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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Total bullshit

de Sebastian Dieguez

récension rédigée parVictor FerryDocteur en Langue et lettres de l’Université Libre de Bruxelles et chercheur au Fonds National de la Recherche Scientifique de Belgique (FNRS).

Synopsis

Société

La vérité est dépassée. Le bullshit, ces foutaises que l’on propage sans se soucier des faits, est devenu la norme dans nos sociétés hyper-connectées. Comment en sommes-nous arrivés là ? Quels sont les visages du bullshit ? Peut-on inverser la tendance ?

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1. Introduction

Avec notre Smartphone et nos inscriptions sur divers réseaux sociaux, nous avons le pouvoir de publier et de partager n’importe quoi avec n’importe qui. Le plus souvent, l’envie de nous faire bien voir, d’obtenir le plus grand nombre de « j’aime » et de commentaires prend le pas sur la volonté de partager des informations vérifiées.

Or, quels genres de contenus sont les plus viraux ? Ceux qui produisent un impact émotionnel fort sur le récepteur. Cela comprend les fameuses vidéos d’animaux mignons. Cela comprend aussi les contenus outranciers, ceux qui nous soutirent des réactions indignées. Dans ce concert de « J’adore » et « Je déteste », il y a de moins en moins de place pour les rabat-joie. Les propos nuancés, le souci de l’exactitude sont cordialement ignorés. De plus en plus, nous sommes réduits à bullshiter à notre tour pour exister…

Dans ce tumulte, l’ouvrage de Sebastian Diéguez nous invite à appuyer sur pause : et si ce que je m’apprêtais à écrire, à publier, à partager, n’était que de la foutaise ? Pour nous aider à en avoir le cœur net, il nous livre les clefs pour identifier et déconstruire le bullshit.

2. Qu’est-ce que le bullshit ?

La première étape pour saisir ce qu’est le bullshit est de le distinguer du mensonge. Le menteur cherche à tromper le récepteur en lui faisant passer le faux pour le vrai. Pour ce faire, il doit connaître la vérité, précisément pour éviter que le récepteur ne la découvre. En ce sens, le menteur a le souci de la vérité, ou plus précisément, la vérité le préoccupe : « Un menteur doit toujours garder un œil sur la vérité qu’il dissimule au risque de se trahir s’il relâche sa vigilance » (chap. 2) . Ce qui caractérise le bullshiteur, au contraire, c’est sa négligence, son absence de considération pour la vérité. Si ce qu’il dit s’avère être vrai, c’est le fruit du hasard. Il parle pour faire bonne figure, pour que ça produise son petit effet. Précisons, à ce propos, la nature de ce petit effet du bullshit.

Typiquement, le bullshit va, l’espace d’un instant, nous donner l’impression d’avoir une illumination. Imaginons, par exemple, que je vous dise :

« La connaissance est la seule chose qui se multiplie quand on la divise. »

Vous pourriez avoir l’intuition d’accéder à une pensée profonde. Or, si on y regarde de plus près, cette phrase ne signifie pas grand-chose. Est-ce une invitation à partager plus de connaissances ? Dans ce cas, ne faudrait-il pas préciser ce qu’est une connaissance digne de partage ? Le temps de nous poser ces questions, la citation inspirante aura déjà été « likée », partagée et agrémentée de commentaires élogieux (« C’est tellement vrai… »). Heureusement, ce genre de bullshit bienveillant est sans grande conséquence. Mais il y a un côté plus sombre au bullshit…

3. Les théories du complot

La première forme canonique du bullshit, ce sont donc ces petites citations inspirantes qui ont fleuri sur les réseaux sociaux. Leur viralité vient du fait qu’elles procurent, à peu de frais, une intuition d’intelligence bien que notre esprit tourne à vide. Cette brève illumination, c’est aussi celle du théoricien du complot.

En visionnant un montage vidéo comparant l’effondrement des tours du World Trade Center à la démolition d’un bâtiment par implosion, il est saisi d’un sentiment d’évidence : la destruction des tours jumelles était programmée de l’intérieur, les avions n’ont rien à voir là-dedans. D’ailleurs, un petit avion peut-il vraiment détruire une immense tour ? Bien sûr, le théoricien en herbe n’en sait absolument rien. Il n’a pas étudié les lois de la thermodynamique ni la résistance des matériaux.

Mais peu importe. Ce qui compte, c’est qu’en partageant ce genre de contenu, il pourra se donner une image valorisante : à lui, on ne la fait pas.

La rhétorique du complot est du bullshit en ce qu’elle n’a pas besoin d’être rigoureuse pour être prise au sérieux. Il lui suffit de semer le doute, de suggérer que quelque chose cloche dans le « discours officiel » pour créer une illusion de réflexion. Mais comme le note l’auteur, les vrais complots ne sont jamais découverts par des internautes qui spéculent dans leur chambre. Ces révélations sont le fruit « d’enquêtes officielles, du travail de journalistes ou d’enquêteurs professionnels, de fuites, de témoignages de repentis, de la découverte de documents compromettants, de procès ou d’aveux. Les complots que postulent les complotistes ne sont jamais déjoués ni par eux ni par d’autres » (chap. 5).

Mais c’est justement ce qui fait la force de leurs discours : ils peuvent toujours affirmer, sans effort, que si les enquêteurs professionnels ne découvrent pas les complots qui peuplent leurs blogs et leurs tweets, c’est précisément parce qu’ils sont complices de la machination.

À la rigueur, on pourrait pardonner cette pratique du bullshit. Après tout, un simple citoyen n’est pas tenu de s’exprimer avec rigueur et exactitude. Il est en revanche beaucoup plus navrant de constater qu’une importante quantité de bullshit est propagée par ceux-là mêmes qui devraient être les plus respectueux de la vérité : les universitaires.

4. Le baratin pseudo profond

Dans le sillage des mouvements contestataires de la fin des années 1960, un groupe croissant de chercheurs a commencé à remettre en question la possibilité d’une connaissance objective. Le mouvement, qui sera par la suite qualifié de « post-moderne » ou « post-colonial », entendait dénoncer l’absence de diversité sociale, sexuelle, ethnique et culturelle dans le monde académique : cette homogénéité aurait biaisé les recherches.

Bien sûr, la réflexion sur les biais et les embûches qui se dressent sur le chemin de la connaissance est utile et nécessaire. Mais encore faut-il qu’elle soit mise au profit d’une connaissance plus exacte des phénomènes que l’on entend décrire. Or, le courant post-moderne déboucha bien souvent sur un rejet de l’idée même qu’un discours puisse être mis à l’épreuve des faits. Il s’en suivit une profusion de ce que l’auteur qualifie de « baratin pseudo-profond ». La France en fut d’ailleurs une place forte par l’intermédiaire d’auteurs tels que Jacques Lacan, Roland Barthes, Julia Kristeva, Jacques Derrida ou Giles Deleuze. Voici, à titre d’exemple, une citation de Jacques Derrida :

« Tant que de l’autre en tant qu’autre n’aura pas été de quelque façon “accueilli” dans l’épiphanie, dans le retrait ou la visitation de son visage, il ne saurait y avoir de sens à parler de paix. Avec le même on n’est jamais en paix. »

On pourrait, cependant, être réticent à l’idée de qualifier trop rapidement les propos du célèbre auteur de bullshit. Ne risquerait-on pas de passer à côté d’une profondeur réelle ? N’a-t-on pas écrit des thèses sur sa pensée ? Serait-il possible que le grand intellectuel ait bullshité son monde ? Pour répondre à cette question, il convient de plonger plus avant dans la psychologie bullshit.

5. La psychologie du bullshit

En 2015, une équipe de chercheurs testa pour la première fois la réceptivité au bullshit. La méthode consistait à soumettre des énoncés à des participants qui devaient en évaluer la profondeur. Il s’agissait, en d’autres termes, de déterminer si les maximes étaient riches de sens et d’enseignements. Certains énoncés étaient produits par un générateur aléatoire d’aphorismes, par exemple : « La conscience est la croissance de la cohérence et de nous-même ».

D’autres provenaient des tweets d’un certain Deepak Chopra, gourou dans le domaine du développement personnel et des médecines alternatives (par exemple : « La matière est l’expérience dans la conscience d’une réalité immatérielle plus profonde »). Les participants devaient, enfin, juger la profondeur de banalités (« Les nouveaux nés exigent une attention constante ») et de slogans motivationnels dont on peut réellement tirer un enseignement, même modeste (par exemple : « Une personne mouillée ne craint pas la pluie »).

Le premier résultat intéressant est que les personnes qui perçoivent de la profondeur dans des phrases obscures sont celles qui font le plus confiance à leurs intuitions. Pour le vérifier, les participants étaient soumis à un test que l’on appelle le CRT (Cognitive Reflection Test), qui consiste en des petits problèmes dont la résolution suppose d’inhiber la première réponse qui nous vient à l’esprit.

Par exemple : si on augmente un prix de 20% puis on le baisse de 20%, sera-t-il égal, inférieur ou supérieur au prix de départ ? Notre intuition première est que 20% de plus suivi de 20% de moins est un retour au point de départ. Ce qui est faux (Si on augmente 100 de 20%, on obtient 120. Si on rebaisse de 20%, on arrive à 96). C’est le même genre de travail d’inhibition dont on a besoin pour résister à la tentation de percevoir comme profonds, intéressants, riches de sens des propos qui ne le sont pas (cf. Daniel Kahneman).

Un autre résultat de l’étude doit attirer attention. Les scores moyens sur l’échelle de mesure de la profondeur étaient très élevés. Cela signifie que nous avons une tendance naturelle à percevoir de la profondeur là où il n’y en a pas. Et cela d’autant plus que nous percevrons l’auteur des propos comme une autorité. C’est ce qu’on appelle l’effet gourou : « Si d’aventure le disciple ne parvient à aucune interprétation, ou même semi-interprétation satisfaisante, c’est qu’il n’est pas encore prêt à recevoir les fulgurances du gourou » (chap. 3). On comprend mieux comment certains intellectuels et universitaires ont pu faire carrière en n’écrivant pratiquement rien d’intelligible .

6. Comment débullshiter ?

Il y a, heureusement, quelques techniques pour traquer le bullshit et confondre les bullshiteurs. Le propre du bullshiteur est de jouer un rôle, de se faire passer pour ce qu’il n’est pas (un expert, un enquêteur, un chercheur…). On peut mettre un grain de sable de ce rouage en lui demandant simplement : « Est-ce que vous y croyez vraiment ? ». Il s’agit, par cette question, de l’inviter à clarifier sa pensée et ses intentions. Si le bullshiteur se défile, il existe un traitement plus radical. Il consiste à prendre son propos et de voir si le contraire serait tout aussi acceptable.

Prenons, par exemple, cet aphorisme qui circule sur les réseaux sociaux, signé du nom d’Einstein : « La logique vous mènera d’un point A à un point B. L’imagination vous mènera partout. » C’est fort bien dit, on comprend que cela fasse mouche. Le problème est que l’on pourrait tout aussi bien dire : « La logique vous mènera d’un point A à un point B. L’imagination ne vous mènera nulle part. » C’est tout aussi acceptable pour une autre sensibilité, plus cartésienne. Cela signifie que ces deux phrases se situent à un tel niveau de généralité qu’elles ne sont ni vraies, ni fausses : elles sont indifférentes à la vérité.

C’est là l’essence du bullshit. Tout le problème est qu’il semble que l’intérêt pour le caractère vérifiable d’un énoncé soit passé de mode. C’est là le sens de l’expression post-vérité.

7. Conclusion

En 2016, les dictionnaires Oxford faisaient de la post-vérité leur mot de l’année. Ce terme désigne « les circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour former l’opinion publique que l’appel aux émotions et aux croyances personnelles ».

Bien sûr, il serait naïf d’imaginer un temps où la vérité aurait été le souci principal des sociétés humaines. On pense en particulier à la propagande et aux manipulations de masse. Mais, une nouvelle fois, le propagandiste se soucie de la vérité : il veut la faire disparaître. Au lieu de chercher laborieusement à cacher la vérité, le bullshiteur s’en moque éperdument. L’auteur cite à cet égard un tweet exemplaire de Donald Trump :

« Je pense que l’un des meilleurs de tous les termes que j’ai inventés est “fake”. J’imagine que d’autres gens l’ont utilisé, au cours des années, mais je l’ai jamais remarqué » (chap. 6).

La décroissance du bullshit demandera sans doute un profond changement de société. Deux facteurs structurels favorisent en effet sa surproduction. D’une part, un système économique qui encourage la recherche du profit immédiat, souvent aux dépens du temps nécessaire à faire du travail de qualité. D’autre part, un système de valeur individualiste qui valorise la subjectivité et l’authenticité aux dépens de l’objectivité et de la véracité. Ce qui importe, ce n’est pas tant que quelqu’un ait cherché à dire quelque chose de vrai, ce qui compte, c’est est qu’il ait parlé avec son cœur.

Comme le note l’auteur : « Une telle vision implique mécaniquement que les opinions ne puissent plus se discuter, puisque le critère désormais pertinent n'est plus ce à quoi elles renvoient objectivement, mais qu'elles font partie de l’identité de celui qui les exprime. À ce compte, il n’y a évidemment plus de vérité, mais autant de vérités que d’opinions » (chap. 2).

8. Zone critique

En lisant cet ouvrage, on pourrait avoir la désagréable impression que tout ce que l’on peut lire, dire ou écrire ressemble fort à du bullshit. Mais c’est bien là ce qui fait son principal intérêt : il nous incite à la vigilance, à la prudence, à y regarder à deux fois. Dans un monde de l’immédiateté, c’est un réflexe précieux.

Ceci dit, on pourrait objecter à l’auteur que la vérité n’est pas le seul critère pour juger de la qualité d’un propos. On pense, en premier lieu, au style. Mais, plus généralement, celui qui dit à son ami qu’il a la force d’affronter cette épreuve, le manageur qui affirme à son équipe qu’ils ont toutes les qualités pour sortir plus forts de la crise, le chef d’État qui s’adresse à son peuple après un événement tragique ne bullshitent pas. Ils consolent, ils motivent, ils remobilisent.

On parlera, en rhétorique, de discours épidictiques. Ces discours tirent leur valeur de l’impact sur la disposition émotionnelle de l’auditoire. Ils seront réussis s’ils nous aident effectivement à surmonter des difficultés et non s’ils respectent scrupuleusement la vérité. Cette objection n’enlève rien au caractère salutaire de l’ouvrage.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Total bullshit ! Au cœur de la post-vérité, Paris, PUF, 2018.

Autres pistes

– Emmanuelle Danblon & Nicolas Loïc (dir.), Les rhétoriques de la conspiration, Paris, éditions du CNRS, 2010.– Nicolas Gauvrit & Sylvain Delouvée (dir.), Des têtes bien faites. Défense de l’esprit critique, Paris, Presses universitaires de France, 2019. – Claude Javeau, Les paradoxes de la postmodernité, Paris, Presses universitaires de France, 2015.– Daniel Kahneman, Système 1/Système 2 : Les deux vitesses de la pensée, Paris, Flammarion, 2012.

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