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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

La Distinction

de Pierre Bourdieu

récension rédigée parThomas ApchainDocteur en anthropologie (Université Paris-Descartes)

Synopsis

Société

La Distinction est sans doute l’ouvrage le plus célèbre de Pierre Bourdieu. Il y définit la place de la culture dans la société. En affirmant le caractère sociologique des goûts, il montre comment la culture est toujours au centre d’une lutte entre différentes classes sociales qui s’affrontent, mais pas à armes égales, pour la définition et l’appropriation de la culture légitime.

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1. Introduction

La distinction est le résultat d’une enquête monumentale. Face à son sujet ambitieux, la culture dans la société française des années 1960, Pierre Bourdieu fait appel à une multitude de sources : statistiques, entretiens, coupures de presse, etc. Il en résulte un livre à la fois dense du point de vue théorique et rempli d’exemples qui, même cinquante années plus tard, nous parlent personnellement.

La culture est, ici, abordée du point de vue de ses fonctions de différenciation dans l’ensemble de la société française. En d’autres termes, Bourdieu s’y propose d’expliquer les raisons qui font que tel ou tel groupe social affectionne particulièrement tel ou tel sport, art, manière de s’habiller, etc. Plus qu’une affection, il s’agit pour Bourdieu de comprendre comment l’appropriation d’un élément culturel a pour fonction, en définitive, de participer à la définition du groupe social, c’est-à-dire de le différencier des autres.

Mais ce perpétuel jeu de différentiation n’est ni égalitaire ni dénué de violence et, comme dans toute la sociologie de Bourdieu, il s’agit ici de parler d’une lutte et d’une domination symbolique. En effet, pour Bourdieu, la définition de la culture valorisante (qu’il nomme la culture légitime) est réservée aux classes dominantes. De ce point de vue, la culture légitime est celle que les classes supérieures s’approprient dans le but de se démarquer des classes plus populaires. Tel est le sens de la « distinction » qui structure, par la culture, la société française.

2. Goût et classes sociales

À l’origine de La Distinction, il y a la volonté de prendre le goût (ou ce que Bourdieu appelle le jugement) comme objet sociologique. Il s’agit là d’une démarche originale, ne serait-ce que parce que nous considérons ordinairement le goût comme étant de l’ordre de l’individuel et qu’en matière de culture nous rapportons toujours le goût à l’objet et refusons le plus souvent de l’interpréter comme conditionné par notre position sociale.

En insistant sur la détermination sociale de nos préférences culturelles, Bourdieu rompt aussi avec la pensée de Kant pour qui le jugement peut être universel. Pour Bourdieu, l’idée que le jugement esthétique puisse-t-être universel, tout comme celle qu’il serait forcément individuel, ne tient pas dans la mesure où elle ne résiste pas à l’enquête statistique qui permet d’observer comment certains goûts sont constitutifs de certaines classes sociales.

Dans La Distinction, Bourdieu s’intéresse autant aux conditionnements sociaux du goût qu’à ces fonctions sociologiques. Pour lui, le jugement est l’opération par laquelle les individus affirment leur appartenance à un groupe. En réalité, si l’affirmation du goût est parfois requise pour l’intégration à un groupe, elle est inséparable de l’expression du dégoût qui, elle, sert à exclure. Il en résulte que l’on distingue clairement une division des objets culturels en deux catégories. Aussi existe-t-il un « goût pur » et un « goût barbare » (p.31).

D’un côté, certaines choses demandent un certain niveau d’éducation pour être appréciées et on leur reconnaît plusieurs niveaux de lecture. D’autres, en revanche, ne nécessitent pas de dispositions particulières, elles conviennent à un goût barbare qui les appréhende au premier degré.

Ce qui intéresse Bourdieu en priorité dans cette enquête, c’est de comprendre comment se constituent ces goûts selon les positions sociales. Cela implique que, pour Bourdieu, les goûts ne sont pas simplement relatifs aux différents groupes sociaux et qu’il existe une dimension hiérarchique qui les distribue selon les classes sociales.

Dans cette perspective, le concept de culture « légitime » est un élément central du livre. Les éléments culturels (pratiques artistiques, sports, vêtements, loisirs, etc.) sont classés hiérarchiquement du plus au moins légitime. L’idée d’une hiérarchie des objets et pratiques culturelles est essentielle dans la mesure où toute l’analyse de Bourdieu suppose que l’appropriation par des groupes de certains éléments culturels est un enjeu majeur. Loin d’être cantonné au domaine des loisirs, la culture est le lieu d’un véritable affrontement sociologique.

3. Le capital culturel

L’un des principaux apports de La Distinction consiste certainement dans l’explication du rôle que tient la culture dans la hiérarchisation de la société. En effet, Bourdieu propose une analyse qui tient à dépasser le cadre économique de la lutte des classes.

Dans ce but, il distingue quatre types de capital. Il y a d’abord, bien évidemment, le capital économique qui désigne l’intégralité des ressources financières et patrimoniales d’un individu. Le deuxième capital, central dans le livre, est dit « capital culturel » et correspond à l’ensemble des ressources culturelles qui peuvent servir à l’ascension sociale d’un individu. Ensuite, le capital social désigne l’ensemble des relations que possède un individu. Enfin, le capital symbolique caractérise tout ce qui offre à l’individu une reconnaissance sociale particulière. Ces capitaux peuvent bien sûr être combinés, et le sont le plus souvent, pour assurer aux individus une position sociale élevée.

Parmi ces capitaux, ce sont les deux premiers — économique et culturel — qui intéressent principalement Bourdieu. L’idée de capital culturel est fondamentale dans la sociologie bourdieusienne. Le capital culturel, dont la construction est un enjeu sociologique majeur, est lui-même divisé en plusieurs ensembles.

Premièrement, le capital culturel peut être dit « incorporé ». Il désigne ainsi un ensemble de savoir-faire et de compétences, de qualités d’expression, etc. Il peut aussi être « objectivé » lorsqu’il s’agit d’une captation matérielle comme la possession d’œuvre d’art ou de tel ou tel objet de mode. La troisième division du capital culturel est dite « institutionnalisée » et comprend, par exemple, les diplômes scolaires. Ce dernier élément est intéressant puisqu’il renvoie aux fonctions de l’école dans la construction du capital culturel, thème qui passionna Bourdieu tout au long de sa carrière.

L’école sanctionne donc le capital culturel dans la mesure où, pour Bourdieu, les diplômes scolaires représentent « des titres de noblesse culturelle ». Elle a également pour fonction de reproduire la hiérarchie des objets de culture « légitime ». Mais cette reproduction n’est pas égalitaire et l’école ne distribue pas équitablement le capital culturel. En effet, la bonne assimilation du capital culturel à l’école dépend du capital de la famille, et l’école sert donc davantage à reproduire les hiérarchies sociales qu’à donner à chacun la chance de se constituer un capital culturel, déterminant pour tout espoir de mobilité sociale.

4. L’espace social

La Distinction a pour objectif de développer une théorie permettant d’expliquer comment se structure ce que Bourdieu appelle « l’espace social », c’est-à-dire l’espace dans lequel s’affrontent les différentes classes et sous-divisions de classes. La sociologie de Bourdieu renverse les perspectives de la théorie marxiste selon laquelle l’économie structure la société. En effet, chez le sociologue, l’espace social se structure en deux dimensions.

La dimension « verticale » de l’espace social est celle du capital total. À partir du volume du capital total, la société se hiérarchise et oppose des groupes riches à la fois en capital économique et culturel (les professions libérales en sont l’exemple parfait) aux plus démunis des deux points de vue (les ouvriers). Mais l’espace social est aussi déterminé par une dimension horizontale qui ne concerne plus le volume du capital, mais sa structure.

En effet, les groupes sociaux se différencient également par les volumes respectifs de leurs capitaux culturels et économiques. Ainsi, au sein par exemple de la classe supérieure, les patrons d’industrie — plus riches en capital économique — s’opposent aux professeurs de l’enseignement supérieur qui possèdent une plus grande part de capital culturel. Il résulte de cette perception, qui accorde au capital culturel une place au moins aussi grande qu’au capital économique, que la culture est aussi le champ de véritables luttes.

Ces luttes sont des « luttes de classement » (p. 176). L’accumulation du capital culturel, qui dépend de compétences inégalement distribuées, répond à une quête de prestige dont l’importance, dans la vie des groupes sociaux, est fondamentale. C’est pourquoi de nombreux individus multiplient des stratégies qui visent à convertir leur capital économique en capital culturel, ce qui explique que la possession des deux capitaux soit fréquente. L’achat d’œuvre d’art est un exemple flagrant de ces conversions qui peuvent prendre des formes plus indirectes.

L’importance du capital culturel et le prestige social qui en découle mettent en lumière la nature relationnelle de l’espace social tel que le conçoit Bourdieu. En effet, les objets et pratiques culturelles n’ont de sens que dans leurs relations et dans la mesure où ils permettent « un profit de distinction » (p. 68), c’est-à-dire qu’ils autorisent un individu à se démarquer dans la hiérarchie sociale.

5. Stratégies de distinction

La position dans l’espace social détermine la manière dont est assimilé le capital culturel. Elle donne lieu à des stratégies diverses qui sont déployées par les individus en fonction de ce que Bourdieu nomme leur « habitus », c’est-à-dire l’ensemble des dispositions inconscientes, acquises au cours de la socialisation et qui conditionnent les choix, notamment en matière de culture. Dans la dernière partie du livre, Pierre Bourdieu montre trois grands ensembles, qui correspondent à la division en trois classes de la société, de ces attitudes stratégiques.

Les classes dominantes tiennent, dans ce livre, une place centrale puisque c’est au sein des classes les plus riches que le terme de « distinction » prend tout son sens. En effet, la position dominante dans l’espace social, on l’a vu, ne tient pas seulement au capital économique et dépend aussi de la faculté d’obtenir un profit symbolique à partir de son capital culturel. Il en résulte que la classe dominante déploie des stratégies de distinction qui visent à accroître son prestige. Là encore, la distinction insiste sur l’aspect relationnel puisque la pratique adoptée n’est perçue comme « distinguée » que dans la mesure où elle permet, justement, de se démarquer des classes inférieures.

De plus, la diffusion irrémédiable de la plupart des pratiques vers le reste de l’espace social s’accompagne systématiquement de l’adoption, dans les classes dominantes, de nouvelles pratiques aptes à réaffirmer la distinction.

Si la classe dominante est marquée par « le sens de la distinction », ce que Bourdieu nomme la « petite bourgeoisie » est, elle, caractérisée par sa « bonne volonté culturelle » (p. 365). Située entre les classes supérieures et populaires, elle accepte la culture légitime et montre son désir d’acquérir un capital culturel conforme aux goûts des classes dominantes. Pour Bourdieu, « le petit-bourgeois est révérencieux envers la culture » (p. 370). Mais l’assimilation des attributs culturels dont la légitimité est fixée par les classes supérieures n’est pas simple et les petits-bourgeois se montrent souvent incapables d’adopter ces pratiques en affichant la même aisance. Globalement, l’habitus petit-bourgeois, dominé par l’espoir d’ascension sociale par la culture, est tiraillé entre une volonté de se montrer « distingué », donc d’imiter les classes dominantes, et un effort constant pour ne pas avoir l’air vulgaire, donc de se distinguer des classes populaires.

Enfin, la classe populaire est caractérisée par « le choix du nécessaire » (p. 433). Elle s’exclut elle-même de la culture légitime au profit d’autres valeurs, la force physique et la virilité par exemple, et affirme un goût pour la simplicité. La culture des classes populaires n’est pas pour autant une contre-culture dans la mesure où la culture légitime n’est pas remise en cause. De plus, certains attributs culturels des classes supérieures jaillissent parfois dans les classes populaires sous la forme de « substituts au rabais » qu’autorise leur faible capital économique : « mousseux en guise de champagne, simili au lieu de cuir, chromos à la place des tableaux » (p. 448), etc.

6. Conclusion

C’est peut-être dans La Distinction que Bourdieu expose le plus globalement sa théorie du monde social.

L’un de ses principaux apports consiste à placer la culture au centre des mécanismes de différenciation de la société sans les subordonner nécessairement à la condition économique. Plutôt, il montre que la domination, si elle peut être d’origine économique, se déploie prioritairement dans le domaine de la culture où se concrétisent le prestige ou la disqualification des individus selon leur position sociale.

Il en résulte que l’espace social est structuré par différents processus relationnels : distinction, substitution, imitation, etc. Parmi ces processus, la distinction tient une place centrale, ce qui montre que, chez Bourdieu, la culture a avant tout pour objectif d’asseoir une domination. C’est sans doute la dénonciation de l’imposition à l’ensemble de la société des critères de légitimité en matière de culture par les classes dominantes qui constitue le but principal de la sociologie du goût que propose Bourdieu dans La distinction.

7. Zone critique

La Distinction est un ouvrage fondamental de la sociologie bourdieusienne qui continue de donner lieu à une multitude d’interprétations.

Toutefois, et c’est naturel au regard de la densité des données accumulée pour cette étude, les conclusions exposées sont particulièrement attachées à la société française des années 1960, rendant parfois difficile leur adaptation dans d’autres contextes. Il est possible, d’autre part, que les évolutions de la société française mettent en cause le modèle bourdieusien. C’est ce qu’ont montré différents sociologues, tentant d’actualiser les thèses de leur illustre prédécesseur.

On peut, notamment, s’intéresser aux analyses de Dominique Pasquier qui montre, à travers une sociologie du lycée, qu’il existe aussi des enjeux de distinction dans l’assimilation de la « culture de masse ».

De son côté, Nathalie Heinich a travaillé sur les rejets assumés de l’art contemporain qui montre que, loin de provoquer systématiquement une révérence gênée, la culture de l’élite peut parfois être ouvertement moquée.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979.

Ouvrages de Pierre Bourdieu :

– Pierre Bourdieu & Jean-Claude Passeron, Les héritiers : les étudiants et la culture, Paris, Les Éditions de Minuit, coll « Grands documents », 1964.– Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, coll « Documents », 1980. – Pierre Bourdieu, Raisons pratiques : sur la théorie de l’action, Paris, Éditions du Seuil, « Points Essais », 1996.

Ouvrages sur Pierre Boudieu :

– Nathalie Heinich, Pourquoi Bourdieu, Paris, Gallimard, coll. « Le Débat », 2007. – Jean-Louis Fabiani, Pierre Bourdieu, un structuralisme héroïque, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2016.

Critiques et réactualisation de La Distinction :

– Nathalie Heinich, L’art contemporain exposé aux rejets. Étude de cas, Nîmes, Éd. Jacqueline Chambon, 1997. – Bernard Lahire, La culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, Paris, La Découverte, 2004. – Dominique Pasquier, Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité, Paris, Autrement, 2005.

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