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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Pour en finir avec le Moyen Âge

de Régine Pernoud

récension rédigée parBruno Morgant TolaïniEnseignant à l'université de Nîmes et docteur de l’EHESS en histoire moderne.

Synopsis

Histoire

Méprisés pendant des siècles, les mille ans que couvre le Moyen Âge ont presque toujours été synonyme de crasse ou d’ignorance. Certains mots employés habituellement l’attestent : « féodal » ne désigne-t-il pas l’obscurantisme le plus total ? « Moyenâgeux » les vieilleries poussiéreuses ? Pourtant, cette longue période n’a pas été uniforme et ne ressemblait pas à l’image véhiculée par le cinéma ou la télévision, faite de violence, d’infamie, de saleté. N’a-t-elle pas vu naître l’art gothique et avec lui les cathédrales, dont les splendeurs architecturales sont sans pareilles ? Les femmes ne détenaient-elles pas, durant le Moyen Âge, un rôle spirituel ou politique qui n’a cessé de s’amenuiser à partir du XVIe siècle ? De même, le servage médiéval n’était-il pas totalement opposé à l’esclavage, auquel on l’associe souvent ? En seulement 150 pages, l’historienne déconstruit les idées reçues relatives au Moyen Âge et en offre une vision très différente.

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1. Introduction

Proposer une vulgarisation sur le Moyen Âge, voilà quelle était l’ambition de Régine Pernoud en rédigeant cet ouvrage. Elle entendait rectifier dans l’esprit du plus grand nombre les images très négatives véhiculées sur cette période, notamment par le cinéma ou la télévision. Dans les années 1970 en effet, les recherches érudites menées depuis de nombreuses années et qui rendaient à la période ses lettres de noblesse n’avaient pas encore atteint le grand public. Les historiens étaient peu écoutés ou du moins peu entendus, et seuls des écrivains d’histoire, qui touchaient davantage de personnes, parvenaient à faire entendre une voix, bien souvent très éloignée des faits.

L’historienne découd une à une toutes les idées reçues qui touchent le Moyen Âge. Elle démontre avec habileté que la Renaissance, qui lui succéda n’en fut pas une. Elle explique que l’art médiéval n’était en rien austère, mais très coloré. De même que l’Inquisition ne fut pas l’institution violente qu’on imagine, et que les femmes avaient toute leur place dans la société féodale.

2. Un constat

Régine Pernoud fait débuter son étude par un constat, celui de la présence très importante de vestiges du Moyen Âge dans notre environnement quotidien : impossible de circuler sans croiser un clocher, une chapelle ou une cathédrale de l’époque médiévale. L’afflux de touristes est d’ailleurs habituel dans les édifices du temps, le Mont-Saint-Michel recevant chaque année plus de visiteurs que le Louvre. Elle explique également qu’il existe un décalage très grand entre ce qu’admirent les Français du Moyen Âge et ce que recouvre pour eux ce terme. Dans l’esprit populaire, Moyen Âge renvoie toujours à une époque d’ignorance, d’abrutissement et de sous-développement généralisé, même si ce fut le temps où furent bâties les cathédrales qui jalonnent notre paysage.

À cela s’ajoute que le terme « Renaissance » qui fait référence à la période qui a directement suivi le Moyen Âge, renvoie au domaine des arts et des lettres de l’Antiquité, qui semblaient ainsi « renaître » et briller de nouveau après dix siècles de soi-disant ténèbres. L’historienne explique que cette Renaissance de la pensée antique ne concernait en réalité qu’une certaine Antiquité, centrée sur le siècle de Périclès. En outre, au Moyen Âge, il n’y eut pas de rejet de la période précédente, et les auteurs latins et grecs étaient fort connus, ils n’avaient pas sombré dans l’oubli comme l’ont affirmé les intellectuels du XVIe siècle.

La véritable nouveauté de la Renaissance résidait dans l’utilisation des textes antiques, qui n’étaient plus, comme au Moyen Âge, des trésors à exploiter, mais des modèles à imiter. Le domaine de l’invention dans l’art appartenait donc au Moyen Âge, bien plus qu’à la Renaissance. Ainsi, à l’époque romane, l’architecture a été conçue en suivant des nombres à peu près partout semblables, et ce dans toute l’Europe. L’exemple des abbayes, dans lesquelles l’agencement des bâtiments répondait aux nécessités de la vie en commun, est ainsi frappant : chapelle, dortoir, réfectoire, cloître, avec des variantes correspondant aux modes de vie des divers ordres religieux. Pourtant, les différents ornements dont elles sont parées en font des lieux uniques, reconnaissables entre toutes, notamment les couleurs dont les façades sont parées.

Enfin, l’archiviste qu’est Régine Pernoud ajoute qu’il suffit de feuilleter un manuscrit médiéval pour constater la capacité de création à cette période, notamment à travers la perfection de l’écriture, de la mise en page ou du sceau qui l’authentifiait.

3. Culture et pouvoirs

L’ouvrage se penche également sur littérature médiévale et le peu qui en subsiste dans notre mémoire collective. Régine Pernoud précise que si quelques rares spécialistes connaissent les grands noms qui illustrent les lettres au Moyen Âge, cela ne signifie pas qu’elles n’offrent pas d’intérêt. La capacité d’invention d’auteurs tels que Virgile le Grammairien au VIe, Aldhelm au VIIe, ou Bède le Vénérable au VIIIe siècle était très grande. De ces écrits, l’historienne retient l’intense richesse de pensée et de poésie, ainsi que la frappante liberté d’expression.

De même, le Haut Moyen Âge a vu se répandre le livre dans la forme où il se présente encore de nos jours, le codex, instrument de la culture, qui remplaçait le volumen, ou rouleau antique. C’est également à cette époque que fut élaboré le langage musical qui sera celui de tout l’Occident jusqu’à notre temps ; l’activité poétique et musicale est alors intense avec la création de multiples hymnes et chants liturgiques. On sait par exemple que le chant grégorien date du VIIe siècle. Les noms mêmes des notes de la gamme ont été tirés d’un hymne du VIIIe siècle en l’honneur de Saint Jean-Baptiste, intitulé Ut queant laxis. Tout concourt donc à réfuter l’idée d’un peuple médiéval « frustre et ignare », pour reprendre les termes de l’ouvrage.

En ce qui concerne les pouvoirs, l’historienne explique qu’ils étaient régis par la coutume : les usages s’introduisaient sous la pression des circonstances. Ils reposaient sur des liens personnels, d’homme à homme : on s’engageait devant tel seigneur et il existait un code d’honneur. La féodalité était faite d’alliances qui se nouaient et se dénouaient. Le château, organe de défense et asile de toute la population rurale en cas d’attaque, était le lieu où s’apprenaient les règles de la chevalerie. Mais l’ouvrage revient surtout sur le pouvoir royal : l’héritage monarchique entre des souverains médiévaux et d’autres des XVIIe ou XVIIIe siècles est contesté.

Selon Régine Pernoud, l’évolution de la fonction dans le temps est telle qu’il est impossible de voir en Louis XIV un continuateur de Saint-Louis : le roi féodal était un seigneur parmi d’autres et, comme les autres, il administrait un fief, rendait la justice et défendait ceux qui peuplaient son domaine ; il ne pouvait toutefois pas édicter de loi générale ou percevoir d’impôt sur l’ensemble du royaume.

4. Aux marges de la société ?

La substitution du servage à l’esclavage est sans doute le fait social qui souligne le mieux la disparition du droit romain et de la mentalité romaine dans les sociétés occidentales dès les Ve-VIe siècles. Car le serf médiéval était traité comme une personne, et non comme un meuble comme c’était le cas dans l’Antiquité.

Il vivait sur le domaine qu’il cultivait, bêchait, semait et moissonnait, et s’il lui était interdit de quitter cette terre, il savait qu’il allait toucher sa part de la moisson. Par ailleurs, le serf avait tous les droits de l’homme libre : il pouvait se marier, fonder une famille, et léguer ses biens à ses enfants. Sa situation était radicalement différente de celle de l’esclave, alors que les deux statuts sont souvent associés, y compris par les universitaires qui, pour plus de commodité, ont souvent traduit le mot latin « servus » par celui d’« esclave ». Toutefois, le serf était dans une situation d’infériorité et il était par exemple inconcevable pour un noble d’épouser une serve. Aussi, les hommes ont souvent cherché à se libérer de cette condition, notamment grâce à l’Église, alors d’une source de mobilité sociale.

Le travail de Régine Pernoud rend également hommage à l’histoire des femmes, domaine alors peu étudié au moment de la rédaction de l’ouvrage. Au temps de la féodalité, le couronnement de la reine, qui se faisait généralement à Reims, avait autant de valeur que celui du roi. Ainsi, Aliénor d’Aquitaine ou Blanche de Castille eurent une réelle influence sur leur siècle, et exercèrent le pouvoir sans conteste lorsque le roi était absent.

Même dans l’Église, des femmes jouirent d’une extraordinaire puissance au Moyen Âge : certaines abbesses étaient des seigneurs féodaux, administrant de vastes territoires, et leur pouvoir était respecté par tous les autres seigneurs. Enfin, les femmes ordinaires, paysannes ou citadines, n’étaient pas exclues de la société : elles votaient dans les assemblées urbaines, ouvraient des commerces, exerçaient un métier, de maîtresse d’école à médecin, en passant par copiste ou plâtrière. Ce n’est qu’à la fin du XVIe siècle que la femme fut écartée de toute fonction au sein de l’État.

5. La lutte contre l’hérésie

Dans les mentalités de l’époque féodale, les liens entre le profane et le sacré étaient très étroits, et toutes les déviations doctrinales prenaient une grande importance. Aussi, sous bien des rapports, l’Inquisition fut une réaction de défense d’une société pour laquelle, à tort ou à raison, la préservation de la foi paraissait aussi importante que de nos jours celle de la santé.

Le terme inquisitio, qui signifie « enquête », ne prit son sens juridique qu’en 1184, lorsque le pape Lucius III exhorta les évêques à rechercher activement les hérétiques pour évaluer la progression du mal dans leur diocèse. Parmi eux, les cathares, dont la doctrine reposait sur un dualisme absolu : l’univers matériel serait l’œuvre d’un dieu mauvais, seules les âmes ont été créées par un dieu bon. Régine Pernoud revient également sur les peines qui étaient généralement appliquées par l’Inquisition : l’emmurement, c’est-à-dire la prison, la condamnation à des pèlerinages ou au port d’une croix d’étoffe cousue sur les vêtements, et dans environ un cas sur quinze, à la peine du feu.

En fait, pour l’immense majorité des croyants, l’Église était parfaitement dans son droit en exerçant un pouvoir de juridiction : en tant que gardienne de la foi, celui-ci lui a toujours été reconnu par ceux qui, de par leur baptême, appartenaient à l’Église. De là, par exemple, l’acceptation générale de sanctions telles que l’excommunication, qui consistait à placer, hors de la communion des fidèles, celui qui ne se conformait pas aux règles instituées par l’Église en tant que société. Un territoire tout entier pouvait également être frappé d’une sorte d’excommunication qui s’appelait un « interdit », cela permettait de contraindre à l’obéissance celui qui en était le responsable, le seigneur. C’était un moyen très efficace d’obtenir l’amendement du coupable, car l’interdit entraînait la suspension de toute cérémonie religieuse, les cloches cessaient de sonner, les offices n’étaient plus célébrés, ce qui rendait la vie des populations insupportable.

De manière plus générale, l’Inquisition ne fut pas aussi mal vécue que nous pourrions l’imaginer, car elle introduisait pour la première fois une procédure d’enquête, mais surtout elle mettait en place une justice régulière en lieu et place du déchaînement populaire qui infligeait, auparavant, les pires peines aux hérétiques.

6. La question de l’Histoire en tant que discipline

Il est facile de manipuler l’Histoire, consciemment ou inconsciemment, à l’usage d’un public qui ne la connaît pas. C’est d’autant plus vrai que, pour le Moyen Âge, les sources sont plus rares, car le droit écrit ne s’appliquait pas partout.

De même, la confusion est très fréquente entre sources littéraires et sources historiques. Aussi, la teneur des chansons de geste ou celle des romans de chevalerie a souvent été prise au pied de la lettre, au point d’en faire des personnages de la vie courante du Moyen Âge. Régine Pernoud reproche aux commentateurs de s’obstiner à prendre dans une acception littérale des œuvres de pure fantasmagorie : tout ce qu’on peut demander à une œuvre littéraire, c’est d’être l’écho d’une mentalité et non la description d’une réalité, encore moins sa description exacte.

L’historienne octroie également, en guise de dernier chapitre de son ouvrage, une place à la manière dont l’Histoire est enseignée. Elle insiste sur une absurdité : le principe qui consiste à découper l’Histoire en quelques tranches qui sont étudiées chaque année tout au long de la formation des élèves. Elle propose également quelques pistes pour les éducateurs. Pourquoi ne pas faire revêtir à cette discipline des formes différentes ? Dans les petites classes, l’Histoire pourrait être enseignée par anecdotes, pour laisser de la place à l’imagination, car, jusqu’à 9 ans, la succession dans le temps ne compte pas, et il semble donc tout à fait inutile jusqu’à cet âge d’encombrer la mémoire avec des dates.

Plus tard, vers 9-12 ans, Régine Pernoud propose de se pencher sur le monde qui entoure les élèves, en recourant à l’histoire locale. Le recadrage sur une histoire plus générale, à la fois chronologique et évènementielle, ne peut être réussi qu’après de tels préalables. Elle termine son ouvrage en expliquant que la portée de l’Histoire en matière d’éducation pourrait être immense pour la maturation intellectuelle, car à se familiariser avec d’autres temps, d’autres époques, d’autres civilisations, on prend l’habitude de se méfier des critères du sien : ils évolueront comme d’autres ont évolué.

7. Conclusion

Au premier abord, l’ouvrage de Régine Pernoud nous invite à renoncer au terme « Moyen Âge », profondément dépréciatif (et il l’est encore davantage en anglais, Dark Ages), en mettant en lumière les apports considérables qu’ont constitués ces mille années.

De la place des femmes à l’Inquisition, tous les clichés de la période sont analysés et déconstruits. Mais l’historienne va encore plus loin, et propose dans cet essai une véritable réflexion sur l’Histoire, son rôle et son utilité dans notre société. Selon elle, le profit général de cette discipline ne réside pas dans l’idée qu’elle puisse apporter une solution aux problèmes du jour, mais bien qu’au contraire, elle serve pour permettre l’émergence d’une autre solution, susceptible cette fois de fonctionner.

8. Zone critique

Ce grand essai a l’immense avantage d’être court, direct et passionnant. L’historienne Régine Pernoud y aborde des erreurs historiques ancrées dans notre imaginaire collectif. Avec ce livre, le Moyen Âge a été à la fois dépoussiéré, redécouvert par le grand public et toute sa valeur lui a été rendue.

On pourrait toutefois reprocher à ce travail de sans cesse comparer le Moyen-Âge à la Renaissance, pour mieux valoriser le premier au détriment de la seconde. N’était-ce pas l’objet de cette étude que de regretter le découpage de l’histoire en périodes hermétiques dont certaines seraient considérées comme plus ou moins dépréciées ? Sans doute faut-il y voir un moyen de défense d’une médiéviste passionnée.

Enfin, nous pourrions regretter que les pistes d’enseignement de l’Histoire proposées dans l’ouvrage, pleines de bon sens, n’aient jamais été appliquées.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Pour en finir avec le Moyen Âge, Paris, Le Seuil, 2014 [1977].

De la même auteure– La femme a temps des cathédrales, Paris, Le livre de poche, 1980.– 8 mai 1429. La libération d’Orléans. Coll. Trente journées qui ont fait la France. Gallimard, 2006 [1969].

Autres pistes– Franck Collard et Michel Balard, Pouvoirs et culture dans la France médiévale, Paris, Hachette, 1999.– Dominique Barthélemy, L’ordre seigneurial, Paris, Le Seuil, 1990.– Georges Duby, Le chevalier, la femme et le prêtre, Paris, Robert Laffont, 1997.– François-Louis Ganshof, Qu’est-ce que la féodalité ?, Paris, Tallandier, 1982.– Jacques Le Goff, La civilisation de l’Occident médiéval, Paris, Flammarion, 1982.

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