dygest_logo

Téléchargez l'application pour avoir accès à des centaines de résumés de livres.

google_play_download_badgeapple_store_download_badge

Bienvenue sur Dygest

Dygest vous propose des résumés selectionnés et vulgarisés par la communauté universitaire.
Voici le résumé de l'un d'entre eux.

La Domination masculine

de Pierre Bourdieu

récension rédigée parMarion BotteroAnthropologue spécialiste des rapports de genre et de l'Asie du Sud-Est. Docteure en anthropologie (Université Paris X Nanterre).

Synopsis

Société

La domination masculine, tellement ancrée dans nos inconscients que l'on se refuse à la voir, n'est pas présente seulement dans l'univers intime mais fait partie d'un mécanisme historique de reproduction qui se retrouve dans toutes les sphères de la société et ses institutions (école, église, famille et État).

google_play_download_badge

1. Introduction

Dans cette œuvre qui est l'une de ses ultimes, Pierre Bourdieu fait le choix d'aborder une thématique difficile à mettre en lumière, tellement ancrée dans nos inconscients que nous ne la voyons plus : la domination masculine. La divulgation même de l'analyse scientifique de la domination peut être sujette à malentendus et avoir des effets sociaux sur cette domination en risquant, soit de renforcer symboliquement la domination en recoupant et validant le discours dominant, soit de contribuer à la neutraliser en favorisant la mobilisation des victimes.

L'auteur a entrepris ce travail en souhaitant apporter une vision différente des études déjà présentes de femmes féministes sur ce sujet. En effet, sa position d'homme, extérieur, spécialiste des effets sociaux de la domination symbolique pourrait orienter les recherches sur les rapports entre les genres et l'action destinée à les transformer. Nous noterons ici que, ironiquement, Pierre Bourdieu utilise le langage de la domination masculine en se situant comme « extérieur » et « actif », des termes, nous le verrons, attribués au masculin. Car si la domination masculine se manifeste de manière plus visible dans l'espace domestique, le principe de perpétuation des rapports de force réside quant à lui dans des instances comme l'église, l'école ou l'État et dans leurs actions proprement politiques.

Pierre Bourdieu analyse dans cette œuvre la violence symbolique de la domination masculine. Il utilise pour ce faire une culture clairement androcentrique (dont le mode de pensée et de concevoir le monde est centré uniquement sur le point de vue des hommes) et lointaine afin de mettre en exergue des effets de la domination masculine toujours présents dans notre société, mais tellement acceptés que nous ne les voyons plus. Il décrit avec justesse les jeux de pouvoir se jouant entre hommes et femmes, dominants et dominés, les premiers aimant les jeux de pouvoir, les secondes aimant les hommes qui les jouent. Il analyse ensuite, d'un point de vue plus large et historique, le processus de légitimation de la supériorité de l'homme sur la femme. Il s'attache alors à mettre en lumière les mécanismes et les institutions du travail de reproduction qui font en sorte que cette domination masculine se perpétue.

2. La violence symbolique de la domination masculine

Pierre Bourdieu s’est intéressé dans nombre de ses recherches à ce qu’il nomme le paradoxe de la doxa, c’est-à-dire le fait que l’ordre établi soit plus ou moins respecté, se perpétue avec ses privilèges et ses injustices et que les conditions d’existence les plus intolérables soient acceptées et considérées comme naturelles. La domination masculine apparaît alors comme l’exemple par excellence de cette forme de soumission. Prendre le point de vue décentré de l’anthropologue permet d’être en mesure d’analyser d’une manière objective notre propre vision du monde, notre propre société et mettre en lumière le caractère arbitraire de la différence entre le masculin et le féminin.

L'auteur nomme violence symbolique une forme de violence douce et invisible, même pour les personnes qui la subissent. Elle est symbolique, car elle s’exerce lors d’une relation sociale ordinaire, par le biais de la communication et de la connaissance. Ou plus précisément par le biais de la méconnaissance et de la reconnaissance, c'est-à-dire une forme d'appartenance à une catégorie sociale. Cette forme de domination s’exerce à travers un principe symbolique reconnu à la fois par le dominant et par le dominé : une langue, une prononciation, un style de vie, une manière de penser ou de se comporter, une couleur de peau…

Cette violence symbolique est présente dans divers champs, mais est à son paroxysme dans la domination masculine. Elle prend la forme d'injonctions continues, silencieuses et invisibles provenant d'un monde sexuellement hiérarchisé, à destination des femmes afin de les préparer à accepter cet ordre des choses. Ainsi la domination masculine semble naturelle, évidente aux femmes elles-mêmes qui ne vont pas la remettre en question et vont l'assimiler dans leur esprit et dans leur corps.

3. La société kabyle comme instrument de décentralisation du point de vue

Seul le recours à l’anthropologie d’une société androcentrique permet selon Pierre Bourdieu d’objectiver l’opération de mystification de la division des sexes. Il choisit donc de prendre la société kabyle comme objet d’analyse de notre propre inconscient occidental et de la construction de la domination masculine. Cette décentralisation nous permet, en analysant une culture exotique, de voir au-delà de la familiarité que nous avons avec notre propre culture et de faire apparaître une construction sociale naturalisée : la domination masculine.

L'étude de la société kabyle met clairement en lumière un système d'opposition binaire entre le masculin et le féminin. Les choses et les activités (sexuelles ou autres) sont ainsi toutes divisées en un système d'opposition masculin/féminin : haut/bas, dessus/dessous, devant/derrière, droite/gauche, sec/humide, dur/mou, épicé/fade, clair/obscur, dehors/dedans... On retrouve ces attentes collectives, comme les nomme Marcel Mauss, inscrites dans la physionomie de l'environnement familier sous la forme de l'opposition entre l'univers public, masculin et les mondes privés, féminins ; la place publique ou la rue, lieu de tous les dangers, opposées à la maison. Ces perceptions de l'espace extérieur masculin et intérieur féminin sont présentes de manière récurrente, au sein de nos sociétés occidentales, dans les histoires pour enfants, la publicité ou les dessins humoristiques notamment.

Ces schèmes de pensée, d'application universelle enregistrent comme des différences de nature, objectives, des écarts et des traits distinctifs qu'ils font exister en les naturalisant et en les inscrivant dans un système de différences en apparence naturelles.

Ainsi la division entre les sexes apparaît comme allant de soi, normale et inévitable. Elle est présente à l'état objectivé dans toutes les choses du monde social et à l'état incorporé dans les corps et les habitus des agents. C'est-à-dire dans leurs manières d'être, d'agir et de penser.

4. Jeux de pouvoir

Pierre Bourdieu analyse ce qu'il nomme le dressage des corps, un travail d'influence sur les dispositions fondamentales des hommes et des femmes nécessaires pour entrer dans des jeux sociaux qui sont favorables à la virilité comme la politique, les affaires ou la science. L'éducation durant l'enfance encourage de manière très inégale les garçons et les filles à entrer dans ces jeux sociaux et favorise chez les garçons la libido dominandi, c'est-à-dire la recherche de pouvoir et l’orgueil, leur octroyant ainsi un grand avantage sur les filles. Les femmes sont quant à elles soumises à un travail de socialisation qui tend à les nier et les diminuer. Elles apprennent la résignation et le silence.

Mais les hommes eux aussi sont prisonniers et victimes de la représentation dominante. Ils doivent suivre un comportement prescrit afin de maintenir l'honneur : une manière de se tenir, un port de tête et une démarche, mais également adhérer à une manière de penser et d'agir... Une attitude corporelle, une identité constituée en essence sociale. Le privilège masculin est également un piège ; il doit affirmer en permanence sa virilité. Virilité entendue à la fois comme une capacité reproductive, sexuelle et sociale, mais également comme une aptitude au combat et à la violence. L'honneur de la femme est négatif, il ne peut être que défendu ou perdu. Mais l'honneur de l'homme doit être accru en cherchant le succès dans l'espace public. La virilité est ainsi une notion relationnelle, construite pour les hommes et contre la féminité, dans une peur du féminin.

On retrouve cette dichotomie sexuelle dans la division du travail, lorsque l'on met en avant des dispositions dites féminines (postes de soumission, besoin de sécurité...) qui ont été inculquées par la famille et l'ordre social en général. On parle de « vocation » pour faire en sorte que les victimes de la domination masculine accomplissent les tâches subordonnées liées à la soumission, la gentillesse, la docilité, le dévouement et l'abnégation. Le monde du travail est constitué de petits isolats professionnels fonctionnant comme des familles où le chef de service, souvent un homme, exerce une autorité paternaliste fondée sur l'affectif ou la séduction. Les femmes sont exclues des jeux sociaux des hommes. Elles acceptent leur position de dominées et arrivent même à éprouver un amour du dominant et de sa domination. Dominant qui leur permet d'accéder à une certaine forme de pouvoir indirect par le biais de l'homme et de se sentir valorisées en retour.

5. Mécanismes et institutions du travail de reproduction

Étonnante autonomie que celle des structures sexuelles : on retrouve le même système de schèmes classificatoires par-delà les siècles, les différences économiques et sociales ainsi que géographiques et culturelles. Apparente pérennité qui contribue à conférer à une construction historique l'apparence d'une essence naturelle. Cette éternité des structures ne peut être que le résultat d'un travail historique d'éternisation. Pour réfuter l'essentialisme il faut donc mettre à jour ce travail historique de déshistoricisation, c'est-à-dire l'histoire continue de recréation des structures objectives et subjectives de la domination masculine. Davantage qu’au sein du couple et de la cellule familiale, ce sont des instances telles que l’école et l’État qui élaborent et imposent ces principes de dominations qui s’exercent ensuite au sein de l’univers privé.

Pierre Bourdieu parle d'archéologie historique de l'inconscient, une construction très ancienne du masculin et du féminin ayant eu lieu dans nos sociétés archaïques qui habite chaque homme et chaque femme. Cet inconscient historique n'est pas lié à une nature biologique ou psychologique et à des propriétés inscrites dans cette nature, mais à un travail de construction purement historique. Un exemple étant la construction historique visant à sortir le garçon de l'univers féminin. Cette construction historique peut ainsi être modifiée en travaillant à changer ses conditions historiques de production. Il faut alors démonter les processus qui sont responsables de la transformation de l’arbitraire culturel en naturel. C'est ce que l'auteur nomme la déshistoricisation.

On observe quelques facteurs de changements, principalement le fait que la domination masculine ne va plus de soi, grâce notamment au travail du mouvement féministe. Cette mise en question des évidences est couplée avec des profondes transformations de la condition féminine, surtout parmi les catégories sociales les plus favorisées : accès à l'enseignement supérieur, distance à l’égard des tâches domestiques et des fonctions de reproduction... Mais les stratégies de reproductions persistent notamment à travers la permanence de l’économie des biens symboliques, le mariage restant une des voies légitimes du transfert de richesse. Les changements visibles de la condition féminine masquent la permanence des structures invisibles.

Seule une mise en relation des contraintes personnelles et professionnelles, afin de voir la difficulté pour les femmes à mener de front réussite personnelle et professionnelle, permettrait de réellement analyser la permanence des structures de domination.

6. Conclusion

Cet ouvrage met en lumière le travail de construction et de reproduction des rôles, des corps et des représentations masculins et féminins ainsi que la supériorité et l'emprise du masculin sur le féminin dans l'espace social. La violence symbolique y est à son paroxysme car la domination est acceptée par les dominées elles-mêmes. Seul l'amour désintéressé permettrait une mise en suspens de cette violence symbolique et de la domination masculine. Mais cette thèse semble se baser sur une perception très générale voire occidentale de l'amour sans réelle tentative de théorisation de ce concept.

À l'époque de la parution de cet ouvrage, même si les études sur le genre commençaient à se développer dans le monde anglo-saxon, Pierre Bourdieu a permis, avec cet ouvrage, d'introduire cette thématique en France. Le fait qu'il soit un homme et que son travail soit fortement reconnu dans son domaine a peut être permis de conférer une certaine forme de légitimité ou de sérieux à cette thématique encore un peu marginale à ce moment-là en sciences sociales ou du moins considérée comme de moindre valeur scientifique et souvent couverte par des femmes.

7. Zone critique

La domination masculine est l’un des derniers ouvrages de l’auteur. Vivement critiqué lors de sa parution, notamment pour l’absence de référence aux travaux antérieurs publiés sur ce sujet, notamment dans les gender studies. Pierre Bourdieu évoque seulement Judith Butler dans la préface de la seconde édition, puis de manière générale les études féministes en conclusion, de manière à critiquer la position et les actions stéréotypées des féministes ne prenant part qu'à une partie bien déterminée du combat politique, et à insister sur l'importance d'actions politiques plus importantes et centrales, prenant en compte tous les effets de la domination, afin de contrer les forces historiques de déshistoricisation.

De même, le mouvement gay et lesbien est évoqué seulement en guise d’annexe alors que les Queer Studies, les études gays et lesbiennes, étaient déjà établies depuis les années 90, aux États Unis du moins. La proposition de Pierre Bourdieu d'utilisation du capital culturel privilégié des gays et lesbiens (niveau d'études, travail…) dans le but de combattre leur stigmatisation sexuelle aurait mérité d'être plus centrale.

8. Pour aller plus loin

- Pierre Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Les Éditions de Minuit, coll. « Le sens commun », 1979.- Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La reproduction : Eléments d’une théorie du système d’enseignement, Les Éditions de Minuit, coll. « Le sens commun », 1970.- Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Les éditions de minuit, collection Le sens commun, 1980. - Anne Jourdain et Sidonie Naulin, La théorie de Pierre Bourdieu et ses usages sociologiques, Armand Colin, 2011.

© 2020, Dygest