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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Vers la sobriété heureuse

de Pierre Rabhi

récension rédigée parCatherine Aubert

Synopsis

Société

Peut-on produire sans détruire ?, interroge Pierre Rabhi dont les engagements à la fois pour la planète et pour l’homme ne sont plus à démontrer. Il a fait de la sobriété un mode de pensée et un modèle d’action politique. Partant de son expérience personnelle dans le Sahel, il explique comment il a transposé ce modèle aux Cévennes et comment il a érigé ce système économique respectueux de l’environnement en courant de pensée dont l’éthique est la sobriété heureuse, non sans inviter le public à l’insurrection des consciences.

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1. Éloge de la sobriété

Partant de sa propre expérience de vie et celle des siens, dans le Sahel du début du XXe siècle, Pierre Rabhi, à l’époque prénommé Rabah, vit à la mesure du temps dans cette partie de l’Algérie désertique où la survie est indissociable des pratiques ancestrales fondées sur la sobriété. Eau et nourriture sont rares ; pourtant la vie s’est enracinée là car elle est organisée sur le principe énoncé par le chimiste de l’époque des Lumières, Antoine Laurent de Lavoisier (1743-1794) : « Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme », inspiré de la théorie du philosophe présocratique grec Anaxagore (vers 500-428 av. J.-C.) : « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau ». Et de fait, malgré des conditions climatiques souvent extrêmes dans cette région, la vie y est possible. Surtout si l’homme sait utiliser les biens offerts par la nature et ne pas les gaspiller. Voilà la source d’inspiration de Pierre Rabhi : utiliser les produits naturels, les transformer et les adapter aux besoins. Pratiquer ainsi une économie en harmonie avec la terre qui réponde aux besoins quotidiens de l’homme.

Pour assurer le succès de cette économie, une règle d’or prévaut : faire de la modération une valeur absolue, car elle est la garantie de l’autosuffisance indispensable à une telle région isolée. Le dépouillement du mode de vie de Kenadsa n’exclut pas pour autant la possibilité d’un développement : bien au contraire, le germe de la création et de l’inspiration artistique y sont présents, son père ayant été poète et musicien, et deux écrivains de renom ayant vu le jour dans cette oasis (Malika Mokeddem et Mohamed Moulessehoul (Yasmina Khadra).

2. Récit d’un itinéraire

La vie de la famille de Pierre Rabhi bascule, d’abord avec la perte de sa mère, alors qu’il n’est encore qu’un petit garçon, puis avec le début, par les colons français, de l’exploitation des hydrocarbures qui abondent dans le sous-sol de la région. Son père devient alors ouvrier de la houillère et quitte ses activités liées à la terre. Il abandonne aussi son rapport à nature, à la communauté, à la famille, pour entrer dans un monde où la personne humaine ne compte plus : seule compte la productivité, le rendement, le succès économique. Les mineurs deviennent des hommes-machines, dépendants d’un système situé aux antipodes de l’autosuffisance qui existait depuis des millénaires.

La région passe aux mains d’intérêts étrangers, internationaux, et la population doit se soumettre à cette domination. L’objectif est de produire toujours davantage, en visant une croissance illimitée, à tout prix. Il s’agit aussi de créer une richesse pour la redistribuer ailleurs, créant en cela une rupture profonde avec ce sol habité de longue date. La nature est réduite à des gisements de houille, elle n’est plus la terre nourricière d’antan.

Cette terre doit être soumise pour répondre aux besoins de la modernité, concept que Pierre Rabhi contestera radicalement tout au long de son existence d’agriculteur-penseur. Il décida en effet de se soustraire à ce système, auquel son père n’avait pu échapper, en effectuant un retour à la terre pour la cultiver selon des règles naturelles, à une échelle humaine, et dans le but de mettre en œuvre des méthodes agricoles profitables autant aux hommes qu’à la terre elle-même, comme il le décrit dans son premier ouvrage : Du Sahara aux Cévennes, Itinéraire d’un homme au service de la Terre-Mère.

3. La modernité, une imposture ?

La métamorphose de la ville d’origine de Pierre Rabhi reflète le phénomène économique et social qu’a engendré les « Trente Glorieuses », selon le titre d’un ouvrage du sociologue et économiste français, Jean Fourastié (1907-1990). Dès lors que l’exploitation de la houille devient l’activité d’une grande partie de la population de Kenadsa et de sa région, le niveau de vie des habitants augmente, certes, et leur mode de consommation, jusque-là frugal, devient une consommation de masse. Mais à quel prix ?

Selon Pierre Rabhi, ce modèle « ne peut produire sans détruire et porte donc en lui les germes de la destruction », parce que l’extraction exploite la terre et les hommes qui vivent sur ces gisements, mais ne leur profite pas équitablement. L’auteur ne dit-il pas que les Trente Glorieuses ont été « une machine alimentée par des ressources abondantes et pratiquement gratuites du tiers-monde » au profit des pays développés ? Sur le plan strictement écologique, l’auteur rappelle l’« Irréalisme et [l’]absurdité du principe de croissance infinie », le monde n’étant, par définition, pas infini. Cela était déjà mentionné, en 1972, dans le rapport du Club de Rome sur le bilan économique des Trente Glorieuses.

Sur le plan social, il conclut aussi à l’affaiblissement de la solidarité familiale au profit du consumérisme. Rabhi ne conteste pas pour autant les apports de la modernité, que ce soit dans le domaine de la santé ou de la technologie, mais il dénonce l’excès, la dissipation, l’obsession productiviste autant à la ville qu’à la campagne. Il dénonce également l’atteinte la plus grave faite à l’homme, celle qui s’est exercée sur les mentalités : le système a usé de tous les moyens médiatiques, et avant tout de la télévision, pour convaincre et de l’absolue nécessité de la révolution industrielle, et de la pertinence de ses bienfaits. De plus, cette illusion d’avancée concerne la richesse et surtout l’argent. Mais qu’en est-il des rapports humains ? Distendus par les pseudo-liens de la connexion virtuelle, au détriment du contact physique, dans des lieux réels, la vie sociale devient une abstraction.

La modernité, qui se veut liberté, est au contraire faite de multiples dépendances, non pas des autres mais des mécanismes engendrés par la révolution industrielle. Cela aboutit, selon Pierre Rabhi, à une forme d’aliénation des individus. Pris dans la masse de la collectivité, l’homme est manipulé et devient un concurrent pour l’autre. Il doit choisir entre faire envie ou envier. De là naît la distinction importante entre l’homme originel, qui accepte la différence, la difficulté, qui est généreux avec les siens et vit en harmonie avec la nature, et l’homme prométhéen qui veut la soumettre et se l’approprier à travers ses conquêtes.

4. Définition de la richesse

Produire pour partager les biens, non pour les négocier. C’est sur ce concept que Pierre Rabhi fonde sa démarche. Son retour à la terre est dû à la conviction que la terre ne doit donner que ce qu’elle est en mesure de donner, sans être soumise à des objectifs éloignés des strictes nécessités de l’équilibre vital de l’humanité. Produire, conserver et distribuer assurent la cohésion sociale, car la notion de profit est absente de ce processus. L’équité entre les membres de la communauté est ainsi préservée. Ces modalités garantissent aussi l’absence, ou du moins la limitation, de la présence de détritus inutiles, le plus souvent nuisibles : tout est transformé, réutilisé. Elles assurent également le respect du rythme naturel de la terre, engraissée, mais non modifiée artificiellement, pas polluée par des substances qui empoisonnent les sols et les hommes, ce qui les rendrait vulnérables et dépendants d’autres sociétés.

Cette économie agricole est celle qui a régi pendant des millénaires les sociétés traditionnelles. Elles ne cherchaient pas à s’approprier les biens naturels, mais à s’assurer de leur disponibilité et de leur accessibilité pour couvrir les nécessités vitales des communautés. Ainsi, la hauteur de la production était calculée en fonction de l’échelle des besoins des individus. L’homme vivant selon ces critères était un homme riche car en respectant la terre, en évitant de la surexploiter ou de la modifier, il savait qu’elle pouvait garantir durablement sa survie.

L’envol productiviste qu’a introduit la période des Trente Glorieuses a fait basculer cet équilibre. Il trouve son origine dans deux découvertes essentielles : le moteur à explosion, apparu aux États-Unis au début du XXe siècle, et les champs pétroliers au Moyen-Orient, autour de 1930. De là, la mécanisation systématique des moyens, la conquête des distances et des espaces, la course à la productivité. C’en était fini d’un système économique basé sur les richesses naturelles, place aux gains tirés de la prédation extensive de ces richesses.

La structure sociale se morcèle pour faire émerger « une ploutocratie aveugle, cruelle et stupide », dit Pierre Rabhi. Une caste de nantis, minoritaires, domine le reste de l’humanité par une seule et unique possession : l’argent, qui favorise le superflu au détriment de l’essentiel, qui donne ou ne donne pas le sacro-saint pouvoir d’achat. Mais Pierre Rabhi fait le choix d’une autre forme de richesse, celle qui repose sur le respect de la nature, autant des animaux que des produits de la terre qu’il considère comme des « offrandes de la vie ». Cette économie-là a pour principe la sobriété et la mesure, contraires aux modèles d’exploitation prônés par la mondialisation qui sont, eux, réglés sur le pillage sans modération, la surexploitation et la prédation que l’auteur caractérise d’« exaction majeure ». Dans son enseignement et dans son choix de vie, Rabhi défend les thèses économiques de la décroissance, destinés à remettre la consommation à la mesure des ressources de la terre, seul moyen selon lui d’accéder à un humanisme authentique.

5. La place du vivant

En dénonçant la modernité comme cause du dysfonctionnement des équilibres naturels, Rabhi pointe du doigt la confiscation, la destruction, l’abus de pouvoir, la lâcheté, le mépris. Les victimes sont tous les êtres vivants vulnérables.

La nature, tout d’abord, qui est surexploitée et épuisée de toutes ses richesses par des transformations profondes de son sous-sol, sans soucis de leur impact sur la surface peuplée. C’est là le résultat de l’agriculture industrielle contre lequel l’auteur lutte depuis des décennies par le développement de projets agronomiques adaptés à chaque environnement et respectueux de celui-ci.

Les animaux sont à leur tour pris dans les mailles de ce filet sans issues possibles. Exploités comme des produits d’industrie, dont on force la reproduction, comptabilisés comme des éléments élaborés par la main de l’homme, ce qu’ils ne sont pas, on ne laisse aucune place à leur vie interne, à leur liberté. Ils sont assimilés à de simples outils au service des besoins de l’homme et sont privés de toute reconnaissance de leur existence propre. Quelle ingratitude de l’homme envers ceux qui, au cours des millénaires, l’ont nourri, assisté, accompagné, guéri et même sauvé rappelle Pierre Rabhi. Car l’homme de la modernité a placé l’animal dans un système d’appropriation croissant, hors de toute logique, bien loin de la thèse énoncée par Charles Darwin sur la continuité mentale entre les vertébrés supérieurs et l'espèce humaine, et sans prendre en considération les recherches scientifiques qui ont conclu à la parenté entre le génome humain et celui du chimpanzé.

Refonder l’avenir sur la logique du vivant, comme le réclame l’auteur, implique que tous les vivants devraient être traités sur un pied d’égalité. Or, la femme n’est pas, ou très insuffisamment, considérée comme un acteur à part entière du développement sociétal. La domination outrancière de l’homme, dans toutes les sociétés, entraîne inéluctablement un déséquilibre et, plus grave encore, entraîne les conflits. A-t-on vu jamais femme déclarer la guerre ? Rabhi dénonce clairement le « machisme quasi indestructible [qui] demeure dans la psyché profonde du monde masculin. »

Mais plus grave encore, la perversité et le cynisme de la mondialisation favorisent une éducation privée d’éthique de la modération. Surexposés aux tentations de la consommation, les enfants sont les jouets des adultes. Outre ce consumérisme excessif et préjudiciable, se tapît un mal plus sournois : la perte de l’imagination de l’enfant qui ne trouve pas de nécessité à inventer et à créer quoi que ce soit et l’impatience à obtenir sans délai ce qu’il désire feront de lui un consommateur à la fois fébrile, irréfléchi et autoritaire, autant de travers qui par ce lucre matériel et moral, contribuent à la déchéance de l’homme.

6. Conclusion

Notre empreinte écologique est inévitable, elle doit donc être mesurée pour éviter de dépasser le stade de la nécessité et tomber dans celui du superflu. C’est là que la sobriété entre en jeu : elle doit s’exercer à partir de l’autolimitation volontaire et générer équilibre et équité entre les vivants.

C’est par ces préceptes que Pierre Rabhi a commencé sa vie d’agriculteur, et ce sont les mêmes qui ont ensuite fait de lui un penseur de la question écologique et environnementale au niveau international. Vers la sobriété heureuse défend une éthique fondée sur le respect de la nature par un homme lucide des limites de la Terre, et milite pour une agroécologie à échelle humaine.

7. Zone critique

L’œuvre de Pierre Rabhi n’est pas sans soulever les réactions de ses contempteurs, et de ses défenseurs . Mais peut-il en être autrement lorsqu’une personne creuse son propre sillon sur des terrains contrôlés par le monde des affaires, et de l’agroalimentaire en particulier ? Contre les exploitations extensives déshumanisées et « désanimalisées », contre les monopoles des grandes sociétés, en un mot : contre la mondialisation. Comment ses écrits et ses actions sur le terrain ne seraient-ils pas commentés ?

Il est d’ailleurs sollicité par certains chefs d’État et équipes ministérielles de par le monde pour informer et renseigner sur ses expériences et ses projets. Sur le plan purement intellectuel, certains critiquent l’approche spirituelle de sa démarche. Pour autant, son action concrète, loin d’être théorique, a servi de modèle économique et social dans plusieurs régions au climat difficile, et cela avec succès. Assurément, Rabhi est un amoureux de la terre, et un authentique colibri.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Vers la sobriété heureuse, Arles, Actes Sud, 2010.

Du même auteur– Du Sahara aux Cévennes, Itinéraire d’un homme au service de la Terre-Mère, Paris, Candide, 1983.– L’Agroécologie, une éthique de vie (et Jacques Caplat), Arles, Actes Sud, 2015.

Ouvrage sur l’agroécologie– Matthieu Calame, Comprendre l’agroécologie. Origines, principes et politiques, Paris, Charles Léopold Mayer, 2016.

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