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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

La Revanche des passions

de Pierre Hassner

récension rédigée parAna PouvreauSpécialiste des questions stratégiques et consultante en géopolitique. Docteur ès lettres (Université Paris IV-Sorbonne) et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Auditrice de l'IHEDN.

Synopsis

Histoire

La Revanche des passions est un recueil d’articles développant des thèmes chers à l’auteur tels que la violence, la guerre, le totalitarisme et le nationalisme. L’ouvrage porte le même titre qu’un article publié dans la revue française Commentaire en 2005, dans lequel l’auteur développe l’idée maîtresse selon laquelle, dans le monde de l’après-guerre froide, les passions prévalent sur la raison.

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1. Introduction

Pierre Hassner prend pour point de départ de sa réflexion une phrase de son mentor, Raymond Aron, selon laquelle « ceux qui croient que les peuples suivront leurs intérêts plutôt que leurs passions n’ont rien compris au XXe siècle » (p.14). Il ajoute que cette assertion est également valable pour le XXIe siècle.

Cet ouvrage très dense est une compilation d’articles écrits par l’auteur entre 2004 et 2015, d’interventions lors de colloques, auxquels vient s’ajouter un entretien avec le philosophe Joël Roman. L’auteur y analyse de manière concrète l’évolution du contexte international en s’appuyant sur de multiples références philosophiques. Il y exprime sa volonté d’anticiper les changements à venir et de modeler les relations internationales futures.

Sa réflexion s’inscrit dans un courant développé par les politologues Stanley Hoffmann, promoteur de l’idée d’une géopolitique des passions ; Bertrand Badie, avec son ouvrage Le Temps des humiliés ; et Dominique Moïsi, auteur de La Géopolitique de l’émotion.

Tous ont souligné l’importance des émotions et des passions dans les relations internationales. La prééminence des passions sur les intérêts est annonciatrice de tensions internationales pouvant conduire à une résurgence des régimes autoritaires. En effet, alors qu’au sortir de la guerre froide, au début des années 1990, on aurait pu croire au triomphe de la démocratie libérale et à l’avènement d’un climat de paix à l’échelle globale, ce sont au contraire des réactions de repli identitaire sur fond d’environnement géopolitique instable et chaotique qui ont émergé. C’est en cela que cet ouvrage apparaît avant tout comme une réponse de l’auteur à l’historien Francis Fukuyama et à sa thèse sur « la fin de l’Histoire ».

De la lecture de cet ouvrage, ressort un certain pessimisme dans la pensée de l’auteur, mais également la réaffirmation d’un engagement politique en faveur d’un ordre mondial plus juste.

2. Comprendre les passions au XXIe siècle

L’auteur propose de décrypter les passions en adoptant la vision classique développée par le stratège athénien, Thucydide, selon laquelle le thumos, à savoir la partie colérique de l’âme et le siège du courage et de l’honneur, s’oppose en permanence à sa partie intellectuelle et contemplative (p.66). Les hommes sont ainsi mus par trois puissantes passions, la recherche des biens matériels ; la peur et enfin, la recherche de la gloire (p. 349).

Cette analyse philosophique, qui sous-tend l’ensemble de l’ouvrage, est illustrée par un chapitre entièrement consacré à l’historien François Furet (1927-1997), et plus particulièrement à son ouvrage Le Passé d’une illusion (1995), dans lequel celui-ci s’est interrogé sur le fait que le bolchévisme et le fascisme aient pu, en tant qu’idéologies, susciter autant de passions chez les individus.

Après l’effondrement du communisme, certains phénomènes ont accéléré la montée des passions et leur primauté sur la raison. La dérèglementation financière et économique aux États-Unis a fini par légitimer la frénésie du gain, phénomène qui s’est étendu à l’ensemble de la planète par le biais de la mondialisation. C’est pourquoi celle-ci « loin d’être purement heureuse a certes diminué les inégalités entre les pays, mais les a accrues à l’intérieur des États, créant ainsi une crise de secteurs économiques entiers et le ressentiment des catégories défavorisées, à la fois dans les pays développés et en développement » (p. 18). Pierre Hassner, à la différence de Dominique Moïsi, réfute l’idée d’une « mondialisation heureuse », et il prend note du sentiment de dépossession vécu par les populations et de leur amertume vis-à-vis des « oligarchies internationalisées » (p. 344).

L’aveuglement de l’administration Bush après les attentats du 11 septembre 2001 et la guerre d’Irak de 2003 ont, dans le même temps, contribué à déchaîner des passions fanatiques ou terroristes qui perdurent à ce jour (p. 19).

3. L’implacable constat de la montée des passions

L’auteur constate, plus d’un quart de siècle après la chute du Mur de Berlin, que le fondamentalisme religieux a désormais remplacé le totalitarisme, tandis que l’islamophobie, l’anti-occidentalisme et l’anti-judaïsme se propagent et que s’affrontent des passions religieuses et laïques.

Cette évolution invalide, selon lui, la thèse de l’historien Francis Fukuyama, qui annonçait la fin de l’Histoire à la suite du triomphe apparent de la démocratie libérale au sortir de la guerre froide. Alors que cette approche théorique supposait une disparition définitive du thumos, la réalité géopolitique apparaît bien différente et témoigne au contraire de l’exacerbation de cette partie de l’âme (p. 21).

L’auteur observe que la montée des passions ne se réduit ni à l’islamisme ni à l’anti-islamisme radical. Il fustige en particulier le régime politique russe et la volonté de puissance de Vladimir Poutine, sa rhétorique contre la décadence de l’Occident et la propagande russe qui en découle et qu’il juge inouïe.

La montée en puissance de ce qu’il qualifie de « populisme de droite » et d’autres formes qu’il apparente au fascisme l’inquiète particulièrement. Ces dernières se manifestent selon lui « d’une manière défensive par l’exclusion et la volonté d’homogénéité et de fermeture, ou d’une manière offensive par la volonté de domination ou, du moins, de revanche et de reconnaissance, obtenues par le pouvoir de nuire » (p. 21).

4. Un monde anarchique et complexe

Une idée s’impose à l’auteur avec de plus en plus de force depuis la fin de la guerre froide concernant l’état du monde : « celle d’une complexité mouvante »(p.10).

L’auteur finit par affirmer l’absence d’ordre mondial. Il attribue la cause de cette anomalie à la coexistence d’« oligarchies internationalisées », d’une part, et de « populismes étroitement nationaux », d’autre part, qui semblent étouffer dans l’œuf l’émergence de tout semblant d’ordre (p. 344).

Le constat de l’affaiblissement des États, tant aux plans intérieur qu’extérieur, a fait renaître le nationalisme sous ses formes les plus dures, tandis qu’un sentiment de défiance se diffuse parmi les peuples de la planète, dont la confiance en l’État et en ses institutions s’érode inexorablement. Dans ce contexte trouble, l’auteur dénonce en particulier les analystes dits « réalistes » des relations internationales, car ceux-ci contribuent, selon lui, à apporter une légitimité aux tyrans. Il condamne la « globalisation de la violence et de l’insécurité à l’intérieur des sociétés » (p. 109) et déplore, à l’instar du pape François (dont il reprend la formule), « une mondialisation de l’indifférence ».

Cette généralisation planétaire de la violence et de l’indifférence a, selon lui, une incidence certaine sur les frontières « plutôt stables par rapport à d’autres époques, mais dont la nature se transforme sans cesse, les barrières surmontées par la communication tendant à être récrées par des murs ou par des frontières économiques et sociales culturelles ou psychologiques entre sociétés comme à l’intérieur de chacune d’elles » (p. 109). Quoi qu’il en soit, l’auteur pressent qu’aucun véritable ordre mondial n’est en vue (p. 127).

5. La fin des illusions

Outre le constat de la brutalité du nouveau monde, l’auteur considère que l’après-guerre froide est, en un sens, une période encore plus périlleuse que l’ère qui l’a précédée. Le nouvel environnement géostratégique est notamment caractérisé par son instabilité et par son imprévisibilité.

Dans de telles conditions, l’auteur s’interroge, à l’aune des thèses développées par Kant, Hegel et Rousseau, sur la définition de la guerre, cet affrontement réciproque de collectivités ou de groupes organisés, mais pas nécessairement étatiques, où « chacun s’efforce de faire du mal à l’adversaire » (p. 200). Sa réflexion le conduit à examiner les notions de « guerre juste » et la pertinence de l’ingérence morale en vue de rétablir la justice.

Il note, à cette fin, que l’État a perdu le monopole de la violence et a parfois tendance à devenir lui-même une menace. Il redoute, tout au long de cet ouvrage, la recherche de boucs émissaires, les chasses aux sorcières, la dissémination de la violence et la possibilité d’un déchaînement d’hyper-violence et de cruauté extrême. Alors que le politologue Dominique Moïsi évoque dans son ouvrage La Géopolitique des émotions, la diffusion d’une « culture de peur », particulièrement négative en Occident, Pierre Hassner invite le lecteur à réfléchir à la citation de Georges Bernanos dans son œuvre Les Grands cimetières sous la lune : « La peur, la vraie peur est un délire furieux ».

Comme il le souligne, dans un article paru dans la revue de référence américaine The National Interest, implicitement, cela signifie que les peuples libérés des contraintes de la guerre froide liées à l’affrontement Est-Ouest, pourraient retourner à une forme primitive de politique fondée principalement sur des émotions négatives telles que le ressentiment et la peur, avec des conséquences terrifiantes pour la paix mondiale.

6. La nécessité de la lutte contre la dialectique des extrêmes

La prééminence des passions sur la raison pourrait être circonscrite, à condition qu’une réflexion approfondie sur les causes du basculement progressif des peuples dans l’irrationnel et sur le malaise que traversent les démocraties libérales, soit menée.

À titre d’exemples, la faiblesse de l’environnement idéologique et institutionnel, l’usure des doctrines, la paralysie des institutions, la complexité croissante du monde ont peu à peu conduit certaines sociétés à l’immobilisme ou à la fuite en avant. Paradoxalement, la révolution cybernétique n’a pas contribué à améliorer la situation. Au contraire, celle-ci a entraîné des dérives telles que l’apparition de la « guerre hybride » que mènent actuellement certains États, tels que la Russie.

Toutes les passions ne sont toutefois pas négatives. Pierre Hassner souligne, en se référant à Freud, l’existence de passions qui obéissent à l’instinct de mort, d’autres au principe de plaisir, d’autres enfin qui sont sublimées par le moi. Certaines passions peuvent donc nous édifier au lieu de nous avilir. De même que Dominique Moïsi met en exergue « la culture de l’espoir », l’auteur incite le lecteur à cultiver avant tout le goût de la liberté.

Citant le philosophe français, Elie Halévy, il rappelle que « le fait demeure que l’homme n’est pas uniquement composé de sens commun et d’intérêts personnels. Telle est sa nature qu’il ne juge pas la vie digne d’être vécue s’il n’a pas quelque chose pour quoi il soit prêt à la perdre » (p.29).

Afin d’enrayer l’escalade des passions destructrices qui se profile, l’auteur exhorte chacun à « faire une place à la solidarité et à la compassion » car « si nous n’avons pas à des degrés divers le sens de la fraternité, un monde purement d’intérêts comme un monde purement d’identités ne peut pas fonctionner » (p. 349). Il propose, à l’instar de Kant, de considérer chacun y compris soi-même comme membre d’une communauté humaine.

Il nous faut arriver à une construction qui articule plusieurs niveaux d’appartenance en prenant en compte qu’en ne reconnaissant pas certaines identités, on court le risque que le sentiment d’humiliation rende ces « passions identitaires » exclusives et les conduisent ainsi à s’exprimer aux dépens des autres identités.

7. Conclusion

Tout au long de l’ouvrage transparaît le passé douloureux de l’auteur, profondément meurtri par son expérience du totalitarisme et des effets du génocide et des meurtres de masse. Dans son entretien avec Joël Roman, il paraît hanté par le souvenir de l’Holocauste et rappelle à cet égard « des scènes d’une cruauté et d’une barbarie insoutenables, d’enfants dépecés par jeu par des SS » relatés par certains membres de sa famille (p. 346). L’écriture reste animée par son désir de repousser le spectre du mal absolu : celui de la haine, de la violence et du retour de la guerre en Europe et dans le monde.

Cet ouvrage est l’un de ses derniers témoignages et, en cela, il constitue un legs important pour l’étude des relations internationales. Il permet d’entrevoir le cheminement de l’auteur au fil de ses dernières années et des soubresauts géostratégiques de la planète.

Clairvoyant, il a anticipé la survenue des « populismes ». Visionnaire, il ne nie pas ni inégalités criantes nées de la mondialisation ni les ravages du capitalisme sauvage, qui a fini par s’imposer à l’échelle globale.

Avec lucidité, Pierre Hassner constate avec amertume qu’il est probablement déjà trop tard pour appeler les peuples au dépassement des passions par un effort de rationalité. En revanche, il nous incite à contrebalancer les passions les unes par les autres (p. 349).

Si l’auteur nourrit l’espoir de l’aboutissement de la construction européenne, il est toutefois frappant, à la lecture de cet ouvrage, de mesurer l’ampleur du fossé qui s’est creusé en quelques années entre sa vision, qui paraissait consensuelle en Occident jusqu’en 2016, et qui s’est peu à peu retrouvée battue en brèche par la survenue d’extrémismes divers.

8. Zone critique

Ce recueil d’analyses fort intéressantes pourrait être jugé un peu hétéroclite. En effet, si l’idée maîtresse de la prééminence des passions sur la raison, dans le contexte de l’après-guerre froide, demeure le fil conducteur de la réflexion, il est parfois difficile d’entrevoir une véritable unité dans cet ouvrage, dont les articles constitutifs ont été écrits sur plus d’une décennie.

La revanche des passions est un titre séduisant, mais il ne reflète pas nécessairement l’intégralité des thèmes débattus dans l’ouvrage. Bien que l’auteur ait indubitablement accompli un important et fort utile effort de décryptage du nouveau monde multipolaire issu de l’affrontement est-ouest, cet ouvrage, qui ouvre, certes, de prometteuses pistes de réflexion, s’en tient au constat des nouvelles réalités géopolitiques, plutôt que d’embrasser une approche prospectiviste. « La troisième guerre mondiale reste aussi improbable, pour reprendre la vieille formule de Raymond Aron, que la vraie paix reste impossible », écrit-il par exemple (p. 127).

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– La Revanche des passions : métamorphoses de la violence et crises du politique, Paris, Fayard, 2015.

Du même auteur– Justifier la guerre ? De l'humanitaire au contre-terrorisme (avec Gilles Andréani, dir.), Paris, Presses de Sciences Po, 2005.– La Terreur et l'Empire. La violence et la paix II, Paris, Le Seuil, 2003.– Guerre et sociétés. États et violence après la guerre froide (avec Roland Marchal, dir.), Paris, Karthala, 2003.– Washington et le Monde. Dilemmes d'une superpuissance (avec Justin Vaïsse), Paris, Autrement, 2003.– La Violence et la Paix. De la bombe atomique au nettoyage ethnique, Paris, Le Seuil. (Coll. "Points"), 2000.

Autres pistes– Bertrand Badie, Le Temps des humiliés, Pathologie des relations internationales, Paris, Odile Jacob, 2014.– François Furet, Le Passé d'une illusion. Essai sur l'idée communiste au XXe siècle, Paris, Éditions Robert Laffont et Éditions Calmann-Lévy, 1995.– Francis Fukuyama, La Fin de l'histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992.– Aziliz Gouez, « La revanche de la nation - passions politiques en Pologne aujourd’hui », Institut Jacques Delors. – Stanley Hoffmann et Douglas Dillon, Chaos and Violence: What Globalization, Failed States, and Terrorism Mean for U.S. Foreign Policy, New York, Rowman and Littlefield, 2006.– Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997.– Dominique Moïsi, La Géopolitique de l’émotion - Comment les cultures de peur, d’humiliation et d’espoir façonnent le monde, Paris, Flammarion, 2008.

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