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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Les Héritiers

de Pierre Bourdieu & Jean-Claude Passeron

récension rédigée parJoël Charbit Docteur en sociologie, chercheur associé au CLERSE (Université de Lille).

Synopsis

Société

Les Héritiers a eu un effet durable sur les sociologies de l’éducation et fait aujourd’hui encore figure de classique. Paru en 1964, l'ouvrage s’emploie avant tout à contrer les incantations d’un enseignement supérieur démocratisé, notamment par le discours de l’égalité des chances et son indicateur privilégié, le taux d’accès à l’université. Quelques années plus tard, les révoltes de mai 1968 voient les étudiants se rebeller, entre autres, contre le même système universitaire.

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1. Introduction

Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron consacrent Les Héritiers à l’analyse des inégalités devant d’enseignement supérieur. Si celles-ci sont connues, les auteurs soulignent qu’elles s’expriment selon plusieurs directions.

Les inégalités d’ordre économique et matérielle sont déterminantes pour comprendre les expériences différenciées des étudiants des années 1960, mais l’ouvrage insiste sur l’écueil sociologique et politique de limiter leur appréhension à cet angle. Le capital culturel et la manière dont sa possession relative influence les parcours sont ici placés au centre d’une analyse qui garde, aujourd’hui encore, toute sa pertinence.

2. les faux semblants d’une démocratisation de l’université

La publication des Héritiers s’inscrit dans une série de travaux publiés par Bourdieu et Passeron. Il s’agit d’une étude analysant le rôle de l’université dans la reproduction des inégalités sociales, mais également du premier ouvrage qui signalera les deux auteurs comme des figures majeures de la sociologie d’après-guerre. Ils s’emploient ici identifier et à mettre en lien les différents déterminants des inégalités d’accès et de destin des étudiants face à l’enseignement supérieur, en insistant sur le fait que la dimension économique n’est qu’un élément parmi d’autres.

Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron contestent ainsi la réalité du discours méritocratique selon lequel chacun réussit dans ses études en fonction de ses capacités individuelles. Leur étude se base sur de nombreuses données quantitatives, doublées d’une analyse des cadres de l’expérience estudiantine ainsi qu’une série d’études de cas réalisées par des étudiants en sociologie de Lille ou Paris, notamment au sein des facultés de Lettres.

L’ouvrage entend montrer, contre le discours méritocratique, que l’expérience des premières socialisations, et au premier chef celle de la famille, constitue une clé de lecture permettant de saisir la logique des trajectoires universitaires différenciées. Il rappelle ainsi que les étudiants, loin de constituer un groupe homogène, sont plongés dans un milieu valorisant structurellement l’idéologie du « don » individuel, et aveugle à ses propres déterminismes.

Au centre de ce milieu, l’université, loin de permettre à chacun de réaliser ses aptitudes, opère en réalité l’élimination sociale de ceux qui n’ont pas reçu en héritage un certain nombre de dispositions culturelles que l’institution transforme ensuite en mérite individuel.

L’enquête proposée par Bourdieu et Passeron est indissociablement empirique et théorique, mêlant étude des trajectoires sociales estudiantines en fonction de leur appartenance de classe et analyse de la spécificité du milieu étudiant. Cette approche permet de renforcer la manière dont le capital culturel joue le rôle de discriminant dans le tri qu’opère l’Université.

3. Une sociologie des inégalités devant les études supérieures

Si l’idée selon laquelle l’université, et plus largement, l’enseignement supérieur, est traversée par les inégalités ne fait que rarement l’objet de contradictions, celles-ci se voient le plus souvent opposer un objectif politique d’égalité des chances devant les études supérieures.

Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron font le constat de ces inégalités tout en soulignant le différentiel notoire de chance d’accès aux études supérieures d’étudiants en fonction de la classe sociale d’origine, de leur sexe et des filières considérées. Mais leur analyse ne se cantonne pas à l’accès aux études. Elle entend justement montrer qu’une fois plongés dans l’enseignement supérieur, la classe d’origine des étudiants joue à plein son rôle de distinction, qu’il s‘agisse de consacrer certains et d’éliminer d’autres. Le projet d’une sociologie des inégalités devant les études supérieures va ainsi plus loin que celui d’une étude des conditions d’accès à ce dernier.

Les comportements et sociabilités estudiantines, la manière dont chacun adhère, rejette, ou, plus généralement, se positionne et est positionné tant dans ces sociabilités que dans la relation pédagogique constitue le terrain d’investigation privilégié des deux sociologues et de leur équipe. Non seulement « le désavantage scolaire s’exprime […] dans la restriction du choix des études qui peuvent être raisonnablement envisagées par une catégorie donnée » (p. 44), mais au sein même de chaque filière universitaire, l’expérience que chacun fera, en fonction de son appartenance sociale, et la signification subjective de cette période de vie variera très largement, avec de réelles conséquences sur la destinée des étudiants.

« Pour l’étudiant », soulignent Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, « faire, ce n’est jamais que se faire » (p. 84). Période déterminante, mais transitoire, expérience en soi et passerelle vers un métier, l’expérience des études supérieure est ambiguë, et cette ambiguïté se révèle particulièrement structurante pour comprendre la manière dont étudiants et professeurs jouent le jeu universitaire. Dans le cadre théorique forgé par les deux auteurs, cette configuration des études supérieures constitue l’élément déterminant de leur analyse. Dans ce flottement et les multiples significations qui peuvent être attribuées à la période étudiante, on voit particulièrement comment les mécanismes par lesquels les attitudes et attentes subjectives de chaque individu s’alignent inconsciemment sur les chances objectives de succès et de survie à l’université.

4. Le rôle central du capital culturel

Si on ne peut réduire la question des inégalités devant l’enseignement supérieur à la seule question de l’accès à l’université, quels facteurs doit-on prendre en compte pour comprendre la variabilité des trajectoires estudiantines ?

Pour les auteurs, « les obstacles économiques ne suffisent pas à expliquer que les taux de “mortalité scolaire” puissent différer autant selon les classes sociales » (p. 19). L’âge et le sexe sont par exemple pris en compte par les acteurs, aux côtés de l’origine sociale qui reste le facteur dont l’influence s’exerce le plus fortement. Mais comment mesurer cette origine sociale ? L’ouvrage propose, en réponse à cette question une catégorie, qui deviendra une clé de la sociologie de Pierre Bourdieu et de Jean-Claude Passeron : celle du capital culturel. Si l’expression est aujourd’hui passée dans le langage courant, elle montre ici sa charge subversive. La simple idée d’un capital culturel, largement hérité, n’est-il pas une remise en question frontale des prétentions méritocratiques de l’école, et, ici, de l’université ? De quoi se compose ce capital culturel ? Les auteurs le définiront, dans La Reproduction, comme l’ensemble des « biens culturels qui sont transmis par les différentes actions pédagogiques de la famille » (La Reproduction, p. 46). Il se manifeste à travers « des différences d’attitudes et d’aptitudes significativement liées à l’origine sociale, bien que les étudiants qu’elles séparent aient tous subi pendant quinze à vingt années d’action homogénéisante de l’École » (p. 22). Héritée et familière pour les classes supérieures, elle peut être rentabilisée dans l’enseignement supérieur puisque la culture scolaire reflète la culture de l’élite. Pour les étudiants issus de la petite bourgeoisie et des classes moyennes, ce capital culturel est plus lointain, mais les étudiants issus de ces classes font montre d’une forte volonté de l’acquérir. Enfin, pour les étudiants des classes populaires, les auteurs parlent « d’acculturation » concernant l’accumulation de la culture scolaire, soulignant ainsi la nécessité de rompre avec sa culture d’origine pour s’imprégner, par le seul biais de l’école puis de l’université, de cette autre culture.

Le capital culturel n’est donc pas un stock de connaissances et de pratiques culturelles quelconque, son rôle central dans la reproduction des inégalités vient très directement de son ancrage dans une culture spécifique, celle des classes supérieures, reprise et naturalisée par le fonctionnement universitaire.

5. La fragmentation du monde estudiantin

Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron s’emploient à démontrer l’absence d’unicité de la condition d’étudiant. Quel est le rôle de cette argumentation, à laquelle ils accordent une large place dans leur raisonnement ?

L’activité universitaire est généralement prise comme le dénominateur commun permettant de définir le milieu étudiant comme un tout. En effet, l’étudiant, pourrait-on dire, est celui qui étudie. Ce raisonnement simpliste est contesté par les deux sociologues, pour une série de raisons. Certes, les trajectoires étudiantes partagent un calendrier (celui, par exemple, des périodes d’examens), une situation de transition vers la vie professionnelle, mais les oppositions qui structurent le temps social, celle du travail et du loisir, par exemple, y sont temporairement abolies.

De la même manière, le monde étudiant est caractérisé par la faiblesse d’institutions organisant la coopération, l’intégration et la mise en relation des individus.

La fragmentation de ce milieu étudiant et sa configuration particulière caractérisent une « catégorie sociale dont les conduites et les aptitudes présentes portent davantage la marque des acquisitions passées »(p. 25). Mais plus encore, pour Bourdieu et Passeron, ce qui définit le milieu étudiant, c’est la signification que chacun y donne à ses pratiques individuelles. En d’autres termes, ce qui réunit les étudiants est moins une condition matérielle qu’une « identification individuelle à quelque chose qui, sans être un modèle, est moins qu’un idéal et plus qu’un stéréotype » (p. 58) : une certaine représentation, socialement située, du travail intellectuel, une valorisation de la culture universitaire.

C’est ce fond commun de la condition estudiantine qui, pour les sociologues, conditionne chacun à minimiser le poids des déterminismes sociaux, qu’ils en bénéficient ou en pâtissent. De là, l’observation des deux chercheurs selon laquelle enseignants et étudiants se retrouvent dans la valorisation d’un certain type de culture et de rapports érudits, gratuits et désintéressés à la culture et aux savoirs universitaires. Cette connivence, que les auteurs pensent fondamentale, contribue ainsi à naturaliser, ou, en d’autres termes, à transformer en don ce qui est avant tout le résultat d’une proximité – ou d’une distance - héritée par rapport à une culture reflétant les valeurs des classes dominantes. La fragmentation du monde estudiantin est dès lors, la condition de l’efficacité de la transformation des inégalités sociales devant l’enseignement supérieur en mérite individuel.

6. Conclusion

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les combats estudiantins de 1968 et les analyses de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron ne s’accordent pas spontanément. À l’unicité de la condition étudiante, aux revendications communes qui en découlent, s’oppose l’analyse d’un milieu fragmenté et , aveugle à ses propres divisions faisant écho aux dominations de classe. Pierre Bourdieu écrira, en 1986, que mai 1968 a eu, pour lui, « deux visages ». D’une part, celui du « ressentiment du bas clergé qui […] règle ses comptes et laisse parler à voix haute la violence refoulée et les fantasmes sociaux », de l’autre, le visage de la « jeunesse inspirée qui, entre autres choses par le refus de mettre les formes, met en question tout ce qui est admis comme allant de soi » (Interventions, p. 62).

Si l’analyse proposée dans l’ouvrage est ancrée dans son époque, elle n’en est cependant pas désuète. La caractérisation du monde étudiant, la construction du capital culturel comme variable mettant en cause une hypocrisie au sein des orientations réformatrices valorisant « l’égalité des chances » peuvent garder toute leur pertinence.

On peut par ailleurs y rencontrer un modèle de sociologie mêlant enquête quantitative et théorisation, radicalité de l’analyse et, en fin d’ouvrage, des suggestions de réforme et de transformation du système universitaire, que l’on pourra consulter avec intérêt : explicitation des exigences du travail universitaire, mise au jour des « techniques » intellectuelles au détriment de l’entre-soi implicite intellectuel, une pédagogie la plus rationnelle possible, et l’élimination de l’idéologie à demi-mot du « don » que certains auraient et dont d’autres seraient dépourvus.

7. Zone critique

Les résultats empiriques ainsi que leur élaboration théorique ont fait l’objet de contestations et de remises en cause, au moment de la parution de l‘ouvrage ou rétrospectivement.

Il est notamment reproché aux auteurs d’avoir peu soigneusement lié leur analyse empirique et la théorisation de la nature et du fonctionnement du milieu étudiant La survenue des révoltes de mai 1968, suivie de la systématisation des thèses des Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron sur l’éducation dans La Reproduction, qui paraît en 1970, intervient alors dans un contexte où, si une polarisation scientifique demeure autour de « l’équipe Bourdieu », les questions qu’elles mettent en débat, et notamment celles des possibles réformes de l’enseignement supérieur, rencontrent une brûlante actualité.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Pierre Bourdieu & Jean-Claude Passeron, Les Héritiers : les étudiants et la culture, Paris, Les Éditions de Minuit, coll « Grands documents », 1964.

Du même auteur

– La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979.– Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, coll « Documents », 1980. – Raisons pratiques : sur la théorie de l’action, Paris, Éditions du Seuil, « Points Essais », 1996. – Interventions (1961-2001), Marseille, Éditions Agone, coll. « Contre-feux », 2002.

Autres pistes

– Nathalie Heinich, Pourquoi Bourdieu, Paris, Gallimard, coll. « Le Débat », 2007. – Jean-Louis Fabiani, Pierre Bourdieu, un structuralisme héroïque, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2016. – [Actualisation des Héritiers] Pascal Fugier, « Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les héritiers. Les étudiants et leurs études », Interrogations, 6, 2008 [En ligne].

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