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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Extension du domaine de la guerre

de Pierre Servent

récension rédigée parAna PouvreauSpécialiste des questions stratégiques et consultante en géopolitique. Docteur ès lettres (Université Paris IV-Sorbonne) et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Auditrice de l'IHEDN.

Synopsis

Histoire

Alors que le monde traverse une montée des tensions inédites, l’ouvrage de Pierre Servent dresse un bilan navrant des surprises stratégiques qui ont ponctué le début du XXIe siècle depuis les attentats du 11 septembre 2001. À partir de 2014, année marquée par le surgissement de l’organisation État islamique, l’auteur ne peut que constater l’expansion des fondamentalismes religieux à l’échelle planétaire. Dans un effort d’anticipation stratégique, il en déduit que l’avenir de nos sociétés occidentales sera désormais marqué par la guerre sous toutes ses formes, idée qu’il développera plus tard dans un ouvrage paru en 2018 et intitulé Cinquante nuances de guerre.

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1. Introduction

Après les attentats terroristes de 2015 qui ont endeuillé la France, Pierre Servent s’interroge sur l’état des menaces qui se profilent et sur les pistes possibles de réflexion et d’action pour nos dirigeants, afin de modeler un avenir moins anxiogène et plus prévisible. L’auteur déplore la recrudescence de la violence dans les relations internationales depuis la fin de la Guerre froide et constate l’apparition de nouvelles formes de conflits.

En soulignant la nécessité de consentir un effort plus soutenu dans l’anticipation des nouvelles menaces, il souhaite que soient corrigées les nombreuses erreurs de jugement qui ont jalonné l’action politique, diplomatique et militaire des Occidentaux.

2. L’extension inouïe du domaine guerrier dans le monde post-Guerre froide

L’effondrement du monde bipolaire en 1991 laissait présager des lendemains meilleurs. Dans l’euphorie de la fin de la Guerre froide et l’illusion de la paix retrouvée, l’idée de profiter enfin des « dividendes de la paix » eut à peine le temps de se répandre que la première guerre du Golfe (1990-1991) éclatait déjà en Irak.

Cette guerre fut suivie par le déclenchement de guerres sanglantes dans les Balkans, qui marquèrent toute la décennie des années 1990 comme cela fut le cas en Croatie, en Bosnie-Herzégovine puis au Kosovo. En 2001, les attentats du 11 septembre portèrent un coup fatal à l’idéal de paix. L’intervention militaire occidentale en Afghanistan à compter de 2001 relança l’engrenage infernal de la guerre. En mars 2003, la seconde Guerre du Golfe provoqua un basculement des équilibres stratégiques au Moyen-Orient.

Dix ans plus tard, en 2011, la période dite des « Printemps arabes » permit aux espoirs de paix de ressurgir, mais cet interlude prometteur fut de bien courte durée. En Libye, l’engagement militaire de la France, puis de l’OTAN eut pour effet de déclencher une guerre civile toujours en cours, tandis qu’au même moment en Syrie, une révolte contre le régime de Bachar el-Assad donnait lieu à un immense conflit auquel participèrent les grandes puissances membres du Conseil de sécurité des Nations unies en soutenant des camps adverses, accroissant d’une part les divisions et d’autre part le risque d’internationalisation du conflit.

À ces conflits extérieurs, ayant impliqué la mobilisation d’immenses ressources par les puissances participantes, est venu se juxtaposer, à compter des années 2000, dans les pays occidentaux, un front intérieur en raison de l’expansion du fondamentalisme religieux et de la radicalisation. Le désarroi des Occidentaux allait cependant encore s’amplifier tandis que des attaques terroristes que personne n’avait su anticiper se mirent à se succéder au sein même de leurs pays.

3. Le fondamentalisme religieux, terreau fertile des guerres du XXIe siècle

Selon l’auteur, le fondamentalisme musulman alimente les guerres du XXIe siècle notamment en raison de l’affrontement au sein de l’Islam entre sunnites et chiites et des rivalités entre Frères musulmans et salafistes à l’intérieur même du monde sunnite. L’expansion du salafisme radical constitue un tremplin potentiel vers le djihadisme. L’expression d’un besoin d’héroïsation et de transgression parmi les jeunes laissés-pour-compte des sociétés occidentales sous-tend leur désir de violence et de guerre, ce qui peut se traduire par une volonté de semer le chaos et la mort sur des théâtres de guerre lointains.

La Syrie à compter de 2011 a été le théâtre de ces rivalités meurtrières, tandis que la situation en Libye s’est révélée pire encore en termes de complexité des allégeances religieuses, ethniques, claniques et d’escalade de la barbarie. Pour Pierre Servent, le fondamentalisme musulman d’origine saoudienne a eu pour effet de « fortement polluer l’espace mental de millions de personnes partout dans le monde depuis des décennies, y compris chez nous » (p.21). L’expansion de ce qu’il appelle « la nébuleuse djihado-terroriste » se fonde sur la haine anti-occidentale, « cette haine de ce que nous sommes ». Le terrorisme « se nourrit d’une haine de la France, profonde durable et contagieuse » (p.30). « Ce qui a été visé délibérément dans la sauvage équipée des terroristes qui ont semé la mort dans les rues de la capitale et au Bataclan fin 2015, » écrit-il, « c’est tout un art de vivre, une façon d’être et de partager, de rire de chanter et finalement d’aimer. » (p.25).

Outre le fondamentalisme musulman, l’auteur n’hésite pas dénoncer les approches messianiques qu’elles soient religieuses ou nationales, à l’instar de la Turquie engagée dans une politique néo-ottomane à l’échelle régionale. Il déplore également l’expression de rhétoriques apocalyptiques. Toutes se développent au détriment de tierces parties et contribuent à la déstabilisation et au sentiment général de perte de contrôle qu’éprouvent les peuples.

4. La guerre polymorphe

Dans le décryptage de Pierre Servent, la situation de l’Occident est plus claire qu’il n’y paraît car celui-ci combat sur deux fronts principaux : un front intérieur (contre le terrorisme domestique) et un front extérieur, avec une série de conflits actuellement en cours sur l’ensemble de la planète. La complexité tient au fait que les conflits du XXIe siècle ne revêtent plus les formes traditionnelles que les diplomates et les militaires étaient formés à affronter.

L’auteur décrit de la manière suivante le caractère polymorphe de la guerre, dont l’effet est particulièrement déconcertant pour les analystes du domaine géostratégique : « Cela fait maintenant plusieurs décennies que les guerres n’en font qu’à leur tête. Elles n’obéissent plus aux partitions classiques d'hier : État contre État, armée contre armée, étendard contre étendard. Elles sont baroques, dodécaphoniques et en perpétuelle transformation. On ne sait même plus comment les nommer ».

En témoigne par exemple l’apparition de la cyberguerre, que l’auteur considère comme aussi importante que l’émergence de l’arme aérienne au début du XXe siècle. « Tout le monde se met à penser cyber », écrit-il. « Cela veut dire que l’arme cybernétique sera de plus en plus engagée au même titre qu’un appui de feu. Comme l’aviation ou l’artillerie, elle est à même de frapper l’ennemi dans la profondeur de son dispositif de combat. Il s’agit de détruire ou de tromper ses moyens informatiques, que ce soit sur le sol français ou à l’extérieur, car il n’y a plus de distingo entre les deux fronts. Le cyber n’est pas une baguette magique mais il va devenir une composante essentielle des conflits modernes ».

Autre exemple : celui des drones ou robots aériens. Mis au point dans les années 1970 en Israël, leurs capacités de ces ont été renforcées dans les années 1990. On observe un recours croissant des Etats à ces équipements qui permettent des missions de plus longue durée, à, plus haut risque avec un coût financier réduit.

Enfin, les craintes suscitées par le risque de voir des Etats se mettre à considérer les armes nucléaires comme des armes d’emploi sur le champ de bataille auxquelles viendra bientôt s’ajouter le spectre des prouesses de l’intelligence artificielle, illustrent les transformations inédites des conflits de ce siècle.

5. La recherche de voies salvatrices

La guerre est un cancer, dont les multiples métastases menacent la survie de la planète. Elle est également « un accélérateur de particules virales » (p.262). De même que l’expert en stratégie Zbigniew Brzezinski aimait à qualifier certaines régions du monde de « ventre mou » afin d’en montrer le caractère vulnérable, Pierre Servent fait référence aux parties « molles » du monde, à savoir celles le plus susceptibles de se laisser embraser par des conflits dévastateurs.

Alors que le fait guerrier est en pleine extension, « ce cancer s’en prend aux parties « molles » de notre monde, comme le font les « crabes » les plus virulents. Il provoque bien moins de morts que les grands modèles du XXe siècle, mais il est terrifiant par son caractère mutant et invasif ».

Désormais menacés à l’extérieur et à l’intérieur de leurs frontières, les Occidentaux recherchent à tâtons comment assurer la survie de leur civilisation et sortir de leur état d’impréparation.

En ce qui concerne la France meurtrie par les attaques terroristes l’auteur recommande de remettre sur pied l’ensemble de sa défense dans les domaines sécuritaire et militaire : « Loin d’hypothétiques dividendes de la paix à récolter, nous devons d’urgence réinvestir dans notre appareil de sécurité et de défense. Sous la pression des attentats de janvier 2015, cela avait commencé à être fait… mais de façon encore trop modeste au regard des enjeux. Nous n’avions fait que stopper la diminution vertigineuse des effectifs de l’armée… Quant aux forces de police et de gendarmerie, elles étaient au bord de la rupture » (p.28).

L’auteur privilégie une approche prospective des questions de sécurité et de stratégie afin d’être en mesure de faire face aux surprises stratégiques qui ne manquent pas de continuer à surgir. Cette notion peut être définie, selon le chercheur Corentin Brustlein, comme une « situation de choc ou de sidération, aux plans psychologique et organisationnel, résultant d’une action offensive adverse, révélant une impréparation relative de la victime et lui imposant d’ajuster les moyens, voire les objectifs, de sa posture stratégique ».

Pendant la guerre froide, les fondateurs du Harvard Nuclear Study Group mirent en avant « l’effet boule de cristal », à savoir, la prudence manifestée par les États-Unis et l’Union soviétique devant le spectre terrifiant de l’éventualité d’une apocalypse nucléaire. Le risque, écrivait l’éminent professeur de relations internationales, Joseph Nye, membre du groupe, était que les boules de cristal des scénarios de guerre nucléaire ne soient brisées « par accident, par erreur ou par complaisance ». Dans ce cas, la dissuasion échouerait et les conséquences seraient fatales pour l’humanité tout entière.

L’avantage de l’analyse prospective dans le domaine stratégique est précisément de pouvoir mettre à la disposition des autorités politiques et militaires autant de boules de cristal que le processus de prise de décision en exige, afin de défendre, dans les meilleures conditions possible, nos intérêts stratégiques.

6. Conclusion

En raison d’un contexte particulièrement délétère, l’humanité est désormais menacée de sombrer dans une profonde barbarie. Pierre Servent n’exclut pas la possibilité du déclenchement d’une Troisième Guerre mondiale (p.22). Ce risque est d’autant plus aggravé que, comme le constate l’auteur, l’irrationnel ne cesse de faire irruption dans les relations internationales (p.83).

Le risque d’internationalisation de conflits régionaux tels qu’on a pu le constater en Syrie, et plus récemment en Libye, contribue à la montée des tensions et à la volatilité des relations internationales. L’auteur prévoit également que « les guerres nouvelles touchent avec prédilection les civils, ici, chez nous, et au plus loin » et que « celles-ci durent bien plus longtemps que la Première et la Seconde Guerre mondiale réunies ».

Par ailleurs, un troisième front pourrait surgir et mobiliser encore plus de ressources de la part des Occidentaux : celui d’une guerre avec la Russie, car même si Moscou n’en aurait pas les moyens, une conjonction d’événements imprévisibles pourrait servir de détonateur dans un contexte international très tendu. Enfin, la poussée démographique et migratoire sans précédent dans les pays en développement vulnérabilise les sociétés occidentales en enflammant les postures nationalistes et en provoquant des crispations identitaires au sein de populations qui voient ces évolutions comme une menace pour leur prospérité et leur identité.

7. Zone critique

Au fil de l’ouvrage, Pierre Servent utilise un vocabulaire médical pour désigner les nouvelles menaces sur la scène internationale, ce qui peut paraître curieux au lecteur. La menace djihadiste est qualifiée de « cancer », il évoque « l’air frelaté » de nos sociétés menacées par la radicalisation de la jeunesse et le terrorisme. Le fondamentalisme musulman a pour effet de « polluer » les sociétés occidentales, elles-mêmes comparées à des « parties molles » en raison de leur grande vulnérabilité. Les pistes qu’il préconise pour endiguer la radicalisation et la menace terroriste sont assimilées à de la prophylaxie.

Par ailleurs, alors qu’il considère que la guerre est le fait d’éléments perturbateurs étrangers à la culture occidentale, son approche diffère de celle de l’écrivain Amin Maalouf. Ce dernier s’est lui aussi interrogé sur le phénomène guerrier et sur son expansion dans le monde, en particulier dans son ouvrage Le Dérèglement du monde paru en 2010. Selon Amin Maalouf, l’Occident – et en particulier les États-Unis – ont délibérément fait le choix de l’option guerrière et ils ont succombé à la tentation d’abuser de leur puissance pour faire prévaloir leurs intérêts à l’échelle planétaire. L’exercice de la coercition serait ainsi devenu une constante dans l’exercice de la puissance occidentale au lieu d’être exceptionnel. Amin Maalouf déplore vivement le choix de ce recours constant à la guerre.

Enfin, on constate que cet ouvrage qui traite de stratégie et de conduite de la guerre aborde peu le problème central des ventes d’armements. En effet, les immenses profits générés par le commerce des armes à l’échelle planétaire alimentent indubitablement l’embrasement des conflits en plusieurs points du globe.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Extension du domaine de la guerre, Paris, Perrin, 2016.

Du même auteur– Les Présidents et la guerre, 1958-2017, Paris, Perrin, 2017. – Le Siècle de sang : 1914-2014, Paris, Perrin. 2013 (ouvrage collectif en codirection avec Emmanuel Hecht).– Le Complexe de l’autruche : pour en finir avec les défaites françaises, 1870, 1914, 1940, Paris, Perrin, 2013.– Le Commerce des armes : un business comme un autre ?, Bruxelles, éditions du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), 2019. – Cinquante Nuances de guerre, Paris, Robert Laffont, 2018.

Autres pistes– Graham Allison, L'Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide?, Paris, Odile Jacob, 2019.– Corentin Brustlein : « La surprise stratégique, de la notion aux implications », Institut français des relations internationales, Paris, 2008.– Vincent Desportes, Comprendre la guerre, Paris, Economica, 2017. – Christian Mallis, Guerre et stratégie, Paris, Fayard, 2014. – Ana Pouvreau, "De l’importance de l’analyse prospective dans l’élaboration de la stratégie de défense », Revue Défense Nationale, n° 785, décembre 2015, pp. 60-64– Ana Pouvreau, « Retour de la guerre en Europe : analyses de responsables américains et britanniques », Revue Défense Nationale, N°795, décembre 2016, pp. 51-56.

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