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Les Métamorphoses de la question sociale

de Robert Castel

récension rédigée parMahaut RitzDocteure en philosophie (Grenoble Alpes-Berlin) et actuellement chercheuse associée au Centre Marc Bloch de Berlin.

Synopsis

Société

Ce livre est sans doute l’ouvrage le plus fondamental de l’œuvre de Robert Castel, et assurément essentiel pour les sciences sociales, sur la question de la vulnérabilité sociale. Castel y développe un appareil conceptuel visant à saisir la précarité de notre époque, tel qu’elle apparaît dans les années 1970, alors que les décennies précédentes connaissaient une stabilisation de l’emploi et une hausse des protections sociales. Il ancre son analyse dans l’histoire du salariat, revisitée de la fin du XVIIIe siècle à nos jours.

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1. Introduction

Face à l’ébranlement de la condition salariale, amorcé dans les années 1970, Robert Castel propose dans cet ouvrage une « histoire du présent » qui doit nous permettre de comprendre ce retournement de situation et d’agir en conséquence. La précarisation du travail via l’essor du recours à de nouvelles formes précaires d’emploi, la hausse du chômage et le désengagement de l’État social rompent avec le modèle d’organisation du travail des décennies précédentes, qui prônait le plein-emploi, sa sécurité et avait rattaché au travail un système de protections aujourd’hui en déclin.

L’augmentation du nombre de précaires, très forte au moment où Castel publie cet ouvrage au milieu des années 1990, en est l’indice incontestable. Pour pouvoir saisir l’ébranlement de la condition salariale, qui comme le souligne Castel menace la société dans son ensemble, celui-ci s’intéresse aux transformations dont hérite l’époque actuelle et s’interroge sur ce qui distingue les anciennes situations de vulnérabilité de la précarité d’aujourd’hui. Que comportent-elles de différent et de commun ?

Il distingue dans son ouvrage trois grands tournants dans l’histoire du salariat, depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui, et met en lumière la manière dont chacun de ces tournants se confronte à la question de la cohésion de la société, dans laquelle le travail joue un rôle fondamental. À partir de cette reconstruction historique, Castel réaffirme l’actualité de la « question sociale » et la nécessité que nous avons d’y répondre.

2. Centralité du travail et « question sociale »

Comme l’annoncent le titre et le sous-titre de l’ouvrage, la « question sociale » et le salariat sont étroitement liés. Le travail se trouve en effet au cœur de la « question sociale » dans la mesure où celui-ci est un support privilégié d’intégration dans la société. La question sociale se pose à des moments de l’histoire où la société se trouve déstabilisée et tente de conjurer le risque de sa fracture, matérialisé par le fait qu’une part toujours plus importante de la population se trouve reléguée aux marges de la société. Elle est donc toujours liée à la question du paupérisme.

Le fait que le travail et l’intégration à la société soient aussi étroitement liés n’est pas le résultat d’une loi mécanique, mais plutôt celui de l’histoire de l’organisation du travail, à commencer par celle du travail salarié. Parallèlement, c’est lorsque celui-ci se met en place en tant que tel qu’est nommée pour la première fois explicitement la « question sociale » : les années 1830 prennent conscience des conditions d’existence d’acteurs de la révolution industrielle, les prolétaires, et s’interrogent sur la place que ceux-ci peuvent occuper dans la société industrielle. Cette question fait place à des dispositifs développés pour favoriser leur intégration.

Pour autant, le travail et l’intégration sociale s’associent différemment selon les périodes. Ils s’associent avant la première formulation explicite de la « question sociale » au XIXe siècle, alors que la mise en place du salariat commence à percer sous les tutelles de l’Ancien Régime. Mais la centralité du travail salarié trouve son sens fort avec la mise en place d’un véritable statut de l’emploi après la Seconde Guerre mondiale. Ce statut définit un nouveau rapport salarial qui se distingue considérablement du seul contrat, à travers lequel le salaire se bornait à n’être que la rétribution ponctuelle d’une tâche. Dorénavant, ce nouveau rapport salarial assure des droits et donne accès à des prestations hors travail.

À l’aube des années 1970, la remise en question de cette nouvelle condition salariale tend à reposer la « question sociale » de manière toute particulière. C’est là une des thèses centrales de l’ouvrage.

3. Des tutelles au statut de l’emploi en passant par le contrat de travail : une chronique du salariat

Castel donne un aperçu de la manière dont la « question sociale » se pose différemment selon les étapes de l’histoire du salariat. Il les expose de manière chronologique et laisse entrevoir trois grands moments de la « question sociale » ayant donné lieu à des tournants importants dans l’organisation du travail. Le premier tournant, qui se joue entre la première phase préindustrielle du salariat et sa deuxième phase, se cristallise dans le passage de la tutelle au contrat.

Il intervient sous la forme d’une « révolution juridique » à la fin du XVIIIe siècle dans le cas de la France : les dispositions de la « loi Le Chapelier » en 1791 inaugurent la contractualisation de la relation salariale, jusqu’ici soumise aux tutelles et aux corporations qui règlementent les métiers, et inaugurent le déploiement d’un libre marché du travail. Au-delà de la création de ce libre marché, les libéraux espèrent voir les formes hybrides du salariat préindustriel s’homogénéiser et, via cette salarisation, le fléau du vagabondage disparaître.

Or, ce projet échoue : le rapport salarial conçu comme pure relation contractuelle ne réussit pas à fonder une organisation stable du travail, et, pire encore, crée un nouvel état de misère matérielle et morale. Alors que la vulnérabilité de masse existe dans la société préindustrielle parce que le travail, corseté par les tutelles, ne peut être régulé sur le modèle du marché, la nouvelle vulnérabilité de masse du XIXe et du début du XXe siècle tient à la « liberté » du travailleur, dépourvu de toute protection. On commence dès la fin du XIXe siècle à essayer d’y faire face, mais c’est après la Seconde Guerre mondiale, à l’appui du programme du Conseil national de la Résistance, que l’on fournit une véritable réponse à cette deuxième « question sociale » en fondant un système de gestion socialisée des risques et un statut de l’emploi.

Celui-ci définit un nouveau rapport salarial, qui fonde la « société salariale ». Le cœur de cette structuration de l’emploi réside dans le fait qu’on relie à l’emploi une protection sociale et ce lien à la particularité de se généraliser à la quasi-totalité de la société. De plus, ce nouveau statut de l’emploi se construit sur un modèle de l’emploi permanent, qui devient le régime dominant de l’organisation du travail. Ainsi, la « société salariale » réussit enfin le pari de la stabilisation du salariat.

4. Désaffiliation et vulnérabilité de notre époque

D’après Castel, la « société salariale » connaît son apogée en 1975, alors même que commence à se briser la trajectoire des politiques sociales de l’après-guerre. La flexibilité néolibérale fait son entrée, à contre-courant de la stabilisation du salariat recherchée précédemment.

L’essor du recours aux formes précaires d’emploi et l’institutionnalisation de ces formes d’emploi par la loi dès les années 1970 marquent le début de la précarisation du travail et du désengagement de l’État social. Les années 1980 connaissent, elles, une très forte hausse du chômage et un retour de ceux que Castel nomment les « surnuméraires » ou les « inutiles au monde ».

Castel développe le concept de « désaffiliation » pour expliquer les parcours de ces nouveaux précaires. Contre un concept d’exclusion trop statique, le sociologue lui préfère ce concept plus dynamique, chargé de décrire des processus de décrochage hors de noyaux protecteurs de différents types. La désaffiliation fait partie de l’appareil conceptuel développé par Castel pour mesurer les différents degrés d’inscription dans la structure sociale.

Trois « zones » de cohésion sociale – zone d’intégration, zone de vulnérabilité, zone de désaffiliation – se dessinent au croisement de deux facteurs fondamentaux de l’intégration à la société : la situation de l’emploi et la l’inscription de l’individu dans les réseaux familiaux et de sociabilité.

La particularité de la nouvelle vulnérabilité de masse à notre époque tient au fait qu’elle est une « vulnérabilité d’après les protections ». C’est une vulnérabilité qui conjugue, outre la remise en question de la stabilité de l’emploi, un désengagement de l’État social et une dégradation de la sécurité sociale en général : l’isolement des précaires, que constatent les sociologues, témoigne d’un manque de protections alternatives aux protections institutionnelles d’État – protections syndicales, communautaires, familiales, locales.

Autrement dit, la remise en question par l’État social des garanties et des protections, qui avaient été préalablement instituées par la législation du statut de l’emploi, laisse l’individu démuni et vulnérable : il a perdu ses réseaux d’antan. Castel qualifie cet état d’« individualisme négatif ».

5. La « société salariale », un modèle à suivre ?

Que faire face à cette nouvelle vulnérabilité ? Comment la société néolibérale peut-elle réussir à absorber tous ces « surnuméraires » afin de conserver une cohésion sociale ? C’est la question qui anime Les Métamorphoses de la question sociale.

Castel donne des éléments de réponse à cette question en prônant la réaffirmation d’un principe fort d’intégration, que doivent traduire les politiques d’État : les politiques d’intégration, loin des politiques d’insertion mises en place au moment de la rédaction de l’ouvrage, doivent conduire à constituer une société de sujets interdépendants, à la manière du modèle de société durkheimien. La réintégration des individus à la division du travail social et la reconsolidation de la protection, autour du travail et en général, constituent des horizons de la sortie de la précarité pour le sociologue, qui ne conçoit pas de cohésion sociale sans protection sociale.

Or, pour Castel, la « société salariale » est celle qui s’est approchée le plus près de cet idéal. Jusqu’à ce jour, elle a été la seule manière qu’on ait trouvée pour actualiser l’idée d’une « société de semblables », théorisée sous la IIIe République, affirme-t-il. Pour autant, un retour à l’ancienne « société salariale » et à son modèle de l’emploi permanent semble peu probable pour le sociologue. Une solution résiderait dans l’instauration d’un nouveau statut de l’emploi flexible, équivalent en termes de protections et de fonctionnement à celui de l’emploi permanent.

Si cet horizon autorise la flexibilité du travail, il veut admettre une position beaucoup plus radicale quant à l’intégration : contre le régime du provisoire que portent les politiques d’insertion, qui bricolent des solutions individuelles, le statut du travailleur mobile doit répondre à la recherche d’un plus grand équilibre, d’une société plus solidaire, passant par la réduction des inégalités, un accès à tous aux services publics et à l’instruction, une meilleure répartition des chances, le développement des protections et la consolidation de la condition salariale.

6. Conclusion

Finalement, Castel donne raison aux attentes envers l’État qu’expriment les protestations et les critiques de la nouvelle précarité, formulées et reformulées depuis les années 1970 dans le cas de la France. C’est effectivement dans une intervention de l’État et de ses institutions que Castel semble voir l’horizon d’une réponse à la nouvelle question sociale, posée par le grand nombre actuel de précaires.

Néanmoins, attentif aux conditions historiques différentes selon les époques, chaque société doit prendre conscience, selon lui, de ses problèmes structurels et des solutions qui s’ouvrent à elle, à condition qu’elle vise l’idéal démocratique de fondation d’une « société de semblables ».

Cet ouvrage révèle ainsi combien, plus qu’un sociologue de la vulnérabilité sociale, Castel en est un véritable penseur critique. Au-delà d’une grille formelle permettant de mesurer les différents degrés d’inscription des individus à la structure sociale, cet ouvrage, par son contenu puisé dans l’histoire du salariat, permet de penser la situation sociale actuelle, et en particulier le sort réservé au salariat, dont Castel ne cesse de mettre en garde.

Le propos se trouve à la croisée de nombreux débats contemporains qui confèrent à ce livre une place essentielle dans les sciences sociales : la centralité du travail, le rôle de l’État, l’idéal de société, le traitement de la pauvreté, la flexicurité.

7. Zone critique

La richesse et la profondeur des Métamorphoses de la question sociale tient à la grande mobilisation d’autres travaux de sciences sociales, au-delà de la seule sociologie. Par exemple, Castel s’appuie dans l’ouvrage sur les analyses économiques des penseurs de l’École de la régulation, auxquels il emprunte en premier lieu le terme de « société salariale ».

Au-delà de ses dimensions analytique et historique, l’ouvrage renferme une composante critique, qui, en se fondant sur le cas français, refuse l’ébranlement contemporain de la condition salariale et dénonce le piège voire l’hypocrisie des politiques d’insertion. Dans le prolongement du débat ayant opposé dans les années 1990 les partisans d’une critique sociale relative à l’exclusion aux partisans d’une critique sociale relative à l’exploitation, la perspective de Castel interroge, car elle ne prend pas en compte les rapports de production autour desquels le travail est organisé.

Dans une perspective plus bourdieusienne, soucieuse des rapports de domination sous-jacents aux situations d’exclusion, on pourrait dire que sa perspective tend à occulter la conflictualité sociale en jeu dans les inégalités.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995.

Du même auteur

– L’Insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, Paris, Le Seuil, 2003.– La Montée des incertitudes. Travail, protections, statut de l’individu, Paris, Le Seuil, 2009.

Autres pistes

– Michel, Aglietta, Anton, Bender, Les Métamorphoses de la société salariale, Paris, Calmann-Lévy, 1984.– Jacques, Donzelot, L’Invention du lien social, Paris, Fayard, 1984.– Alain, Supiot (dir.), Au-delà de l’emploi. Transformations du travail et devenir du droit du travail en Europe, Paris, Flammarion, 1999.

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