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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

La Globalisation

de Saskia Sassen

récension rédigée parZoé ChateauDoctorante en géographie humaine (Université d’Exeter).

Synopsis

Histoire

Cet ouvrage de Saskia Sassen est indispensable pour comprendre les ressorts de la globalisation au sein de l’espace national, à travers une perspective sociologique. Ce phénomène n’y est pas décrit comme un processus hors-sol, accompagné de travailleurs cosmopolites travaillant dans des institutions supranationales, mais bien plutôt comme ancré dans des lieux stratégiques, arrimé au local, et porté par des États « dénationalisés ».

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1. Introduction

Ne plus réduire la mondialisation à une simple interdépendance ni à la création d’institutions globales, mais plutôt considérer sa présence même au sein de l’espace national et son ancrage géographique : voilà le programme adopté par Saskia Sassen, qui se propose de dresser une nouvelle méthode sociologique adaptée à la globalisation. Cet ouvrage paraît en même temps qu’un autre de ses essais, Critique de l’État, qui revient sur la lente émergence des États nationaux depuis le Moyen-Âge.

Rien d’étonnant, dans la mesure où la globalisation marque la transition vers une nouvelle forme de l’État, qui adopte des politiques de « dénationalisation » afin de s’adapter à ce nouveau contexte et maintenir son autorité, parfois au-delà de ses propres frontières.

Influencée par les travaux de Max Weber, de l’école de Chicago et d’Henri Lefebvre sur la ville, elle revient aussi largement sur les villes globales et les lieux infranationaux ancrés géographiquement, mais essentiels à la globalisation. Elle montre ainsi comment ceux-ci peuvent faire émerger de nouvelles formes d’activisme politique, de nouvelles conditions sociales, et questionner la notion de frontière.

2. La « participation dénationalisée » des États dans la globalisation

Selon Sassen, la globalisation se définit par deux dynamiques particulières : la formation d’institutions et de processus explicitement globaux (OMC, marchés financiers, tribunaux internationaux) d’abord, et également des processus situés au sein des territoires nationaux, qui mettent en jeu des réseaux transnationaux et sont connectés à des acteurs et processus sortant du champ de l’État national.

Cette deuxième dynamique renvoie à des réseaux interfrontaliers d’acteurs engagés dans des luttes locales mais poursuivant un objectif global (mouvement des Indignés, militants écologiques), ou des aspects particuliers de l’action de l’État qui sont dictés par l’extérieur (politiques monétaires, plans du FMI), des tribunaux qui s’appuient sur des règlements internationaux, des réseaux de villes implantées localement et luttant contre le même défi, etc. L’État n’a donc plus l’autorité exclusive sur son territoire, et tout processus situé dans son espace peut être une « localisation du global » (p. 12).

On voit généralement dans la vague de dérégulations et de privatisations initiée dans les années 1980 un aveu du déclin de l’État, qui ne peut plus s’opposer à la tendance majeure de la globalisation et qui doit composer avec les nouveaux acteurs économiques internationaux. L’État abandonne alors une partie de ses prérogatives, les entreprises étrangères se voient reconnaître de nouveaux droits, et le poids des institutions supranationales augmente. Néanmoins, Sassen se refuse à considérer l’État comme une victime de cette phase de libéralisation, et elle invite le lecteur à considérer d’autres processus que le simple retrait de l’État (p. 41).

D’après elle, nous assistons à un repositionnement de l’État dans un champ plus vaste. Considérant le Royaume-Uni et les États-Unis, elle montre que les États de la zone atlantique exigent aussi la mise en place de nouvelles législations qui s’appliquent en dehors de la sphère nationale (droit commercial notamment). Si l’on considère l’envers de la dispersion des firmes multinationales dans le monde, les lieux stratégiques de la globalisation restent bien ancrés dans des territoires nationaux : villes globales dans lesquelles sont concentrées les fonctions de direction et de contrôle, Silicon Valley, marchés financiers.

L’accès à la finance globale et aux services numériques, le respect de la propriété privée, du droit des contrats, la garantie plus large d’un environnement d’affaires sûr : voilà tous les leviers de l’action étatique dans l’économie globalisée. Ce qui conduit Sassen à développer un nouveau concept, celui de la « dénationalisation » partielle de l’État. Elle instaure ainsi un bouleversement épistémologique : au lieu de considérer le national et le global comme exclusifs l’un de l’autre, elle montre que l’autorité et les activités de l’État se sont transformées et adaptées à la globalisation. Si la forme de l’État elle-même a évolué et que celui-ci a été influencé par les intérêts privés, il n’en reste pas moins que son soutien est essentiel à la globalisation, qu’il modèle en retour.

3. La ville globale : lieu dénationalisé par excellence

Dans l’économie mondialisée, la taille n’est plus importante : il ne suffit plus de se placer au niveau étatique pour établir une stratégie internationale, et tout lieu peut être investi d’une dimension globale. De nouvelles échelles spatiales sont valorisées, et en particulier celle des grandes villes, parmi lesquelles Saskia Sassen a mis en lumière plusieurs « villes globales » (concept qu’elle a forgé en 1991). À l’origine au nombre de trois (New York, Londres, Tokyo), elle en compte aujourd’hui une quarantaine, qui échappent à l’ancienne division nord-sud de l’économie mondiale.

Ces villes globales sont nées d’un double mouvement propre à la globalisation, de la dispersion et de la concentration des activités économiques. De la dispersion d’abord, car les métropoles sont le réceptacle des investissements étrangers, elles sont ouvertes sur le monde et garantissent des infrastructures de qualité au sein de l’État. Les firmes transnationales y développent des filiales, profitant des avantages comparatifs du pays. Mais elles sont nées également de la concentration des sièges sociaux, fonctions de contrôle des entreprises et des services spécialisés qui sont rassemblées au sein d’un réseau très dense. Alors que les territoires les environnant et les centres industriels déclinent, les villes globales deviennent le lieu de l’hypermobilité. En outre, la concentration des infrastructures d’information et des nouvelles technologies permet la mise en réseau des centres financiers et d’affaires. Les villes globales court-circuitent ainsi le niveau national, et sont davantage reliées aux autres nœuds de « l’archipel mégalopolitain mondial », théorisé par Olivier Dollfus en 1996.

La ville devient un lieu emblématique du transnational, et son attractivité conduit à une forte présence d’immigrants dans son espace. La spécialisation de la nouvelle économie dans les services et la finance rend les inégalités plus criantes encore, ne laissant plus de place aux activités générant de moindres profits, faisant monter la valeur des biens urbains (immobilier) tandis que le fossé entre employés hautement qualifiés et la quantité importante de travailleurs à bas salaire se creuse.

Mais la ville globale est aussi devenue un lieu emblématique de la diversité et du multiculturalisme, brassant des populations de différentes origines, alors qu’une culture unique reste généralement dominante au niveau national. Elle est un espace plus concret pour la politique que la nation (p. 208), car elle accueille une vaste gamme d’activités politiques au premier plan desquelles les manifestations de rue. Les acteurs politiques informels (immigrants, sans-papiers, marginaux) peuvent y faire entendre leur voix, alors qu’ils sont souvent invisibles au niveau national, qui les exclut du système électoral ou judiciaire. Ils acquièrent une « présence » vis-à-vis du pouvoir dans la ville globale, et bénéficient de son hyperconnectivité pour s’allier à d’autres acteurs locaux transnationaux.

4. Le phénomène des migrations

Comme le montre l’exemple des villes, l’immigration est une donnée fondamentale de la globalisation, et n’est d’ailleurs pas toujours bien replacée dans ce contexte. Elle est due à l’internationalisation du marché du travail, à la nécessité d’une main-d’œuvre peu coûteuse qui puisse compléter une hyperspécialisation des fonctions économiques dans les villes globales, et à des stratégies transnationales de « survie des ménages » (p. 112).

Sassen déplore que les migrations soient souvent analysées en termes économiques et démographiques, selon des facteurs symétriques : pauvreté et chômage d’un côté, possibilités d’emploi et meilleurs salaires de l’autre. Ceux-ci peuvent éclairer des parcours singuliers de migrants, mais ne sauraient pas tout expliquer : autrement, la majorité des gens d’un pays pauvre iraient dans un pays développé, ce qui n’est pas le cas.

Au-delà de ces variables, il existe donc des conditions sociales qui poussent les individus à émigrer : l’internalisation économique, au travers d’anciennes formes coloniales ou d’autres néocoloniales (la vaste majorité des émigrés maghrébins se trouve en France, de même que beaucoup de Philippins et Mexicains aux États-Unis) ; le recrutement de travailleurs immigrants directement par les employeurs, les gouvernements ou d’autres immigrés ayant tissé leur réseau au-delà des frontières ; l’exportation organisée, enfin, de migrants, souvent forcée et illégale (trafic de prostituées notamment). De nouvelles liaisons sont ainsi maintenues entre les pays exportateurs et les pays importateurs de main-d’œuvre, et de vastes réseaux se constituent qui profitent de la dénationalisation.

Poursuivant son analyse sociologique, Sassen interroge le concept de classe au regard de la globalisation. Il existe d’après elle trois classes globales émergentes : une nouvelle strate de dirigeants et d’experts économiques transnationaux, un autre groupe de responsables gouvernementaux se situant à la même échelle (juges, fonctionnaires de l’immigration, policiers), enfin une dernière de travailleurs désavantagés et d’activistes. Rien de très surprenant, mais l’intuition majeure de l’auteur est que celles-ci ne sont pas cosmopolites au sens où l’on entend généralement cet adjectif (hors-sol, sans attachement national).

Au contraire, elles sont fortement implantées dans des lieux : les centres d’affaires et financiers, les institutions et les gouvernements nationaux, et les microstructures de la vie civique et quotidienne. Ces classes ne sont donc que partiellement dénationalisées : elles rendent le global « partiellement endogène pour des environnements spécifiques nationaux » (p. 197). Dans ce contexte, la classe des désavantagés – qui montre la polarisation croissante de la société à l’ère de la globalisation – est plus globale qu’on ne veut généralement le penser.

5. Programme sociologique pour une ère nouvelle

La globalisation remet en cause deux postulats fondamentaux des sciences sociales qui ont prévalu dans la conception de l’État moderne. Premièrement, l’idée selon laquelle le national est le seul ou l’essentiel « contenant du processus et du pouvoir politique » (p. 203). Secondairement, le postulat selon lequel un processus ou une institution situé sur le territoire national est nécessairement national, ce qui a aussi cessé d’être valable.

Sassen propose donc une nouvelle sociologie, fondée sur plusieurs problématiques inhérentes à la globalisation. Celle qui est sans doute la plus importante interroge les dimensions propres au national et au global, qui, comme nous l’avons vu, ne sont pas des espaces exclusifs mais qui se construisent parallèlement. Il convient d’étudier les différentes échelles présentes au sein de l’espace national, de voir quelles sont les nouvelles localisations du global, et comment certains processus ont pu être dénationalisés, tout en demeurant dépendant, en dernier ressort, de l’État. Il s’avère aussi nécessaire de repenser l’infranational et le local, qui avait pour attribut général la proximité physique : nous avons vu qu’aujourd’hui les actions et processus locaux opèrent sur plusieurs échelles à la fois, et peuvent même être davantage reliés au reste du monde (exemple des villes globales) que d’autres espaces plus importants de l’État.

L’idée selon laquelle le local est intégré à une hiérarchie d’échelles, allant du local au régional, puis au national avant d’atteindre le niveau international, doit être rejetée. Grâce au numérique, une petite entreprise peut interagir directement avec d’autres entreprises similaires autour du globe, et Sassen affirme que « nous assistons à la formation d’une géographie qui fait exploser les limites de la contextualité [et] de la localité » (p. 242). Les nouvelles technologies ont une grande part dans cette déstabilisation des hiérarchies d’échelles, mais il ne faut pas non plus oublier que celles-ci dépendent d’infrastructures physiques et que l’interaction numérique reste influencée par les cultures, les pratiques et les systèmes juridiques.

Le national doit être reconceptualisé, dans le sens où il n’y a pas une forme unique d’espace national répondant à la globalisation. Si la plupart des États ont fini par mettre en place des politiques soutenant ce phénomène, cela n’exclut pas des différences institutionnelles dans le processus « d’accommodement » à celui-ci (p. 50). La sociologie de Sassen rompt ainsi avec le « nationalisme méthodologique », et l’on peut voir dans sa réflexion l’influence de la pensée de Charles Tilly, qui postule que l’État-nation moderne n’est qu’une forme passagère que l’État peut prendre. Une question qui n’a pas fini de renouveler la réflexion sur la politique et sur les frontières.

6. Conclusion

On l’aura compris, l’époque de l’État-nation moderne telle qu’on le connaît touche à sa fin. Mais au lieu d’interpréter cela comme un déclin inéluctable de l’État face aux nouvelles institutions supranationales et à l’économie globale libéralisée, l’auteure nous montre que celui-ci reste toujours une variable essentielle de la globalisation et qu’il s’investit positivement dans cette tendance.

En effet, l’État reste à l’origine de nombreuses normes et réglementations, il est le garant d’un bon climat des affaires et de l’accès aux infrastructures physiques et numériques essentielles à l’internationalisation. Car la globalisation n’est pas hors-sol : elle est implantée dans des lieux stratégiques, comme les villes globales et les centres financiers, et leurs travailleurs sont loin d’être des cosmopolites détachés de tout espace national. Il s’avère donc nécessaire pour les géographes et les sociologues de changer de perspective, en abandonnant les hiérarchies d’échelles qui structuraient leurs travaux.

7. Zone critique

L’approche de Saskia Sassen est intéressante, dans la mesure où elle ne concentre pas son attention sur les institutions globales, les flux et les mécanismes de libéralisation de l’économie – prisme souvent utilisé dans les travaux sur la globalisation –, mais plutôt sur l’espace national, observé à travers le regard de la sociologue. Après avoir forgé le concept de « ville globale », celui de « dénationalisation » qu’elle propose désormais dans cet ouvrage pour caractériser les processus étatiques récents s’avère très utile, et permet de reconsidérer le rôle de l’État et des espaces infranationaux.

L’ouvrage est très théorique et parfois touffu, mais cela s’explique par le fait que Sassen propose un certain nombre de problématiques, formant un nouveau programme pour la sociologie de l’État et des relations internationales. Elle a pu être critiquée pour avoir laissé peu d’importance aux considérations culturelles et au cosmopolitisme, qui dans d’autres travaux (ceux d’Ulrich Beck en particulier) apparaissent comme des moteurs de la globalisation. Sa pensée reste toutefois d’une grande actualité, à travers les réflexions liées aux nouvelles technologies et au numérique, ainsi qu’à l’extraterritorialité de certains systèmes juridiques nationaux.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– La globalisation. Une sociologie, Paris, Gallimard – NRF Essais, 2009.

De la même auteure– La ville globale. New York, Londres, Tokyo, Paris, Descartes and Cie, 1996 (ed. originale 1991). – Denationalization : Economy and Polity in a Global Digital Age, Princeton, Princeton University Press, 2003. – « When Territory Deborders Territoriality », revue Territory, Politics, Governance, volume 1, numéro 1, pp. 21-45, mars 2013.

Autres pistes– Ulrich Beck, Qu’est-ce que le cosmopolitisme ?, Paris, Editions Aubier, 2006.

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