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Une mer pour deux royaumes

de Renaud Morieux

récension rédigée parBruno Morgant TolaïniEnseignant à l'université de Nîmes et docteur de l’EHESS en histoire moderne.

Synopsis

Histoire

La France et l’Angleterre, éternelles ennemies ? Tout semble le montrer : des guerres menées par le Roi-Soleil au blocus napoléonien. L’antagonisme entre les deux pays semblait renforcé par une barrière naturelle : la Manche. En mettant au cœur de la réflexion cette étendue maritime, l’ouvrage de Renaud Morieux propose une nouvelle interprétation des relations franco-anglaises, sur la longue durée. Du XVIIe siècle à la Révolution française, alors que grandissait la rivalité entre les deux États, le Channel devint une frontière internationale, à la fois lieu d’échanges et de surveillance. Mais celle-ci ne fut jamais imperméable. Au fil d’une étude qui mêle histoire politique, histoire économique et histoire culturelle, Renaud Morieux étudie ici la notion même d’identité nationale.

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1. Introduction

Produit de sa thèse de doctorat, l’ouvrage de Renaud Morieux a pour objet de réviser en profondeur les nombreuses idées reçues construites à travers les relations franco-anglaises du début du début du XVIIe siècle jusqu’aux dernières heures de la Révolution. Longtemps, il s’est agi de visions simplistes, notamment celle des conflits irrémédiables entre la France et l’Angleterre, une nouvelle guerre de Cent Ans se poursuivant de Louis XIV à Napoléon et dont certains événements sportifs seraient encore aujourd’hui les échos lointains. Cette idée d’une confrontation quasi naturelle s’est imposée comme un lieu commun historiographique de part et d’autre de la Manche.

Prenant la suite des récents travaux qui ont fait de la Méditerranée et de l’Atlantique des domaines de recherche historique, Renaud Morieux montre comment la Manche est devenue une frontière, élément de séparation entre les deux royaumes mais également de lien de contact et de circulation. Puisant dans l’anthropologie, la sociologie et abordant un temps long, l’historien revient sur la notion de frontière à l’époque moderne, entité « mouvante et toujours redéfinie », a fortiori lorsqu’elle est liquide. Privilégiant le temps long, l’étude aborde toute la seconde partie de l’Époque moderne.

2. Un territoire à définir

Renaud Morieux distingue dès la première partie de son ouvrage trois phases dans l’histoire de la Manche. La première englobe le Moyen Âge jusqu’au XVIe siècle : appelée, comme dans l’Antiquité, mare britannicum, elle était encore considérée comme une marge et n’apparaissait que comme une partie du « vaste océan », sans être singularisée : la célèbre carte de France d’Oronce Fine datée de 1525, inspirée de la Géographie de Ptolémée rédigée vers l’an 150, utilisait encore l’expression « la grand mer oceane », inscrite à la fois dans le golfe de Gascogne et dans la Manche. Elle n’était ainsi pas encore considérée comme un lieu autonome ou original, ne constituant qu’un espace de séparation entre la France et l’Angleterre.

D’une manière générale, dans de nombreuses cartes du XVIe siècle, les espaces frontaliers et les frontières, même entre États, n’étaient pas représentés ; il fallut attendre le début du XVIIIe siècle pour qu’elles contiennent les limites territoriales, figurées par des couleurs particulières ou des lignes plus épaisses que les délimitations internes des royaumes.

À partir du XVIIe siècle, la rivalité franco-anglaise à propos de la Manche s’affirma et les toponymes commencèrent à se différencier dans les deux langues. Ainsi, la « Manche » correspondait à l’« English Channel » en anglais, et les « îles anglo-normandes » aux « Channel Islands ». Ces dénominations de lieux révèlent un rapport de force évolutif : les glissements sémantiques témoignent d’une politisation croissante de la mer. Le premier géographe français à utiliser le terme « Manche » fut Nicolas Sanson (1600-1667), dans sa Description de la France ; l’appellation s’imposa progressivement dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Longtemps rejetée à la périphérie des territoires, cette mer devint un espace de confrontation : entre les premières décennies du XVIIe siècle et le milieu du XVIIIe, elle fut peu à peu définie comme un espace-frontalier entre l’entité « France » et l’entité « Angleterre ».

À partir du milieu du XVIIIe siècle enfin, la Manche devint une véritable marche, autrement dit une frontière entre les deux États. Mais la conception de ce territoire était différente pour les deux royaumes : la dénomination « English Channel » témoignait d’une intention de souveraineté anglaise sur ces eaux, alors que la France avait choisi de limiter ses ambitions à ses eaux territoriales.

3. Une frontière militaire

Ce sont les États qui ont fait de la Manche une frontière militaire, mais en suivant une logique très différente tant en France qu’en Angleterre. En France, au XVIIe siècle, les périphéries maritimes furent érigées en barrières face à l’ennemi.

Ce fut sous Louis XIV, avec Colbert et Vauban, que furent posés les fondements de la frontière maritime française : quelques ports furent puissamment fortifiés (tels Caretan ou Granville) et la défense des côtes était assurée par des milices garde-côtes, dont les membres étaient recrutés parmi les populations locales, chargées de prévenir les invasions ennemies, principalement anglaises. La guerre de Sept Ans, qui opposa notamment la France à l’Angleterre de 1756 à 1763, entraîna une militarisation du littoral de la Manche. En 1759, les fortifications côtières, jusque-là sous la tutelle conjointe des Ministères de la Guerre et de la Marine, passèrent sous le contrôle exclusif de la première.

La même année, la garde-côte passa, elle aussi, sous la coupe du secrétaire d’État à la guerre. Ces changements marquent, selon Renaud Morieux, le rapport français à la frontière maritime : celle-ci commence aux côtes. La Révolution française sembla changer la donne : la garde-côte fut dissoute en 1792 et ses attributions passèrent aux gardes nationaux, avec l’idée que la défense de la frontière n’était pas l’apanage de ses habitants mais de tous les citoyens français.

Mais les stratégies défensives ne furent guère renouvelées et l’on continua à utiliser les travaux de Vauban ainsi que ses conceptions de la guerre. De même, la garde-côte, à peine supprimée, ressuscita dès 1793 à la faveur de la guerre européenne, redonnant aux populations littorales la charge de défendre la nation.

En Angleterre, la défense du territoire reposait sur la puissance navale, et se déroulait donc sur mer. Cette idée commença à être contestée durant la guerre de Sept Ans, mais en pratique, la défense du territoire privilégiait toujours la marine, et il fallut attendre les guerres contre Napoléon pour que des fortifications de grande ampleur commençassent à hérisser les côtes sud du pays. Une autre différence entre les deux États résidait aussi dans le recrutement de la garde-côte, où en Angleterre le critère territorial n’était pas aussi évident qu’en France : un milicien anglais n’avait jamais la garantie de servir dans sa région d’origine.

4. Entre deux nations : les pêcheurs

L’impact de la guerre sur l’activité des gens de mer était pour la plupart du temps désastreux, d’autant qu’elles furent à la fois nombreuses et longues aux XVIIe et XVIIIe siècles. Victimes des déprédations des corsaires ou des marines de guerre, sujets au recrutement, les pêcheurs constituaient une proportion non négligeable des prisonniers dans les deux États. Renaud Morieux précise que les pertes étaient à ce point considérables que certains ports, touchés par des conflits à répétition, abandonnèrent même totalement la pêche au XVIIIe siècle.

Malgré cela, les contacts entre les pêcheurs des deux rives de la Manche, si fréquents en temps de paix, n’étaient pas totalement interrompus par la guerre, et n’étaient pas toujours inamicaux. Ainsi, ces groupes parvenaient souvent à influencer les gouvernements locaux et à faire adopter des « trêves de pêche ».

C’est ainsi qu’une convention fut conclue entre la France et l’Angleterre le 28 juin 1708, interdisant à tous les bateaux, de guerre ou de commerce, de s’en prendre aux navires de pêche de la Manche. L’aspect le plus original de ce type de traités était qu’ils étaient négociés directement entre les institutions municipales ou les groupes d’intérêt français et anglais, court-circuitant de ce fait la diplomatie officielle. Les populations locales pouvaient ainsi affecter les processus de décision des États.

En outre, les pêcheurs de la Manche pouvaient facilement modifier leurs alliances de part et d’autre d’une frontière mal délimitée, au gré de leurs intérêts : leur « terroir » avait des limites variables, d’autant plus que la ressource contenue est mouvante, ce qui empêchait une véritable territorialisation maritime des identités nationales. Le langage habituel des pêcheurs, étudié par l’historien, défendait parfois l’intérêt de la communauté locale, parfois celui de l’État. Le patriotisme n’était pas toujours rentable pour eux dans leur dialogue avec les autorités, et c’était souvent leur unité qu’ils préféraient mettre en avant, afin de faire davantage pression. Renaud Morieux ajoute sur ce point qu’il ne s’agit pas de dire que les communautés de pêcheurs étaient imperméables aux idées nationales, mais seulement que celles-ci n’étaient pas forcément mises en avant.

5. Voyages et voyageurs

Une frontière étatique est un filtre, une sorte de « membrane politique », à travers laquelle les hommes, les biens, les richesses et les informations doivent passer afin d’être acceptées ou non pas l’État. Certains la voyaient comme un mur, d’autres comme une passerelle. En raison de leur importance stratégique et économique, les frontières contenaient les infrastructures de surveillance.

Leur franchissement marquait le passage d’une aire de souveraineté à une autre et, souvent, la découverte de codes culturels différents. L’arrivée en territoire étranger avait aussi des conséquences matérielles très concrètes : à peine débarqués de leur bateau, les voyageurs étaient distribués en différentes classes, certains étant immédiatement autorisés à poursuivre leur parcours, d’autres devant au contraire se conformer à des formalités administratives, qui allaient du contrôle des passeports et de la fouille des bagages jusqu’à l’interrogatoire par la police locale.

À partir de la période révolutionnaire, la pratique de la collecte d’information sur les migrants à la frontière maritime fut systématique, en France comme en Angleterre, alors qu’auparavant elle ne concernait que les personnes circulant à l’intérieur des territoires. Il s’agissait, pour l’Angleterre, de s’opposer aux partisans de la Révolution et, en France, à ceux de la contre-révolution.

En outre, les méthodes utilisées par les administrations des deux États pour contrôler l’arrivée et le départ des étrangers de leur territoire étaient très proches. Il s’agissait principalement de déclarer son nom, son statut social, son occupation, en échange de quoi on pouvait obtenir un certificat d’entrée.

Renaud Morieux explique que la Révolution, qui affecta toute l’Europe, n’interrompit pas les échanges transfrontaliers, car une frontière ne pouvait être totalement étanche. À la différence de l’Angleterre, celles de la France n’étaient pas seulement maritimes, ce qui rendait la fermeture complète du territoire presque impossible. L’historien précise également qu’en 1802, après la signature de la paix d’Amiens entre les deux États, l’Angleterre se dota d’une bureaucratie spécialisée dans les questions migratoires. Le gouvernement anglais proposa même aux autorités françaises de collaborer dans la surveillance des migrants transmanche, mais cette proposition ne fut pas suivie d’effet.

6. Des réseaux élargis

En mettant l’accent sur les échanges, la Manche peut être considérée comme une région-frontière, et non comme une frontière politique et militaire fermée.

De fait, l’espace de circulations franco-anglaises débordait de la Manche, car les échanges économiques ne respectaient pas les frontières définies par les États, comme le montre la persistance en temps de guerre de flux transfrontaliers, de personnes et de marchandises. Il y avait donc une réelle difficulté pour les États à s’opposer aux circulations internationales. Rançon du succès de la fixation de la Manche comme barrière, les migrants préféraient passer par Ostende ou Bruges plutôt que par Calais ou Dunkerque ; en focalisant le contrôle à des points fixes, dans les ports ou les villes-frontières, les États laissaient ouverts des boulevards qu’empruntaient les migrants.

En outre, il existait une réelle difficulté pour la France et l’Angleterre à imposer aux populations une législation perçue comme contraire aux intérêts locaux. La communauté rurale faisait bloc devant les intrusions d’un pouvoir central perçu comme étranger et s’immisçant dans des questions qui devaient relever de l’autorégulation. Ainsi dans le Cambrésis, lorsqu’en 1763 l’intendant Gillaboz fit interroger les autorités villageoises pour connaître l’identité des 19 mulquiniers (tisseurs) qui avaient quitté la paroisse en direction de l’Angleterre, il se heurta à un silence éloquent ; ceux-ci furent pourtant arrêtés à Bruges car ils ne possédaient pas de passeport, pourtant obligatoire. L’aide des habitants dans la protection de la fuite était généralement capitale, et les départs n’entraînaient pas l’exclusion de la communauté, chacun bénéficiant des liens tissés entre les familles à son profit.

Les techniques utilisées pour se dérober à la surveillance des autorités étaient toujours les mêmes, s’appuyant sur des intermédiaires qui faisaient la navette, et le plus souvent pour rejoindre des membres de la famille installés outre-Manche. Renaud Morieux précise en effet que la plupart des migrants transmanche sont des « migrants passifs », qui rejoignaient à l’étranger des personnes qu’ils connaissent déjà. La dimension religieuse comptait également : bien des migrants français qui tentaient de rejoindre l’Angleterre aux XVIIe et XVIIIe siècles étaient protestants.

7. Conclusion

L’ouvrage de Renaud Morieux réunit deux nations traditionnellement perçues comme antagonistes en prenant comme fil conducteur le bras de mer qu’est la Manche, soulignant les oppositions et les proximités de la France et de l’Angleterre des XVIIe et XVIIIe siècles.

En déconstruisant les rapports ayant opposé les deux royaumes, l’historien décrit la lente instauration d’une frontière maritime et l’invention d’un territoire nouveau où les relations étaient complexes, faites de nombreux affrontements et de multiples circulations. Au-delà donc de simples considérations territoriales et étatiques, il s’interroge sur les pratiques et les comportements des populations locales, notamment leur attachement à la nation, ainsi que sur leur manière de résister aux autorités.

Ainsi, l’étude de la Manche apparaît comme un véritable laboratoire des identités multiples, à la fois anglaises et françaises.

8. Zone critique

Renaud Morieux entendait fissurer la représentation d’une sempiternelle hostilité franco-anglaise de Louis XIV à Napoléon, jadis considérée par l’historien Jean Meyer comme une « seconde guerre de Cent Ans ». À bien des égards, il y parvient. Son analyse de la Manche permet tout d’abord de comprendre qu’une frontière est avant tout une construction et surtout il l’envisage comme un lieu de sociabilité, loin de l’image communément répandue d’une ligne infranchissable qui ne serait qu’un lieu de combats entre États. Aussi, il éclaire la notion d’identité nationale et montre les écarts sensibles qui existaient entre les discours et les pratiques, de la part de tous les acteurs de cet espace maritime.

Un ouvrage pointu qui se lit facilement et avec plaisir, ouvrant assurément de nombreuses perspectives de recherche autant autour de la notion de frontière et celle des espaces maritimes.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Renaud Morieux, Une mer pour deux royaumes. La Manche, frontière franco-anglaise (XVIIe-XVIIIe siècles), Rennes, PUR, 2008.

Autres pistes– Christian Borde, Calais et la mer, 1814-1914, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1997.– Fernand Braudel, L’Identité de la France. Espace et histoire, Paris, Flammarion, 1990.– Christophe Cérino, Aliette Geistdoerfer, Gérard Le Bouëdec et François Ploux (dir.), Entre terre et mer. Sociétés littorales et pluriactivités (XVe-XXe siècle), Rennes, PUR, 2004.– Catherine Denys, Frontière et criminalité, 1715-1815, Arras, Presses universitaires d’Artois, 2001.– Daniel Nordman, Frontières de France. De l’espace au territoire, XVIe-XIXe siècle, Paris, Gallimard, 1998.– Daniel Roche, Humeurs vagabondes. De la circulation des hommes et de l’utilité des voyages, Paris, Fayard, 2003.

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