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Une histoire du diable

de Robert Muchembled

récension rédigée parRaluca LestradeDocteure en science politique. ATER en Science Politique à l’IEP de Toulouse.

Synopsis

Histoire

Depuis le Moyen Âge, le diable appartient à l’imaginaire européen. Loin d’une image figée, qui aurait pu disparaître avec l’avènement de la modernité, cette « part nocturne de notre culture » ne saurait être réduite à un simple mythe. En déroulant un fil d’Ariane historique autour du diable, l’auteur révèle la manière dont la civilisation occidentale a évolué dans le temps.

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1. Introduction

Comment le mythe du diable s’enracine-t-il dans la réalité sociale et culturelle de son temps ? À l’aide d’une ample documentation, l’ouvrage replace, en sept chapitres, les phénomènes diaboliques dans leur contexte.

Depuis les premières « apparitions » du démon au XIIe siècle, aux bûchers où brûlent les sorcières au XVIe et jusqu’aux rituels occultes du XIXe, sans oublier le diable ludique du XXe siècle ainsi que ses réminiscences cinématographiques, l’auteur cherche dans les contes, dans l’art, dans la littérature ou dans le cinéma la « chair humaine » des individus ainsi que leurs croyances.

Son objet de recherche est ici l’imaginaire collectif vivant, dans le cadre d’une culture nationale donnée : en France, en Allemagne, en Italie, dans le nord de l’Europe ou encore aux États Unis.

2. Un diable trop humain (XIIe-XVe siècles)

À une époque où le surnaturel est encore présent, les différentes « narrations diaboliques » sont, petit à petit, unifiées par l’Église. La peur du diable croît au fur et à mesure qu’augmente le pouvoir de celle-ci sur les chrétiens.

Au XIIe siècle, la frontière entre le Bien et le Mal n’est ni nette ni fixe. Archange déchu, tentateur – mais guère séduisant –, le diable apparaît, dans les documents de l’époque, sous une forme humaine difforme, celle d’un « nain dévié », barbu comme un bouc, aux oreilles velues, aux dents pointues, visitant les consciences dans un nuage de souffre. Ce rapprochement de l’humain montre « une puissante veine de familiarité avec le surnaturel » qui traverse tout le Moyen Âge. Les contes de l’époque relatent que le diable n’a pas le dernier mot et se fait parfois même duper par l’homme.

Le diable peut prendre différents noms (Satan, Lucifer, Belzébuth, etc.) et, en plus d’un visage humain, il peut adopter d’innombrables apparences animales (bouc, chien, singe, chat, baleine, abeille, mouche, etc.). Visiblement, l’univers satanique manque encore de cohérence. Sorti de ce monde « trop enchanté », le diable prendra de l’importance au cours du XIIIe siècle.

En effet, un Lucifer puissant grandira, en même temps que l’Europe cherchera sa cohérence religieuse. Une « poussée de vitalité occidentale » fera émerger une culture commune, un langage symbolique identitaire, en parallèle d’un vigoureux christianisme. Le diable deviendra, lui aussi, menaçant et terrifiant. Ses signes de puissance apparaîtront plus accentués dans les œuvres des peintres du XVe siècle en Italie. Des supplices infernaux sont exposés dans les églises afin de montrer la volonté de Dieu : le châtiment des pécheurs. À travers l’image, on cherche à faire peur aux hommes et à leur imposer le respect.

Cette culpabilisation individuelle produit une « alchimie religieuse » : l’Europe invente les outils de sa future domination du monde et produit un modèle social fondamentalement hiérarchique autour d’un Dieu tout-puissant. Moins fort, mais affublé toutefois des insignes de la puissance souveraine, Lucifer est peint en monstre vorace et sa figure est poussée hors de la sphère humaine.

3. Le puissant Lucifer

Au sortir du Moyen Âge, la peur de soi et de son corps s’intensifie et la chasse aux sorcières commence. Un Satan surhumain devient une forme de propagande propagée tant par les écrivains et les artistes que par les ecclésiastiques.

Le diable est désormais doté d’une puissance inhumaine, celle d’un roi écrasant mais aussi d’un être insaisissable, tel qu’il est représenté dans les manuscrits. Le démon inhumain peut envahir les corps des pécheurs. L’enveloppe charnelle, perméable, devient totalement diabolisée. Chaque individu se doit de se garder de la part bestiale qu’il porte en lui. L’esprit doit gouverner les passions et les appétits.

À partir du XVe siècle, une véritable science du démon se répand sur tout le continent : l’Église compose une « trame démonologique ». La sorcière démoniaque devient l’ennemi-archétype de cet imaginaire obsédant. Après 1450, de véritables « épidémies » de chasses aux sorcières sont organisées par le milieu intellectuel – juges et inquisiteurs locaux – contre cet ennemi symbolique. Le nombre des procès croît. Des traités consacrés à la sorcellerie circulent, grâce à l’essor de l’imprimerie et essentiellement dans l’espace germanique.Les artistes intègrent désormais, à l’érotisme des œuvres peintes, une dimension morbide. La nudité des corps, qui dans la première moitié du XVIe siècle n’était pas rare, devient désormais l’expression du péché. Le caractère diabolique de la femme nue – potentiellement une sorcière – est appuyé par l’imagerie picturale allemande.

Les protestants se saisissent aussi du mythe satanique. L’« épicentre du séisme diabolique » est le couloir menant d’Italie à la mer du Nord, la chasse aux sorcières couvrant, en réalité, une zone d’affrontement confessionnel entre catholiques et protestants. Une révolution culturelle s’empare des élites sociales. Le sens de la culpabilité s’intensifie. Des « livres du diable » apparaissent dans la seconde moitié du XVIe siècle. Sur les toiles de certains peintres, dont Bruegel l’Ancien, Dieu se fait de plus en plus terrible et vengeur tandis que les manuels de démonologie prolifèrent.

Afin de rendre le diable réel et de produire un « effet d’horreur », on cherche sur les corps des pécheurs la « marque du diable », élément primordial de cette « construction démonologique ». Un banal signe de naissance ou une simple vue de l’esprit peut justifier désormais un procès en sorcellerie, devenu une sorte de théâtre de la peur.

4. La peur du corps

La perception du corps change, la « bête au fond de soi » se manifeste par le corps et surtout dans la sexualité. Chacun – mais surtout la femme – doit alors apprendre à domestiquer son corps.

C’est par la femme qu’arrivent tous les maux du diable. En prolongement de la théorie antique des humeurs, on considère la femme, d’humeur froide et humide, comme une créature inachevée, fragile, inconstante et soumise au péché inspiré par Satan. Des savants humanistes la décrivent comme porteuse de « mauvaises senteurs », souillée, inférieure à l’homme. Elle peut enfanter des monstres. Objet impur, le corps féminin, profondément inquiétant, doit désormais se voiler et se couvrir. Tandis que les tribunaux manquaient d’ardeur pour sanctionner le viol, la nature féminine était considérée comme « un vase ouvert au centre duquel bouillonnaient des passions irrépressibles » (p.130).

La sexualité et le contrôle du corps deviennent des enjeux centraux pour les savants ; le bas du corps est synonyme de l’enfer. L’autorité autour du corps de la femme se renforce en France, tandis qu’en Allemagne, par exemple, le corps masculin est également corrigible en raison d’un penchant vers l’ivresse, la brutalité ou le blasphème.

Aux XVIe-XVIIe siècles apparaît la mode des « gens de qualité », capables de maîtriser leurs sens. Si la vue est un sens estimé, l’odorat, lui, est diabolisé, étant vu comme un sens de la proximité qui enregistre les relents animaux de l’être humain. Sentir mauvais est alors une marque essentielle d’infériorité sociale. Plus encore, la puanteur est considérée comme l’apanage du démon. Satan règne sur l’odorat mais les odeurs d’encens et de parfum peuvent protéger de son pouvoir. Réprobation de l’animalité de l’homme, dévalorisation des parties basses du corps par les moralisateurs, peur de la femme… un grand pessimisme s’empare de l’Europe aux XVIe-XVIIe siècles.

5. Une littérature noire pour appuyer la peur au XVIIe siècle

L’Occident construit son identité collective sur le poids de la culpabilité personnelle. L’intériorisation et la personnalisation du péché sont les fondements de sa modernisation. La littérature va contribuer à ce pessimisme croissant.

Les œuvres littéraires reprennent les thématiques de l’enseignement religieux. Les Teufelsbücher (livres du diable) allemands qui circulent dans la seconde moitié du XVIe siècle atteignent près d’un million de personnes. Ils sont presque tous rédigés par les pasteurs luthériens – Luther lui-même croyant au diable – et dénoncent les vices et les péchés de leur temps. Malgré une valeur littéraire variable, ils sont tous centrés sur un idéal de perfection chrétienne. Tomber dans le péché signifie tomber dans le pouvoir du diable. Un profond pessimisme sur la nature humaine envahit alors la scène, chez les protestants comme chez les catholiques.

La France, elle, connaît une expansion de la sensibilité baroque qui se complaît dans le tragique (p.187). L’art français insiste sur l’expression de la souffrance, bien que les histoires tragiques – genre alors à la mode – suscitent un certain plaisir de lecture, évoquant le désir, en parallèle de la nécessité de le contrôler.

Des auteurs comme François de Rosset ou Jean-Pierre Camus, précurseur des « récits noirs », deviennent ces « maîtres du morbide et de la cruauté » (p.178), des destins funestes et des morts tragiques. On souhaite diffuser la dévotion, à travers « une sorte de comédie humaine peuplée de personnages de presque tous les milieux », cruellement punis pour leurs péchés. Malgré un lectorat encore peu nombreux, ces livres connaissent un succès extraordinaire. Le public, à la recherche de sensations fortes, est invité à purger ses passions. Cette littérature a davantage un effet cathartique qu’exemplaire, comme les « canards sanglants » à la mode pendant le règne de Louis XIII, qui offrent une vision condensée des malheurs de l’homme.

La culpabilité est encore extérieure au sujet pensant, le diable pénètre dans le corps ou le quitte par l’exorcisme. Par la suite, le sens du péché s’intériorise, cependant que le diable perdra de sa superbe.

6. Un diable qui s’éteint devant les Lumières

Un tournant critique dans la représentation du démon survient dans le climat intellectuel des Lumières philosophiques.L’Europe est déchirée par les guerres de Religion entre catholiques et protestants. Le mouvement de « confessionnalisation » produit, entre 1555 et 1620, une interaction forte entre Église et État, plaçant la religion au cœur-même de la définition de l’existence. Mais le diable fait consensus : les élites croient partout en lui et de la même manière. Ce consensus social fait de lui, en quelque sorte, un instrument de Dieu : il donne du sens à ce qui semble ne pas en avoir, devenant une figure unificatrice.

Une nouvelle rupture survient vers le milieu du XVIIe siècle, bien que son rythme ne soit pas le même partout en Europe. On se dirige vers une vision moins tragique de l’existence et vers un « désenchantement ».

Dans cette « révolution » mentale, les sociétés occidentales se dégagent peu à peu du symbolisme religieux. Le diable devient lui aussi moins crédible. Des idées nouvelles, des désirs différents apparaissent. Les dogmatismes sont peu à peu battus en brèche, un esprit scientifique émerge. La culpabilisation devient désormais une affaire de conscience individuelle. L’homme est l’unique responsable de ses malheurs. Les idées de bonheur et de progrès gagnent les esprits. Les plaisirs du luxe, les préoccupations hygiénistes, le développement de la médecine montrent, au moins pour les élites, une poussée hédoniste. La fin du XVIIe siècle correspond à la fin de la chasse aux sorcières.

Tout en perdant de sa réalité, le diable quitte la sphère théologique pour celle de la philosophie. Il est relégué vers un imaginaire culturel, littéraire et artistique d’où il ne fait plus peur. Les salons littéraires permettent désormais des discussions et des polémiques. Le mécanisme de l’effroi est brisé par le rire. Dans les contes du XVIIIe siècle, il va plus souvent obéir qu’ordonner. Toujours présent, on va le retrouver enfoui à l’intérieur de soi.

7. Le démon intérieur

Entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle, l’individu se libère des contraintes religieuses mais découvre en lui-même des abîmes inquiétants.

L’Église continue à affirmer son existence mais l’ancien mythe satanique n’est plus partagé par la majorité des Européens. Les poètes des XVIIIe et XIXe siècles chantent un diable incarné par un jeune et bel ange déchu. Le roman noir anglais est encore porteur d’une sorte d’« horreur sacrée » tandis qu’en France, après la Terreur, le rire libérateur rend le démon ridicule. Une certaine « école frénétique » (p.256) française du début du XIXe siècle montre que « le démon, c’est l’homme lui-même ! » (p. 257).

Les variations sur le thème satanique se multiplient dans la littérature fantastique, la musique, les arts plastiques. Les romantiques français exaltent en effet le démon mais son image romantique est exploitée sans beaucoup de conviction. L’univers intellectuel fonctionne en fait comme un prisme producteur d’une infinité de nuances entre la tradition et la libre-pensée. Une vague irrationnelle déferlera à partir de 1860 : l’occultisme revient à la mode, des loges secrètes se créent. La poésie de Charles Baudelaire puis celle des « poètes maudits » décrivent le mal comme la plus profonde des réalités de l’existence humaine. Le Mal est désormais au fond de soi.

Des affrontements symboliques se disputeront les esprits des enfants et des adolescents, notamment par le biais du catéchisme. Sur les décombres du mythe satanique émergent les sciences humaines, comme la psychanalyse.La trace maléfique déserte les églises mais hante toujours les consciences. Elle réapparaîtra sous des formes inédites au cours du XXe.

8. Symbole du plaisir et réminiscences diaboliques

Dans un univers de plus en plus marqué par l’hédonisme, le diable resurgit, au XXe siècle, dans le cinéma, la bande dessinée, la publicité ou les rumeurs urbaines. S’il hante encore les consciences, il est désormais lié aux plaisirs de la vie.Le diable se « consomme » sur des modes souvent positifs au XXe siècle. Il devient symbole de plaisir et de bien-être dans des clips et affiches publicitaires, en dépit des cultures de tradition protestante, comme en Allemagne, où il semble avoir gardé plus de place qu’ailleurs.

À la différence de la France, où l’on ne prend plus très au sérieux le diable et où les bandes dessinées pour un jeune public participent d’une mise à distance critique, aux États-Unis, par exemple, il est en revanche encore très présent, peuplant les fantasmes, notamment par les productions hollywoodiennes et les légendes urbaines. Le cinéma américain – il n’y a qu’à voir les films cultes d’Hitchcock, Kubrick ou encore De Palma – mais aussi le cinéma nord-européen reprennent toute la palette de l’imaginaire diabolique. Cette transposition du diable à l’écran, ludique (en Europe) ou effrayante (aux États-Unis), contribue, par sa fonction cathartique, à sa banalisation autant qu’à sa perpétuation.

En revanche, l’Occident européen connaît un engouement pour l’irrationnel qui n’a rien d’artistique : horoscope, guérisseurs, sorciers ou encore exorcistes, nulle catégorie sociale n’est épargnée par un désir de conjurer le sort. Satan revient par le plus haut de la pyramide sociale, pour un public prêt désormais à tout pour atteindre le plaisir sans souffrance ou tout simplement se rassurer.Mais le démon devient globalement plus désirable, plus accessible. Héros de messages publicitaires, il se confond de plus en plus avec une simple métaphore ludique de l’existence, voire avec un symbole du bonheur. Un profond changement de civilisation est en marche : on n’est plus sur terre pour souffrir mais pour jouir et le diable se voit emporté, tant bien que mal, dans cette cavalcade de la jouissance et du frisson.

9. Conclusion

Diable cornu et barbu, puissant Lucifer qui guette le pécheur à tous les coins de rue ou démon intérieur, la représentation du Malin évolue avec la volonté des Églises de contrôler les hommes et (surtout) les femmes, en leur instillant la peur de leurs propres pulsions. Quelques siècles plus tard, le diable se confond avec le sujet. Il hante les consciences par un penchant pour le frisson dans l’art, la littérature et le cinéma.

La figure diabolique finira par s’identifier, au XXe siècle, avec le plaisir et la jouissance, malgré une peur de Satan qui persiste dans une partie de l’Occident.

10. Zone critique

Déroulant « le fil rouge de Satan », l’auteur propose « une histoire parmi d’autres du diable », qui regarde « sous toutes les coutures » de la culture occidentale, et notamment dans le rapport de l’homme à son corps. Le diable devient un indicateur d’évolution culturelle. Ce démon, qui sert à dompter la « part maudite » de l’homme, raconte une histoire de l’intime, des peurs et du contrôle social.

Par un kaléidoscope de références littéraires et cinématographiques, l’auteur fait le choix d’explorer l’Occident diabolique, effleurant seulement l’imaginaire est-européen, riche, lui aussi, en diableries diverses.

11. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Une histoire du diable (XIIe-XXe siècle), Paris, Seuil, 2000.

Du même auteurLa Sorcière au village (xve siècle-xviiie siècle siècle), Paris, Gallimard, coll. « Archives », 1979,– Le Roi et la sorcière. L’Europe des bûchers (XVe-XVIIIe siècle), Paris, Desclée, 1993.– La Société policée. Politique et politesse en France du xve siècle au xxe siècle, Paris, Le Seuil, 1998.– L'Orgasme et l'Occident: Une histoire du plaisir du xvie siècle à nos jours, Paris, Le Seuil, 2005.– Une histoire de la violence, Paris, Le Seuil, 2008.– Insoumises. Une autre histoire des Françaises, XVIe siècle-XXIe siècle, Paris, Autrement, 2013.– Madame de Pompadour, Paris, Fayard, 2014.

Autres pistes– Norbert Elias, La Civilisation des mœurs, Paris, Calman-Lévy, 1973.– Denis de Rougemont, La Part du diable. Nouvelle version, Neuchâtel, La Baconnière, 1945.

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