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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Le Peuple introuvable

de Pierre Rosanvallon

récension rédigée parMarine RaffiniDoctorante en études politiques (EHESS).

Synopsis

Histoire

Le peuple souverain est un principe vital de la démocratie, mais comment le représenter ? En retraçant l’histoire de la représentation démocratique en France, Pierre Rosanvallon identifie les dispositifs qui ont émergé pour pallier cette difficulté : avènement des partis modernes, institutionnalisation du syndicalisme, mise en place d’un État consultatif, enquêtes et statistiques. Il montre ainsi comment s’est constitué une « démocratie d’équilibre ». Donner un sens au « nous », c’est-à-dire résoudre le problème de la figuration politique du social, est un des enjeux majeurs de la théorie politique contemporaine.

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1. Introduction

La démocratie est une forme de gouvernement dans laquelle la souveraineté appartient au peuple. La juste représentation de celui-ci constitue dès lors un élément essentiel au bon fonctionnement du régime. De la Révolution française au XXe siècle, le processus à travers lequel la société prend forme par l’action a opéré plusieurs changements, signes de la difficile représentation du peuple.

« Qui représenter, et comment ? » restent des questions lancinantes en France depuis la fin de la monarchie. L’histoire de la représentation démocratique permet de mieux envisager la manière dont chaque période a tenté d’y répondre.

Le « malaise de la démocratie » peut s’expliquer par le caractère abstrait de la notion de peuple et sa dimension universaliste, mais aussi par ses méthodes d’organisation. Les acteurs politiques et la société civile, réunis ou non, ne renoncent pas à trouver la forme de représentation la plus concordante avec les évolutions et les aspirations des individus, qu’il s’agit d’harmoniser en une communauté.

2. La difficulté de figuration du peuple

La Révolution française promeut un peuple un et universaliste. Il représente une totalité, mais il reste indéterminé. Un « peuple concret » est à construire pour donner une forme politique au social. Cette tension entre la symbolique du peuple et sa réalité insaisissable explique sa difficulté de figuration : le peuple est érigé en principe accepté par tous, mais tous ne s’expriment pas d’une même voix au sein du peuple. L’universalisme hérité de la période révolutionnaire est ainsi remis en cause à partir des années 1890.

Considérer la société comme une juxtaposition et une addition d’individus devient une erreur et la nécessité de la science sociale, notamment portée par Émile Durkheim, se fait fortement sentir. Elle doit permettre de saisir la société concrètement, grâce à des enquêtes sociologiques, sans exclure personne. En effet, la peur de ne pas prendre en compte l’ensemble de la société a longtemps participé à figer la volonté démocratique d’inclusion et d’universalisme. Si les nouvelles techniques d’échantillonnage qui se développent au début du XXe siècle semblent éviter cet écueil, cette méthode ne permet pas d’aboutir à une représentation semblable à celle du vote électoral.

La difficulté persiste en France à penser simultanément la diversité sociale et l’universalisme civique. Pour la résoudre, de nouveaux instruments de connaissance sont mis en place. Leur objectif est d’enfin parvenir à cerner cette société civile nouvellement émancipée. Si l’objectif d’une élection est de photographier la société à un moment donné, celui des enquêtes et des statistiques est d’en être le miroir : elles « présentent et représentent le social ».

Mais cette nouvelle conception de la représentation amène une nouvelle question, celle des minorités. Comment les représenter toutes ? Les partis politiques, qui constituent des classes d’opinions, apportent une réponse. Commence alors une nouvelle étape démocratique, la démocratie d’opinion, où le pluralisme est non seulement accepté mais organisé.

Néanmoins, après 1945, la méfiance envers les partis ramène la réticence qui existait à l’égard de l’expression organisée des intérêts économiques et sociaux de chaque groupe d’individus. En outre, les partis ouvriers et socialistes affirment un nouvel universalisme révolutionnaire niant les particularités. La difficulté de figuration de la représentation est omniprésente, tant la société et le contexte de la figuration sont mouvants.

3. La représentation comme moyen d’expression

Deux éléments conditionnent une « bonne » représentation. Le premier est arithmétique : un électeur doit correspondre à une voix, et le deuxième sociologique : le Parlement doit reproduire les particularités sociales de la société. Ce n’est pourtant pas satisfaisant. Alors que l’unité du peuple est censée être incarnée par l’Assemblée nationale et le Sénat, ces derniers ne retraduisent pas toujours les divisions et différences qui structurent la société.

Cette tension interne du peuple « séparé de lui-même » montre que la crise de la représentation est consubstantielle à son objet. L’addition de bulletins de vote ne suffit pas à créer une unité : c’est une somme de voix individuelles qui s’exprime, non le peuple lui-même. Dans les années 1980, la volatilité croissante du vote révèle une transformation du rapport de la société à la sphère politique, qui passe par une « désociologisation » de la politique : le vote d’identification n’est plus aussi prégnant qu’autrefois ; les partis de classe, contraints de s’adresser à un électorat plus large pour espérer devenir des partis de gouvernement, perdent leur pouvoir d’identification.

S’il est difficile de représenter politiquement le social, il n’est pas plus évident de définir la nature du représentant. Au XIXe siècle, c’est le principe d’égalité mais aussi de qualification et de compétence qui domine : les électeurs font confiance à l’« électricité morale » qu’ils partagent avec l’élu. Avec le passage à une démocratie de partis au XXe siècle, l’homme libre laisse place à un mandataire dépendant à la fois de ses électeurs et de son parti. Le déclin de la figure de l’avocat comme représentant, au profit de porte-paroles d’organisations politiques, atteste la mutation des conceptions de la représentation : alors que le notable traditionnel perd de son influence, celle des partis politiques augmente.

La « représentation poétique », particulièrement à l’époque du suffrage censitaire, vient en appui à la représentation politique. Poètes et écrivains endossent le rôle de représentation des masses qui ne votent pas en se faisant les porte-voix de « ceux d’en bas ». Cela marque un désir d’expression dans la représentation qui ne se limite pas au vote. La représentation du social évolue considérablement du XIXe au XXe siècle, passant parfois au second plan. Dans les partis de classe, le projet politique prend le pas sur l’identité sociale, y compris dans le choix des candidats.

4. Quel rôle joue le suffrage dans la représentation ?

À partir de 1860 se développe l’idée d’une représentation sociale ouvrière. Le Manifeste des soixante publié en 1864 affirme que le suffrage universel ne suffit pas à assurer l’émancipation politique des citoyens et en appelle à une représentation ouvrière spécifique. Les signataires du manifeste contestent le monopole de la compétence des représentants. Ils considèrent que le représentant doit constituer un échantillon du groupe social auquel il appartient.

Par ces revendications, c’est l’idée d’une représentation professionnelle qui prend forme à la fin du XIXe siècle. Les républicains s’y opposent. Pour eux, l’égalité se fait dans les mœurs et non dans les institutions. Alors que les démocraties sont encore balbutiantes, toute l’Europe discute d’une possible transformation de l’exercice du suffrage. La Belgique fait office de laboratoire d’expérimentation que les autres pays observent avec attention.

Une volonté de représentation proportionnelle prend forme durant la même période, pour se concrétiser par la promulgation d’une loi en 1919. Ce glissement de la représentation professionnelle à la représentation proportionnelle s’explique par la structuration des partis et de l’offre électorale : le pluralisme se crée à partir d’une classification subjective des opinions, rendant obsolète les méthodes de catégorisation des sociologues. Les électeurs ne sont plus classés en fonction de ce qu'ils sont ou de ce qu'ils possèdent mais de ce qu'ils pensent. Les partisans de la proportionnelle avancent plusieurs arguments.

C’est d’abord un mode de scrutin qui permet aux minorités de s’exprimer et donc à chaque électeur d’être représenté. Il résout ainsi le problème de la figuration : il concrétise la souveraineté du peuple tout en lui retirant ses passions, perçues comme des menaces, et il permet l’équilibre entre l’individu et la communauté.

Avec l’introduction de la proportionnelle, on espère qu’une démocratie qui représente des groupes organisés exprime les mouvements de la société civile. Une configuration spécifique permet de supprimer la crise de la représentation : il s’agit de la constitution d’un « peuple-événement », comme la Révolution française l’a permis ; or l’enjeu est de réussir à transformer ce phénomène ponctuel en un « peuple-corps » durable.

5. Le retour des corps intermédiaires pour épauler la représentation démocratique

Pour pallier les difficultés de la représentation, différents satellites s’organisent en sorte de permettre à la démocratie de jouer son rôle. C’est ce que Pierre Rosanvallon appelle l’« économie générale de la représentation ».

On retrouve d’abord les partis politiques : en revêtant une fonction d’ordre technique d’organisation des masses, ils participent à réduire le déficit de figuration politique. Le système partisan installe un nouveau pluralisme, accepté et organisé, qui n’est ni une addition d’individus ni un ordre naturel, mais se situe entre le « donné » et le « construit ». Il apparaît ainsi comme un moyen d’expression de la totalité. Le parti politique porte une fonction de médiation, mais aussi d’incarnation sociale, autrement dit une fonction identitaire, qui répond à la demande exprimée dans le Manifeste des soixante. Cependant, les partis sont accusés de confisquer la souveraineté du peuple en guidant ses choix.

Le développement du fait syndical participe également à structurer le social et à organiser les masses. Le syndicalisme affirme ne pas représenter des individus mais la classe elle-même, notion purement identitaire qui explique sa distance avec l’action politique traditionnelle. Il diffuse une conception essentialiste de la représentation, où « représentant-symbole » et « représentant-délégué » ne sont qu’un. La reconnaissance officielle accordée aux syndicats en 1884 légitime le rôle qu’ils jouent pour rendre saisissable une masse diffuse. Mais les accords de Matignon en 1936 marquent un tournant vers un syndicalisme qui s’éloigne de l’idée révolutionnaire en actant la représentativité syndicale par une élection.

L’« administration consultative » est un troisième élément qui vient en renfort pour aider à la figuration de la représentation. Des acteurs de la société civile sont amenés à intervenir pour et avec l’État. La volonté d’associer les travailleurs aux décisions qui les concernent amène par exemple à la création en 1891 du Conseil supérieur du Travail. C’est une forme supplémentaire de représentation du social qui s’appuie sur des groupes d’experts.

Ce compromis entre représentation universaliste politique et démocratie essentialiste marque un tournant, confirmé en 1936 par la transformation des interactions entre syndicat et politique. S’ils élargissent le champ de la représentation sociale, partis politiques, syndicats et consultations de la société civile restent des mécanismes correctifs de la démocratie parlementaire.

6. Conclusion

L’avènement du syndicalisme et le long mouvement vers une démocratie d’opinion organisée autour des partis ont amené à la construction d’une « démocratie d’équilibre ». Si elle corrige les principales faiblesses de la représentation, elle reste instable et fragile, « imparfaite ».

En effet, elle est constamment menacée par l’écart grandissant entre les attentes qu’elle suscite et les réalités constatées. La tentation de l’incarnation, pouvant mener au totalitarisme, du pluralisme, pouvant mener au corporatisme, ou encore de l’exclusion, pouvant mener à une démocratie essentialiste, n’est jamais loin. La représentation démocratique s’établi donc dans un flux tendu ayant pour objectif de ne produire aucun abandon social.

7. Zone critique

Dans une période de reconfiguration sociale où l’opinion publique se transforme, cet ouvrage est précieux pour remettre en perspective les forces et limites de notre démocratie représentative. Néanmoins, il ne peut être pleinement compris si l’on n’a pas en tête l’histoire du régime politique démocratique et du suffrage universel en France. Pierre Rosanvallon souligne lui-même que ce « sentiment de mal-représentation politique prend sa source dans une contradiction intérieure au gouvernement des modernes ».

Cet ouvrage, par sa nouvelle problématisation de la question, apporte un éclairage sur la difficile figuration politique du social. Il cible les limites du régime politique sans y apporter d’hypothèses de réponse, entreprise qu’il réserve pour un autre ouvrage, La Démocratie inachevée. Il y aborde le besoin des individus d’être définis de manière concrète. Le Peuple introuvable s’intègre dans une trilogie sur l’histoire de la démocratie française : il fait suite au Sacre du citoyen et précède La Démocratie inachevée.

Ainsi, l’historien nous propose une histoire politique des idées qui réunit les dimensions historique, philosophique et sociologique. De plus, il s’appuie sur des pratiques, ce qui lui permet de ne pas s’enfermer dans une vision conceptuelle de la représentation démocratique.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Le peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires », 1998.

Du même auteur

– La société des égaux, Paris, Seuil, Coll. « Les livres du Nouveau Monde », 2011.– Le modèle politique français. La société civile contre le jacobinisme de 1789 à nos jours, Paris, Seuil, 2006. – La Démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en France, Paris, Gallimard, Coll. « Bibliothèque des histoires », 2000. – Le Sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires », 1992.

Autres pistes

– Jean-Marc Donegani et Marc Sadoun, La Démocratie imparfaite, Paris, Gallimard, 1994– Daniel Gaxie, Le Cens caché, Paris, Seuil, coll. « Sociologie politique », 1978

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