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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

La Nature est un champ de bataille

de Razmig Keucheyan

récension rédigée parCéline MorinMaître de conférences à l'Université Paris-Nanterre, spécialiste de la communication et des médias.

Synopsis

Société

Tous égaux devant la crise climatique ? Pas vraiment. Si les effets catastrophiques de l’activité humaine sur l’environnement sont ressentis par tous, les groupes sociaux disposent de ressources très différentes pour lutter et se préserver. Les inégalités écologiques sont avant tout des inégalités politiques, c’est-à-dire économiques, sociales et géographiques. Autant de raisons qui expliquent que la nature est aujourd’hui un « champ de bataille », que Razmig Keucheyan entend défricher dans cet ouvrage : inégalités raciales, financiarisation de la nature et guerres vertes forment les grands enjeux écologiques de notre temps.

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1. Introduction

Rien n’échappe à la politique, pas même la nature. Les crises écologiques de ces dernières années qui touchent de façon inégalitaire les individus en sont la preuve : populations pauvres et minorités raciales en sont les premières victimes. C'est dans leurs territoires que sont enfouis les déchets nucléaires.

C'est aussi à proximité de leurs habitations que sont construits usines et axes de circulation. Ce sont encore leurs rivières et leurs lacs qui risquent le plus une contamination des eaux. Les conséquences, dramatiques pour la santé, altèrent considérablement les conditions d'existence et réduisent l'espérance de vie.

Les causes, elles, sont éminemment politiques, en ce qu'elles renvoient à la situation socioéconomique préexistante des individus et aux conflits d'intérêts qui opposent populations favorisées et défavorisées. La solution à la crise écologique ne pourra qu'être politique et devra s’appuyer sur de profonds bouleversements socioéconomiques, que Razmig Keucheyan explore dans cet ouvrage.

2. Penser les inégalités de la crise climatique

C’est sur un constat pessimiste, mais nécessaire, que s’ouvre l’ouvrage : face à un climat en crise qui constitue un défi planétaire, les politiques mondiales peinent à trouver des solutions harmonieuses.

L'auteur récuse d'emblée l'idée selon laquelle le conflit climatique trouvera sa résolution dans une prise de conscience collective et consensuelle. Si le réchauffement climatique n'épargne personne, les populations disposent de ressources différentes pour s'adapter à des environnements en passe de devenir invivables (montées des eaux, canicules, catastrophes…). Ces ressources individuelles peuvent provenir des États comme des marchés économiques, dérégulés depuis les années 1980 (c'est-à-dire agissant sans intervention de contrôle de l'État).

L’idée que la crise climatique trouverait une issue dans un consensus prend source dans la critique historique, remontant aux années 1970, du clivage entre la gauche et la droite. Pour ses tenants contemporains, à l'instar de Yann Arthus-Bertrand ou de Nicolas Hulot, la solution à la crise climatique sera un consensus, plus ou moins imminent, mais dans tous les cas, transversal aux classes sociales. Pourquoi toutes les classes sociales s'uniraient-elles pour lutter contre la crise climatique, dans des sociétés capitalistes qui produisent précisément de larges lignes de partage entre riches et pauvres ? Précisément parce que, à l'inverse de l'économie ou de la culture, la nature, elle, ne distingue pas les richesses dans sa façon de frapper les populations.

À rebours de cette idée, Razmig Keucheyan propose plutôt d'explorer la « justice environnementale » ou la « justice climatique ». Tout comme l'on peut discuter de la justice économique (une meilleure distribution des ressources financières) et de la justice culturelle (une meilleure reconnaissance des groupes sociaux, dans la diversité de leurs valeurs, croyances et pratiques), le monde social peut être compris en termes d'inégalités face au climat. Cette question se pose à diverses échelles, tant au niveau du monde globalisé (en explorant les dettes qu'ont accumulées les pays du Nord, au cours de la colonisation, à l'égard de ceux du Sud), qu'à l'échelle des pays (les diverses populations n'ont pas les mêmes outils et forces pour lutter contre les pollutions qu'elles subissent).

3. Le racisme environnemental

Le nucléaire pose des problèmes en termes de sécurité locale et de gestion des déchets. L'exploitation industrielle produit des nuisances écologiques fortes : contamination de l'eau, émanations toxiques ou encore pollution des terres. Le réchauffement climatique, quant à lui, apporte sécheresses à répétition, terrains improductifs et montée des eaux. L’ensemble augure des crises migratoires considérables. Les conséquences de la crise environnementale sont particulièrement variées, mais elles ont ceci de particulier qu'elles touchent en priorité les mêmes populations défavorisées. Les inégalités préexistantes, produites par les sociétés capitalistes, s'accroissent davantage dans le cas d’une crise environnementale.

Prenons l’exemple de l’enfouissement des déchets nucléaires. Ce sont bel et bien les populations pauvres et les minorités raciales qui sont les plus touchées : non seulement parce que ce sont les territoires de ces populations qui sont choisis lorsqu’il s’agit d’enfouir de tels déchets, mais aussi parce que ces populations sont les moins dotées en capitaux juridiques. Les milieux supérieurs, par contraste, ont à disposition de meilleurs atouts pour se prémunir de telles décisions politiques, que ce soit par héritage ou par une éducation privilégiée. Les populations les plus riches sont mieux dotées en connaissance, compréhension et exercice du droit, ainsi qu’en expression publique et en reconnaissance sociale de leurs actions.

L'ouragan Katrina est l'un des derniers événements historiques ayant cristallisé les inégalités raciales. En août 2005, il inonde presque 80 % du territoire de la Nouvelle-Orléans aux États-Unis, engendre une migration régionale d’un million d’individus vers les États voisins et fait 2 000 morts (un bilan certainement sous-estimé). L’analyse de la cartographie locale révèle rapidement que les populations afro-américaines et pauvres sont les plus touchées, dans la mesure où les milieux supérieurs, forts des précédentes inondations à La Nouvelle-Orléans, ont pris soin de s’approprier les territoires en hauteur. Dans la gestion post-catastrophe, les Noirs-Américains ont aussi été les plus touchés par les opérations de la Garde nationale. La division racialisée de l’espace dans nos sociétés s’accentue plus encore lors de catastrophes.

4. Risques environnementaux et accès aux ressources

Les inégalités écologiques existent soit par rapport à des risques environnementaux plus ou moins accrus, soit par rapport à des ressources environnementales dont les accès sont plus ou moins restreints. Les risques environnementaux doublent l’inégalité sociale et économique face à l’activité industrielle : déchets toxiques, pollution de l’air, contamination des eaux, saturnisme… sont autant de conséquences néfastes qui touchent les plus pauvres, les non-Blancs, les enfants ou les personnes âgées.

À l’inverse, l’activité industrielle en question tend à produire des richesses qui vont consolider les positions favorisées de certains groupes sociaux, au premier rang desquels les milieux supérieurs et les populations blanches.

De plus, les inégalités s’expriment dans les accès aux ressources naturelles, que l’on peut sous-diviser en ressources « brutes » et en ressources « mêlées à des dispositifs techniques ». Les ressources brutes comportent des biens publics ou semi-publics, c’est-à-dire que leur nature même rend, à priori, réfractaire à la propriété privée : l’eau, l’air, ou dans une moindre mesure le bois, le charbon et le pétrole. L’accès à l’eau potable reste très compliqué pour de larges parts de la population mondiale, et la potabilité elle-même varie selon les territoires. De la même manière, la pauvreté énergétique décrit la difficulté de certaines populations à accéder au chauffage, et à se rabattre sur les moyens les moins coûteux, mais les plus polluants, comme le bois. C’est le cas à Athènes, où la crise économique et la politique d’austérité ont produit une recrudescence de coupes illégales, de déforestation et de pollution de l’air.

À la crise écologique, le capitalisme répond comme à toute autre crise : par la financiarisation et par la guerre. D’un côté, il produit un capital « fictif », ce qui lui permet de retarder artificiellement les conséquences immédiates des inégalités qu’il produit, y compris dans le domaine écologique. De l’autre, il engendre inéluctablement des guerres, compte tenu des tensions géopolitiques que soulèvent, notamment, l’extraction et la marchandisation des ressources naturelles, la contestation sociale et la paupérisation ciblée de certaines populations. D’une manière ou d’une autre, le capitalisme fait, ici comme ailleurs, preuve d’une grande adaptation en redéfinissant le champ naturel comme un espace économique. Pire encore, il peut financiariser des domaines entiers, et ainsi tirer profit de la crise.

5. Les stratégies du capitalisme : financiariser la nature

Le système capitaliste a développé de nombreuses formes d’assurances contre les risques climatiques.

Si certains assurent leurs personnes et leurs biens contre des risques financiers ou matériels, d’autres souscrivent à des produits financiers visant à compenser les pertes financières dues à l’environnement, voire à produire du profit sur des catastrophes environnementales. L’assurance est cruciale pour le capitalisme : c’est elle qui permet de stabiliser le système entre la destruction sociale qu’il produit et la stabilité nécessaire à l’investissement, en ce qu’elle offre précisément une prise de risque économique tout en protégeant le placement financier. Le problème, néanmoins, se complique lorsque l’environnement détraqué par l’activité humaine devient hautement imprévisible…

Quels sont les nouveaux problèmes que pose l’assurance aux risques climatiques ? Le premier est quantitatif : la bonne santé d’un assureur repose sur sa capacité à contractualiser suffisamment d’individus pour couvrir les sinistres d’une partie d’entre eux. Or, les catastrophes naturelles, écologiques ou environnementales ont la particularité de toucher simultanément un grand nombre d’individus : quand l’ouragan Andrews a produit, en 1992, des dégâts considérables, estimés à plus d’un milliard de dollars, neuf assureurs ont fait faillite.

Un second problème, corrélé au premier, est l’incertitude grandissante des catastrophes naturelles : si les accidents de voiture peuvent, à de larges échelles statistiques, être « probabilisés », un ouragan ou un tsunami ne répondent pas à ce type de logique. Or, la difficulté à assurer, avec les méthodes et les calculs traditionnels, les risques environnementaux a historiquement encouragé la financiarisation de ce secteur.

De fait, les assurances liées aux risques climatiques sont passées depuis peu entre les mains des marchés financiers. Tandis qu’auparavant, les principaux acteurs de l’assurance étaient les assureurs, les réassureurs (qui assurent les assurances) et l’État comme régulateur du marché voire comme assureur en dernier ressort, ces trois entités doivent aujourd’hui composer avec un nouveau venu qu’est la finance. La financiarisation de la nature produite par le capitalisme se déploie en particulier dans le développement de nouveaux produits d’assurance, jusqu’à produire le secteur de la « finance environnementale ».

La crise écologique est en train d’être instrumentalisée, financiarisée, par le capitalisme pour sortir de la crise économique.

6. Les stratégies du capitalisme : mener des guerres vertes

En parallèle de la financiarisation de la nature, le problème des guerres vertes devient central. L’exploitation par le système capitaliste de la nature produit, en elle-même, des crises environnementales qui accentuent de plus belle les conflits armés. L’équilibre géopolitique déjà fragile de certaines régions supporte de moins en moins bien la raréfaction accrue des ressources naturelles, les crises alimentaires, la mutation des climats océaniques ou encore les migrations forcées.

Autant de phénomènes qui mènent à des « guerres vertes ». Pour endiguer ces conséquences, le recours aux forces militaires est stratégique : les grandes nations comme les États-Unis travaillent à comprendre comment contenir militairement les effets de la crise climatique, et comment en retour adapter les actions militaires existantes aux changements écologiques.

L’environnement des opérations militaires sera, dans les années à venir, profondément chamboulé par la crise écologique, et en particulier par le réchauffement climatique. D’un côté, les interventions des militaires sont prévues pour augmenter considérablement en réponse aux conflits géopolitiques aggravés par la crise : celle-ci apparaît comme un « multiplicateur de menaces », qui va intensifier considérablement les conflits préexistants dans les zones sensibles comme l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine. Inégalités, corruptions, pandémies et conflits sociaux se radicaliseront quand les ressources naturelles viendront à manquer ou que des catastrophes naturelles précariseront encore la population.

D’autre part, les installations militaires à travers le monde, situées sur des points stratégiques, sont menacées par les mutations climatiques et terriennes locales : c’est le cas, par exemple, des bases navales que la montée des eaux rend précaires. La conséquence est immédiate : des réseaux militaires affaiblis dans des zones sensibles encouragent la montée de groupes armés, en particulier dans les domaines du terrorisme, de la piraterie et du narcotrafic. La situation d’un pays comme l’Afghanistan met clairement en relation crise climatique, régime taliban et trafic de drogue.

En retour, des courants « éconationalistes » se structurent, qui articulent écologie et nationalisme en vantant l’exploitation nationale des ressources propres, comme c’est le cas pour la fierté des parcs nationaux aux États-Unis ou du pétrole dans certains pays arabes.

7. Conclusion

Il est inutile, et même délétère, d’espérer que la crise environnementale trouve une résolution dans un consensus transversal aux continents et aux pays, aux partis politiques et aux associations, ou encore aux rapports sociaux qui différencient et organisent les humains – que ce soit par exemple sur le plan de la classe, de l’ethno-racialisation, du genre ou encore de la validité.

La nature n’est pas purement naturelle : elle passe par un ensemble de constructions sociales préexistantes, produites par le système capitaliste, qui fait peser les conséquences néfastes sur les populations les plus vulnérables. Le problème se complique d’autant plus lorsqu’on considère que le capitalisme peut aller jusqu’à tirer profit de ces inégalités-là, et de ces catastrophes-là, lorsqu’il financiarise la nature.

Lorsque le capitalisme envisage la nature comme un espace de profits, Razmig Keucheyan enjoint la société civile à considérer la nature comme un champ de bataille où mener le combat de l’écologie politique.

8. Zone critique

Société et Nature ne sont pas deux entités indépendantes, ni même relativement autonomes l’une par rapport à l’autre, mais opèrent l’une avec l’autre. Razmig Keucheyan livre ici une lecture marxiste des luttes environnementales : l’écologie est pleinement dépendante des inégalités économiques qui structurent le monde social. Préserver l’environnement se fera, non par l’abstraction des différences entre humains au profit d’une vision englobante et solidaire, mais au contraire en produisant une critique écologique qui défend les plus vulnérables contre un système capitaliste dont la pensée marxiste a montré combien il était résilient.

Cet ouvrage s’inscrit directement dans la continuité de cette phrase célèbre attribuée au penseur marxiste Antonio Gramsci, et dont Razmig Keucheyan est spécialiste : « Il faut être pessimiste avec l’intelligence, mais optimiste par la volonté ». L’ouvrage dresse en effet un état des lieux sombre et réaliste des intrications entre inégalités socioéconomiques et inégalités écologiques, tout en appelant à ne pas s’y laisser noyer.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– La Nature est un champ de bataille. Essai d’écologie politique, Paris, Zones, 2014.

Du même auteur– Le constructivisme. Des origines à nos jours, Paris, Hermann, coll. « Sociétés et pensées », 2007.– Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques [archive], Paris, La Découverte, coll. « Zones », 2010.– Avec Gérald Bronner, La Théorie sociale contemporaine, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2012.– Guerre de mouvement et guerre de position. Textes des Cahiers de prison d’Antonio Gramsci, choisis et commentés par Razmig Keucheyan, Paris, La Fabrique, 2012. – Les besoins artificiels : Comment sortir du consumérisme, La Découverte, coll. « Zones », 2019.

Autres pistes– Ulrich Beck, La Société du risque, Paris, Flammarion, 2008.– François Gemenne, Géopolitique du changement climatique, Paris, Armand Colin, 2009.– Naomi Klein, La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Paris, Actes Suf, 2010.– Harald Welzer, Les Guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIe siècle, Paris, Gallimard, 2009.

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