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La Société hyper-industrielle

de Pierre Veltz

récension rédigée parMarc-Antoine AuthierDiplômé de l’ESSEC avec une spécialisation en entrepreneuriat social. Conseiller politique au Sénat, auteur et traducteur.

Synopsis

Économie et entrepreneuriat

Dans ce court essai, qui a reçu le « prix du livre d’économie 2017 », Pierre Veltz s’intéresse aux évolutions des chaînes de valeur globales (CGV) dans l’industrie mondialisée, ce qui lui permet de remettre en question la notion de « désindustrialisation » de l’Occident, et tout particulièrement de la France, où des lignes de fracture centres/périphéries réapparaissent sous l’effet des mutations de notre économie. En abordant le phénomène dans ses dimensions techniques, sociales, économiques et géographiques, Veltz estime que nous vivons au contraire dans des sociétés « hyper-industrielles ».

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1. Introduction

Depuis plusieurs décennies, la France connaît un phénomène de « désindustrialisation », qui s’illustre principalement par le fait qu’une part décroissante de la population active travaille dans l’industrie. Les effets en sont aussi nombreux que divers et marquent les esprits, depuis la fermeture d’usines dans les territoires jusqu’à la dévalorisation des formations professionnelles aux métiers industriels, en passant par la création de start-up utilisant les nouvelles technologies.

En tout état de cause, l’image de l’industrie paraît de plus en plus poussiéreuse et ne fait plus rêver les jeunes générations, qui en ignorent très majoritairement la réalité actuelle.

Alors que l’économie française s’est transformée pendant plusieurs siècles au rythme de l’industrialisation, la révolution numérique nous fait aujourd’hui miroiter un monde de plus en plus « immatériel », dans lequel l’industrie manufacturière ne jouerait plus qu’un rôle marginal. Mais ce phénomène est plus complexe qu’il n’y paraît. Tous les appareils qui développent la connectivité intègrent de plus en plus de technologies produites par de nouvelles filières industrielles et mondialisées, au point qu’il semble plus pertinent de parler de sociétés « hyper-industrielles ».

Ces mutations nous invitent à dresser un diagnostic plus nuancé de la « désindustrialisation ». La révolution numérique, qui transforme tous nos usages et nos manières de travailler, nous impose de repenser l’industrie sous un jour nouveau. Il s’agit de proposer un récit de ces évolutions qui permette de mieux cerner la place de l’industrie dans l’économie mondialisée et le rôle que peuvent y jouer nos territoires.

2. Le monde a-t-il vraiment tendance à se désindustrialiser ?

Selon l’auteur, l’industrie n’est pas près de disparaître : pendant plus de deux siècles, elle a employé environ 5 % de la population mondiale. Le monde n’a cessé de s’industrialiser depuis l’invention de la machine à vapeur. Il s’agit d’une tendance globale qui ne s’est pas arrêtée avec la révolution numérique.

Mais ce long processus historique n’a pas concerné tous les pays en même temps. L’Occident, berceau de la révolution industrielle, s’est industrialisé le premier, avant d’être rattrapé par d’autres. Les émergents ont adopté différentes stratégies d’industrialisation mais les moyens de production ont eu tendance à se concentrer dans quelques pays, notamment l’Inde et la Chine, développant une concurrence féroce sur la production de biens industriels de bas de gamme ou de gamme intermédiaire.

En France, le secteur industriel a été pénalisé par des fragilités structurelles, comme la forte dépendance de très nombreuses PME à quelques grands donneurs d’ordres ou la faiblesse des marges, qui a pesé sur les investissements productifs. En conséquence, les Français, qui connaissent mal leur propre tissu industriel, ont eu l’impression que leur industrie ne survivrait pas à la concurrence mondialisée et ont rompu avec l’idée que leurs entreprises continueraient d’innover et de transformer.

Cette impression est entretenue par la part décroissante que l’industrie occupe en France dans l’emploi et la valeur ajoutée.

Pourtant, la production industrielle n’a pas cessé d’augmenter. Au moins trois facteurs permettent d’expliquer ce paradoxe : 1) l’externalisation de certaines tâches par les entreprises industrielles, comme la comptabilité, a réduit le périmètre de mesure du secteur industriel ; 2) les gains de productivité, qui ont quadruplé au cours des vingt dernières années, ont mécaniquement diminué la main-d’œuvre nécessaire pour assurer la production ; 3) certains produits ont cessé d’être fabriqués en France face à la concurrence étrangère, ce qui s’est traduit par l’augmentation des importations, notamment chinoises, phénomène plus remarquable que l’existence de produits industriels de qualité fabriqués en France.

Du reste, la convergence accélérée de l’industrie et des services contribue à brouiller la distinction entre ces secteurs : les services bénéficient des gains de productivité permis par l’industrie et s’orientent de plus en plus vers des entreprises industrielles ; les entreprises industrielles ont fait évoluer leur offre dans une logique servicielle.

3. L’émergence d’un nouveau paradigme : la société hyper-industrielle

En réalité, le nouvel ordre productif est plus « hyper-industriel » que « post-industriel », car il s’inscrit dans la continuité de la révolution industrielle. Notre économie relève donc d’un nouveau paradigme qui suit quatre grandes lignes de changement.

1. Elle repose de plus en plus sur les infrastructures (notamment celles qui donnent accès à internet) et les savoirs circulant à plus grande vitesse et à plus grande échelle ;2. Elle valorise davantage les relations au sein d’écosystèmes de plus en plus intégrés, malgré le développement de l’automatisation et des algorithmes accélérant les transactions ;3. Les coûts fixes y ont plus d’importance que les coûts variables (surtout les investissements en recherche et développement par opposition au travail). Elle favorise ainsi la « concurrence monopolistique » en permettant le succès fulgurant d’entreprises très capitalistiques qui parviennent à s’imposer comme des infrastructures incontournables tout en réalisant des économies d’échelles très importantes ;4. Fidèle à la culture « peer-to-peer » des débuts de l’internet, elle se fonde sur les communautés en privilégiant le fonctionnement en réseau plutôt qu’en organisations verticales.

Ces évolutions peuvent contribuer à entretenir plusieurs fantasmes : d’une part, l’idée d’une « dématérialisation » du monde, alors que l’économie mondiale, sous l’effet du rattrapage des émergents, n’a jamais consommé autant d’énergie et de matière et que nous utilisons toujours plus d’appareils électroniques ; d’autre part, celle d’une disparition du travail sous l’effet de la robotisation, alors que notre économie n’a jamais autant valorisé la circulation des talents.

Ces évolutions exigent des responsables politiques qu’ils développent un nouveau projet pour répondre au risque d’accroissement des inégalités qui pourrait en découler.

4. Quels impacts sur les entreprises ?

Pour les entreprises, la véritable transformation ne réside pas tant dans l’automatisation du travail, sur laquelle s’est fondée la révolution industrielle, mais plutôt dans le développement sans précédent de la connectivité, c’est-à-dire la mise en réseaux des machines entre elles, des individus entre eux et des machines avec les individus.

Il en va ainsi du développement de l’impression « 3D » : s’il s’agit véritablement d’une rupture technologique, c’est moins parce qu’elle remplacera le travail humain par des machines que parce qu’elle met en réseau de manière décentralisée une multitude de petits producteurs, en leur donnant accès à des outils de pilotage de la production. La connectivité accrue des objets génère ainsi pour les entreprises d’abondants flux de données provenant directement de l’usage, et non plus de quelque intermédiaire (questionnaires, entretiens collectifs, etc.), comme cela se pratiquait dans la publicité il y a encore quelques décennies.

Ce changement de paradigme favorise l’émergence de nouvelles applications commerciales. En conséquence, les entreprises sont amenées à faire évoluer leurs méthodes de travail. Mais tous les emplois ne sont pas impactés de la même façon. Il convient de distinguer deux types d’emplois : ceux de conception et d’anticipation, situés en amont de la chaîne de production ; ceux de fabrication, situés en aval. Or de plus en plus d’entreprises externalisent les seconds pour ne garder que les premiers, telles Nike, Apple ou Zara, qui conservent ainsi les métiers liés à la conception et à la distribution de leurs produits, dont la fabrication est sous-traitée à d’autres entreprises.

De cette première distinction en découle une autre, celle des emplois « sédentaires » par opposition aux emplois « nomades ». Dans l’évolution de la chaîne de production, seuls certains emplois ont besoin d’être fixés localement (les « sédentaires ») alors que les autres peuvent fonctionner à distance (les « nomades »). Ces derniers sont généralement mieux rémunérés et plus productifs. En France, on estime à 28 % la proportion d’emplois nomades. L’enjeu pour les entreprises, mais aussi pour les pouvoirs publics, consiste donc à créer les conditions favorables à l’attraction de ces emplois nomades afin d’augmenter la productivité de l’économie.

5. Les évolutions de la mondialisation hyper-industrielle

L’organisation du travail se trouve de plus en plus éclatée géographiquement. Cette dynamique, caractéristique de la mondialisation des échanges à l’œuvre depuis le milieu du XIXe siècle, s’est prodigieusement accélérée à partir des années 1980, grâce au développement des nouvelles technologies de l’information et à la baisse importante des coûts du transport, notamment maritime. Les chaînes de production sont ainsi optimisées dans le monde entier : c’est ce qu’on appelle les « chaînes de valeur globales » (ou global value chains, GVC). Elles connaissent actuellement un double phénomène de fragmentation et de polarisation.

La fragmentation des GVC traduit le caractère transnational de la mondialisation actuelle. Concrètement, cela signifie que la part de valeur ajoutée étrangère dans les exportations ne cesse de croître, notamment sous l’effet d’une externalisation partielle des processus de fabrication et de l’approvisionnement en matériels. En France, on estime cette part à 25 %. L’iPhone constitue un bon exemple de ce phénomène : la conception et la distribution sont basées en Californie, l’assemblage se fait en Chine.

Cette tendance laisse présager une accélération continue de la mondialisation par l’internationalisation croissante des chaînes de production. Pourtant, depuis la crise de 2008, le commerce mondial stagne à 30 % du PIB, notamment sous l’effet de politiques de préférence nationale. Ce coup d’arrêt pourrait marquer le début d’une « démondialisation » ; mais après examen on s’aperçoit qu’il s’agit plutôt d’une régionalisation de la production mondiale. On parle désormais des « Factory America », « Factory Asia » ou « Factory Europe » pour désigner le recentrement des GVC sur des ensembles de pays géographiquement proches et commercialement intégrés.

D’où le phénomène de polarisation. Les effets d’agglomération ne sont pas nouveaux : les entreprises ont tendance à se regrouper géographiquement depuis longtemps, pour deux raisons principales : la recherche de grands marchés et de proximité avec le client (couplage par l’aval) ; la présence de fournisseurs en concurrence pour optimiser les coûts de production (couplage par l’amont). Cependant, avec les récents progrès en matière de connectivité, cette tendance s’est accrue, notamment au niveau infranational, autour des régions métropolitaines.

6. De puissantes recompositions géographiques

La diffusion accélérée des nouvelles technologies détermine de puissantes recompositions géographiques, actant le passage d’un « monde en strates » à un « monde en réseaux et en pôles ».

En effet, les technologies se diffusaient auparavant d’une région géographique technologiquement mature aux autres régions technologiquement moins matures avec un décalage temporel marqué ; désormais, les nouvelles technologies sont disponibles partout en même temps, mais elles sont adoptées en premier lieu par les pôles et les réseaux qui mutualisent leurs ressources. Cette évolution a marqué le rattrapage de l’Asie par rapport à l’Occident, et surtout par rapport aux États-Unis ; mais elle a aussi induit le décrochage de certaines zones géographiques à un niveau infranational, en entraînant un double risque d’hyperpolarisation et de rupture centres/périphéries.

Le risque d’hyperpolarisation découle principalement de la « scalabilité » propre au succès de la nouvelle économie. On dit qu’une activité est « scalable » lorsqu’une même unité de travail peut être vendue de nombreuses fois sans augmenter le coût de production. C’est typiquement le cas des plateformes numériques qui s’étendent dans le monde entier et prélèvent des commissions sur chaque transaction réalisée par leur intermédiaire sans que cela augmente directement leurs coûts. En outre, parce que les plateformes tendent à atteindre des positions quasi monopolistiques sur leur marché, elles visent à la logique du gagnant qui emporte toute la mise. D’où l’hyper-concentration des fortes rémunérations pour les emplois des entreprises scalables et pour les capitalisations boursières de ces entreprises en Californie et en Chine.

Quant au risque de décrochage centres/périphéries, il provient d’un décalage fort entre les métropoles, qui attirent les emplois nomades fortement rémunérés ainsi que les entreprises scalables, et les zones périphériques, qui concentrent des emplois sédentaires et précaires dans des entreprises non scalables.

Ainsi, le développement de la mondialisation et la connectivité minent les synergies de proximité en multipliant les sources d’approvisionnement et favorisent l’accroissement des inégalités. Ce phénomène pose la question de la diffusion des richesses et de la croissance des centres vers les périphéries, notamment à l’heure où grandit la tentation sécessionniste des premiers vis-à-vis des secondes. Le risque d’une rupture historique existe.

7. Conclusion

Le terme de « désindustrialisation » a gagné le débat public ; responsables politiques et dirigeants économiques se sont approprié les causes avancées pour expliquer ce phénomène. Pierre Veltz va à contre-courant de cette pensée dominante. En analysant l’évolution complexe du jeu des acteurs impliqués dans la mondialisation en général et les GVC en particulier, l’auteur parvient à démontrer que l’industrie n’a jamais occupé une place aussi importante dans notre économie.

D’où l’émergence d’une société « hyper-industrielle », à rebours des indicateurs trop simples utilisés pour mesurer la prétendue « désindustrialisation ». L’auteur décrit également les principales implications de ce phénomène, notamment en termes de dynamiques territoriales. Il indique enfin les facteurs qui, selon lui, pourraient contribuer à renforcer la place de la France et de l’Europe dans le nouveau jeu des puissances hyper-industrielles, au premier rang desquelles figurent les États-Unis et la Chine.

8. Zone critique

Pierre Veltz livre avec cet ouvrage, court et précis, un argumentaire très convaincant pour désamorcer le mythe de la « désindustrialisation ». Son approche, qui mêle analyses géographiques et économiques, décrit de façon limpide les impacts de l’hyper-industrialisation de nos sociétés sur les dynamiques territoriales. En particulier, l’auteur met clairement en avant les risques d’aggravation des inégalités sociales qui en découlent. Il articule ainsi sa réflexion avec la problématique de rupture entre centres connectés à l’échelle internationale et périphéries déconnectées à l’échelle nationale.

En définitive, l’analyse de la société hyper-industrielle établit un solide diagnostic des nouvelles tendances à l’œuvre et de leur résonance politique. Cependant, on regrette que l’auteur ne nous livre pas davantage de pistes de solution pour maintenir la cohésion sociale dans ce contexte. En effet, s’il décrit bien les pratiques des entreprises ainsi que les décisions politiques qui ont conduit à une telle situation, les perspectives d’action demeurent assez imprécises. Il reviendra donc à chacun de se faire son avis sur la base de cet état des lieux très convaincant et bien documenté. Il devrait utilement nourrir la réflexion de nos dirigeants politiques à l’heure où la colère monte dans les périphéries…

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– La Société hyper-industrielle. Le nouveau capitalisme productif, Paris, Seuil, « La République des idées », 2017.

Du même auteur

– Le Nouveau Monde industriel, Paris, Gallimard, 2000.

Autres pistes

– François Bourguignon, La Mondialisation de l’inégalité, Paris, Seuil, « La République des idées », 2012.– Pierre-Noël Giraud et Thierry Weil, L’Industrie française décroche-t-elle ?, Paris, La Documentation française, 2013.– Jaron Lanier, Internet : qui possède le futur ?, Paris, Le Pommier, 2014.– Nicolas Colin et Henri Verdier, L’Âge de la multitude, Paris, Armand Colin, 2012.– Laurent Davezies, Le Nouvel Égoïsme territorial, Paris, Seuil, « La République des idées », 2015.

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