite écrire sa biographie pour transformer l’histoire de sa vie et de ses engagements en exemples. Il entreprend alors des entretiens avec Spira qui donneront lieu à ce livre.

Henry Spira vient d’une famille de juifs belges, exilé sous le régime nazi, en Amérique du Sud puis aux États-Unis. Après-guerre, il prend connaissance des atrocités de la Shoah. En conflit avec l’autorité de son père, il quitte, dès que possible, le domicile familial et gagne son autonomie en s’engageant dans la marine marchande. Il rejoint le parti Socialiste des travailleurs en 1944. Il côtoie des migrants européens de gauche. La marine marchande est, à l’époque, un haut lieu du trotskisme. Il peut voyager, lire et participer aux réunions syndicales. Il se sent libre.

Marin, puis ouvrier syndicaliste et enfin activiste. Il a embrassé la cause ouvrière après la Seconde Guerre mondiale après avoir travaillé sur la chaîne de montage d’une usine automobile.

En 1952, il tente de se réembarquer, mais il est remercié par la Marine et enrôlé dans l’armée qui ne lui convient pas. En butte à l’autorité militaire et à l’inculcation de l’obéissance aveugle, il retient cependant de son expérience la possibilité de changer les consciences par la discipline. Il reprend des études après avoir quitté l’armée et devient professeur de littérature et journaliste. C’est à ce titre qu’il couvre la lutte des Noirs américains pour les droits civiques et s’engage à nouveau dans la défense d’une juste cause.

C’est la lecture d’un article de Peter Singer sur la libération animale, paru en 1973, dans la New York Review of books, qui persuade Henry Spira d’agir pour protéger les animaux qui ne peuvent se défendre par eux-mêmes :"J'ai senti que la libération animale était l'extension logique de ce qu'avait été toute ma vie- m'identifier aux impuissants et aux vulnérables aux victimes, aux opprimés et aux dominés" (p.98) Il a alors 45 ans. Il ne s’était pas auparavant inquiété de la cause animale. Il crée un groupe informel, dans son modeste appartement new yorkais, à la suite du cours de Singer qu’il a suivi, afin de définir des modes d’action pour la cause animale. Il consacrera le reste de sa vie à s’engager le plus efficacement possible pour cette cause.

Henry Spira ne peut comprendre une injustice sans s’engager à agir pour la faire diminuer ou disparaître. Pour les campagnes menées contre Revlon, les grandes entreprises de cosmétiques ou de produits sanitaires testés sur les animaux, Henry s’inspire de ses campagnes de communication militantes pour les droits civiques ou les syndicats ouvriers. À la fin de sa courte vie, il s’en prend à l’industrie alimentaire en commençant par la condition des poulets de batterie Frank Perdue.

La leçon à retenir est qu’un individu seul et sans moyen, peut, avec son intelligence et sa ténacité, changer les choses. Peter Singer écrit en guise d’hommage et de continuation de son action sa biographie pour transformer l’histoire de sa vie et de ses engagements en exemple. La devise de Henry Spira est : « Si vous repérez une situation injuste, vous devez faire quelque chose. » (p. 9)

3. Stratégies militantes

La biographie rédigée par Peter Singer à la suite d’entretiens réalisés avec Spira, mais aussi avec ses proches et tous ceux qui l’ont côtoyé et aidé dans ses diverses actions, est, comme tous ses ouvrages, tournés vers l’action. Il s’agit de démontrer que même seul et sans moyen, chacun a un potentiel d’action et que la vie de chacun, en dépit du cynisme idéologique ambiant, peut prendre un sens. Un engagement peut soutenir une existence. Il s’agit pour Singer d’identifier des modes d’action qui se sont avérés efficaces afin de pouvoir s’en inspirer.

En quoi consiste la « théorie du tube de dentifrice » élaborée par Spira ? Il s’agit de faire monter la pression doucement jusqu’à ce que le bouchon saute. C’est une métaphore du mode d’action employé par Henry Spira qui a d’abord fait ses armes dans les syndicats ouvriers, puis dans la communication journalistique. Il a compris que si l’on voulait faire évoluer des situations injustes, il n’était d’autre moyen que de s’adresser à ceux qui en étaient la cause.

Pour les éveiller au problème dont ils sont la source, il faut d’abord s’informer, user de diplomatie, tenter de convaincre et d’apporter des solutions de rechange viables. Puis, après avoir fait preuve de souplesse et de techniques d’approches toutes plus subtiles les unes que les autres en étant crédible auprès de ses auditeurs, passer à la confrontation directe en s’attaquant à l’image publique de l’adversaire. Henry Spira fait d’abord des tentatives de contact (lettres, rencontres) pour essayer de convaincre ses interlocuteurs, de les persuader de changer, puis, face aux refus, il emploie des méthodes plus actives, diffuse des publicités en pleine page dans le NYT, accompagnées de manifestations massives, puis reprend des négociations.

En ce qui concerne la cause animale, qu’il s’agisse de l’industrie cosmétique ou pharmaceutique et de ses tests de produits ou de l’industrie alimentaire ; il s’agit de confronter l’image de marque de l’entreprise telle qu’elle veut être perçue par les consommateurs aux pratiques réelles, peu conformes à celle-ci. Henry Spira a mis en évidence là un levier d’action fort simple et efficace. La lutte frontale n’est jamais la première action envisagée

4. Actions contre l’expérimentation animale

La première action à laquelle s’est livrée Henry Spira avec quelques étudiants ayant assisté aux conférences de Peter Singer à New York fut la lutte contre les expériences faite sur la sexualité des chats au dernier étage du Muséum d’Histoire naturelle de New York.

En 1976, Spira n’adhère pas aux méthodes, selon lui inutiles, des associations antivivisection (contre l’expérimentation sur les animaux) qui consistent à récolter des fonds pour publier des brochures illustrées sur les tortures subies par les animaux. Celles-ci ne sont jamais parvenues à changer l’état des choses ni à faire reculer la souffrance animale.

Henry Spira souhaite faire reculer l’injustice et agir en ce sens. Il va donc déployer des trésors d’intelligence et de ruse pour parvenir à ses fins. Il commence par se plonger dans les dossiers du Muséum, rendus consultables par une loi qui autorise quiconque à vérifier l’usage qui est fait des de l’argent alloué à la recherche publique. Il n’a aucune difficulté à montrer que ces recherches sur l’effet de la privation de certains sens (vue, odorat) sur la sexualité des chats mâles, n’est d’aucune utilité scientifique et cause des souffrances animales intolérables. Il en informe le directeur du Muséum qui ne réagit pas. Spira parvient à ameuter l’opinion publique en publiant le détail des expériences, refusé par le New York Times, dans Our town , qui a pour conséquence l’écriture et l’envoi de lettres de protestation au Musée et des « sittings » massifs devant l’entrée du bâtiment.

La lutte sera longue (3 ans) mais finira par aboutir à l’arrêt des expérimentations du musée sur les animaux. En outre, cela donnera assez de confiance à Spira pour se jeter dans la lutte contre Revlon et le test de Draize. En 1978, Henry va également s’en prendre au Met calf-Hatch, une loi votée par l’assemblée de l’État de New York qui autorise les scientifiques à récupérer les chiens et chats abandonnés dans les fourrières pour s’en servir comme matériau d’expériences.

Pour rendre son action plus efficace, il monte une coalition avec plusieurs associations de défense des animaux. Il crée aussi à cette époque l’ARI afin de trouver une légitimité comme interlocuteur institutionnel, mais n’en continue pas moins d’agir essentiellement seul.

5. Test de Draize et Revlon

Porté par son succès, Henry s’en prend d’abord à Amnesty International qui vient de recevoir le prix Nobel de la paix en 1977. Des équipes danoises mandatées par Amnesty teste sur les cochons leur résistance à la torture afin de prouver qu’il existe des méthodes d’interrogatoire qui ne laissent pas de traces. Les cochons sont brûlés à l’aide de barre de fer brûlantes ou subissent des chocs électriques.

Ces pratiques, jamais reconnues par Amnesty, sont en opposition totale avec ses principes éthiques. Henry obtient sans peine l’appui d’associations européennes qui mettent la pression, sur Amnesty jusqu’à ce que les responsables cessent de financer les laboratoires danois.

Ce sera la campagne la plus courte et la plus cérébrale.

Le test de Draize consiste à tester la toxicité de produits cosmétiques sur les yeux des lapins ou d’autres animaux (p.156). Lorsque Henry en prend connaissance, il est utilisé depuis trente ans. « On injecte dans les yeux des lapins des solutions concentrées des produits à tester, parfois de manière répétée ; sur plusieurs jours. Les dommages sont ensuite mesurés selon la taille de la zone affectée, le degré de gonflement et la rougeur, ainsi que d’autres types d’infections » (p.156). Des militants tentent de convaincre sans succès les différentes industries qui les utilisent de trouver, puis de généraliser des méthodes de test de remplacement.

Seule la méthode Spira permettra de parvenir à remplacer le test de Draize par le développement d’autres tests. Avec ténacité et patience, il tente de rencontrer et de convaincre scientifiques et industriels. Il renonce à demander l’interdiction immédiate des tests qu’il sait être utopique en l’absence de méthodes de remplacement. Cela lui sera reproché par d’autres militant plus radicaux de la cause animale comme PETA . Il tente d’obtenir des crédits de Revlon pour développer la recherche sur des tests sans animaux sur des tissus issus de culture cellulaire, par exemple.

Peu à peu, les industries cosmétiques comprennent qu’il est dans leur intérêt de cesser d’utiliser les animaux pour des raisons de communication et aussi des raisons économiques. Il aboutit à des avancées réelles en laissant de côté toute rigidité éthique. S’il faut que les pensées se traduisent en actes, il est inutile de faire de ses convictions des idéologies rigides qui empêchent d’agir. En juin 1989, onze des plus grosses industries cosmétiques des États Unis abandonnent le test de Draize.

6. Actions contre l’industrie agro-alimentaire.

Dans les années 90, Henry Spira réalise que tant que les animaux seront mangés l’attitude envers eux ne changera pas. Il se lance alors dans un combat pour faire diminuer la souffrance produite par l’élevage industriel qui, rien qu’aux États Unis tuait dans les années 80 environ 200 millions d’animaux par an. La seule logique économique prévaut.

Il s’en prend tout d’abord aux Poulets Frank Perdue, les Loué américains et insiste une fois de plus sur l’écart entre la communication sur l’image de l’entreprise et la réalité des élevages. Il va rencontrer sur son chemin Temple Grandin, célèbre autiste asperger qui œuvre depuis sa jeunesse pour la diminution de la souffrance animale dans les abattoirs par des systèmes de contention au moment de la mise à mort. Cette alliance avec Grandin ne lui sera pas pardonnée par les abolitionnistes de la cause animale.

Cependant, il attaque la réputation de Perdue sur tous les fronts jusqu’à la maltraitance du personnel qui travaille dans ses usines. Sa logique est globale et cohérente. Certains font des descentes surprises dans les élevages pour révéler au grand public les pratiques en cours. Les militants sont parfois assimilés à des terroristes.

Spira ne cautionne pas, mais ne critique pas non plus. Il sait que l’action violente risque de décrédibiliser le mouvement qui devient impatient face à tant de violence et de mauvaise foi de la part de l’industrie agro-alimentaire. Spira va même s’en prendre à McDonald’s. Il ne recule devant rien. Mais là, la méthode du consensus portera davantage ses fruits.

7. Conclusion

Henry Spira semblait, à la fin de sa vie pouvoir se réjouir de son action : « Il y a des actions que j’aurais pu mener de manière différente mais, dans l’ensemble, j’ai fait de mon mieux (…) En regardant ma vie, je la trouve satisfaisante. J’ai accompli beaucoup de choses comme j’en avais envie. Je me suis énormément amusé en les faisant et, si c’était à recommencer, je referais à peu près pareil » (p. 333).

Peu de gens pourraient à la fin de leur vie affirmer pareil contentement. Il parvient à conclure ses actions par des préceptes pour changer le monde que tout un chacun peut reprendre à son compte pour continuer son action.

8. Zone critique

Les puristes de la défense des animaux ont reproché à Spira son manque de radicalité, l’aspect consensuel de ses luttes, son sens de la diplomatie, sa modération, sa patience, sa manière d’accepter de différer l’abolition de la maltraitance animale pour tenter de l’amoindrir. Ils font de ses qualités pragmatiques des déficiences éthiques.

L’association PETA, connue pour la radicalité de ses actions, est parfois venue cueillir au moment opportun le fruit des engagements au long court de Spira pour s’en attribuer la paternité.

Ces critiques qui lui sont adressées ne résistent pas à l’examen détaillé des avancées réelles.

Si le combat d’Henry Spira a porté des fruits et continue d’en porter, il est à déplorer un nombre croissant d’animaux tués chaque année dans le monde. L204 en a recensés 15 milliards en 2018. Ce type d’engagement individuel touche ses limites dans un monde de consommation de masse et hyper peuplé. De plus, des militants écologistes depuis les années 2000 sont régulièrement assassinés ou harcelés et menacés, ce qui rend les boycotts et actions de dénonciation plus problématiques. Des pressions de lobbies divers s’exercent sur des militants plus nombreux et mieux informés.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Théorie du tube de dentifrice, Paris, Éditions Goutte d'Or, 2018.

Du même auteur– Questions d’éthique pratique (1993), Paris, Bayard, 1997.– L'Altruisme efficace, Paris, Éditions Les Arènes, 2018.– Comment vivre avec les animaux ?, Paris, Empêcheurs de penser en rond, 2004.– Sauver une vie. Agir maintenant pour éradiquer la pauvreté, Paris, Michel Lafon, 2009.– La Libération animale, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2012.

Autres pistes– Temple Grandin, L’interprète des animaux, Odile Jacob, 1986.– Matthieu Ricard, Plaidoyer pour les animaux, Pocket, Paris, 2015.– Brigitte Gothière, Clèm Guyard, Karine Mazoyer, et al., Désobéir pour les animaux, Éditions Le passager clandestin, Paris, 2014.– Florence Burgat, La Cause des animaux, Buchet Chastel, 2015.

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