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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Les Quatre Parties du monde

de Serge Gruzinski

récension rédigée parBruno Morgant TolaïniEnseignant à l'université de Nîmes et docteur de l’EHESS en histoire moderne.

Synopsis

Histoire

Dominer les quatre parties du monde était l’ambition de la Couronne d’Espagne entre les XVe et XVIIIe siècles. Pour imposer sa présence, elle apprit à maîtriser des milieux inconnus, tandis que du Mexique au Japon, du Brésil aux côtes africaines, de Goa aux Philippines, des peuples étaient confrontés à des formes de pensée et de pouvoir qui leur étaient totalement étrangers. Malgré des résistances à la domination ibérique, la terre se mondialisait. Au tournant des XVIe et XVIIe siècles, ce ne furent pas seulement les modes de vie, les techniques et l’économie que bouleversèrent les nouveaux maîtres de la planète, mais aussi les croyances et les imaginaires. Serge Gruzinski montre que le passé permet de comprendre ce qui se joue depuis des siècles entre occidentalisation, métissage et mondialisation.

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1. Introduction

Dans Les Quatre parties du monde, Serge Gruzinski fait revivre la mondialisation des XVIe et XVIIe siècles lorsque l’empire colonial de la Monarchie catholique fut le berceau d’une première économie-monde. Elle a également assuré le rayonnement international du maniérisme, premier style artistique à s’être épanoui simultanément sur plusieurs continents à la fois. Elle a aussi multiplié les face-à-face avec d’autres grandes civilisations, créant un espace unique par les circulations planétaires qui s’y déployaient et l’irriguaient.

En partant d’ensembles politiques à visée planétaire ayant existé autrefois et non pas en suivant les découpages qui sont les nôtres aujourd’hui, ce livre faire revivre une autre mondialisation, en interrogeant les précédentes et en se concentrant sur des passés non européens, trop souvent ignorés ou déformés par l’européocentrisme. Selon lui, seule une histoire culturelle décentrée, attentive à la perméabilité des mondes et aux croisements de civilisations peut permettre de saisir ce qu’il nomme des « histoires connectées ».

C’est là le cœur du travail de Serge Gruzinski, qui choisit d’aborder le phénomène depuis le Mexique, le Brésil, les côtes de l’Inde ou l’Afrique.

2. La mondialisation ibérique

Au point de départ de son étude, Serge Gruzinski relève les mots d’un chroniqueur métis de Mexico, Chimalpahin, qui relatait dans son journal en langue aztèque les événements de son temps. L’historien s’attarde sur la mention faite d’une catastrophe européenne : l’assassinat du roi de France Henri IV, en 1610. Le précieux document livre donc ce regard lointain, témoignant des liens entretenus entre la Nouvelle-Espagne et le reste du monde. Ainsi, l’historien dresse la cartographie mentale d’un scripteur qui considérait la planète composée de quatre parties (l’Europe, l’Asie, l’Afrique et le Nouveau Monde), ouvrant la voie à son étude de la mondialisation.

À coup d’explorations, de découvertes et de conquêtes, l’Empire espagnol s’est précipité tout au long des XVIe et XVIIe siècles dans une mobilisation militaire, religieuse et économique sans précédent. En étendant sa domination, la Monarchie catholique n’a cessé d’accumuler de nouvelles expériences et de nouveaux savoirs. Sa soif insatiable d’esclaves, de métaux précieux et d’informations de toutes sortes n’eut d’égal que son enthousiasme évangélisateur. Des centaines de milliers d’hommes et de femmes se déplacèrent, vivant l’émigration ou subissant la traite négrière, et avec eux s’enclencha un mouvement incontrôlable d’objets, de croyances et d’idées.

Les institutions ibériques se multiplièrent hors d’Europe et, à la fin du XVIe siècle, dans le Nouveau Monde, les villes et les bourgades fondées par les Européens se comptaient par centaines. C’est de cette manière que s’accéléra la circulation des idées, des croyances européennes, mais c’est également de cette manière que les langues amérindiennes furent transcrites et que des savoirs nouveaux s’exportèrent vers l’Europe. Les hommes pensaient désormais à une échelle planétaire.

À Mexico, on trouvait alors diverses populations : Africains, indigènes, Asiatiques, Espagnols et métis : le monde était maintenant conçu comme un ensemble de terres liées entre elles et soumises au même prince. Ainsi, Chimalpahin envisageait un monde dont la capitale était Rome et dont le seigneur universel était le roi d’Espagne, qui régnait sur une partie de l’Europe, les côtes de l’Afrique, Macao, les Philippines et dominait l’Amérique depuis la Terre de Feu jusqu’au Nouveau-Mexique. L’indigène exprimait clairement sa conscience d’appartenir à la Monarchie catholique, c’est-à-dire un système politique qui réunissait alors l’Espagne et le Portugal.

3. Mexico, l’un des nouveaux centres du monde

Dans le second temps de son analyse, Serge Gruzinski traite des connexions entre les différents mondes : la coexistence, les affrontements et les métissages, notamment à Mexico qu’il prend pour exemple. Les Indiens apprenaient les métiers européens, acquirent les techniques venues du vieux continent, travaillaient avec de nouvelles matières. Lors des grandes cérémonies de l’Empire, on expliquait le monde aux habitants de la ville : la menace de l’islam, ainsi que les liens attendus de la population avec le roi, qui rendait service à Dieu en soumettant le monde. Tous ces individus étaient en outre soumis à la fiscalité espagnole.

C’est dans ce contexte qu’éclata l’émeute de 1624, le motin : le vice-roi qui avait pris ses fonctions en 1621 devait appliquer la politique du gouvernement de Philippe IV. Le fait que les richesses du Nouveau Monde fussent envisagées pour la seule Espagne poussa à la révolte. Ainsi, la plèbe de Mexico fit l’apprentissage des mouvements de foule et chassa le représentant de la monarchie qui incarnait les élites européennes, l’obligeant à regagner l’Europe. L’historien rappelle également que de Naples à Lima et de Lisbonne à Manille, d’autres populations urbaines subirent aussi le contrecoup de ces réformes de la Monarchie catholique.

Mexico se trouvait au cœur des réseaux de la planète et les connexions se multiplièrent rapidement, tout comme ce fut également dans d’autres villes de l’empire. Si les premiers contacts entre le Vieux Continent et le Nouveau Monde se firent dans le sang, il y eut rapidement transferts d’institutions, de lois, de pratiques, de techniques, de croyances et de modes de vie européens aux Indiens. Mais les Espagnols se sont également adaptés et, à la faveur de l’évangélisation des indigènes, des cultes chrétiens syncrétiques apparurent, combinant les deux cultures. Les routes commerciales maritimes soudaient alors les différentes parties du monde, et l’espoir de fortune était un idéal partagé par tous, contribuant à l’exaltation de la consommation comme signe extérieur de richesse. La modernité ibérique prit ainsi les accents d’un matérialisme conquérant.

4. Pénétrer le Nouveau Monde

Le rôle de l’Église fut crucial pour que la Monarchie catholique puisse pénétrer les sociétés indigènes et s’enraciner durablement. Les connexions par les groupes qui ont confronté leurs croyances, leurs langues, leurs mémoires et leurs savoirs ont été exploitées à ces fins par le pouvoir ibérique. Ce furent fréquemment les moines, envoyés sur place pour évangéliser les populations locales, qui menèrent ces enquêtes, en tâchant de différencier le culte respectable de l’idolâtrie. Des experts, représentants du roi sur place, rédigeaient des chroniques, des traités, et décrivaient le Nouveau Monde, à la faveur de leurs connaissances du terrain et de leurs contacts avec des informateurs locaux.

Ils scrutaient notamment la flore et les plantes médicinales : des liens se créèrent donc entre les différentes médecines, réduisant les écarts dans ce domaine entre les Amériques et l’Europe et contribuant à la mondialisation. Les connaissances européennes s’accumulèrent également dans les domaines de la cartographie, la géographie et la cosmographie, permettant aux Espagnols d’étendre leur emprise sur les mines locales, et donc leur richesse. De la même manière, la pensée antique, dominante sur le Vieux Continent fit le tour du monde à travers la circulation des textes classiques qui atteignirent les Amériques, entraînant pour la première fois une romanisation des passés non européens.

La principale barrière entre les deux mondes demeurait la question linguistique, car les sociétés indigènes ne possédaient pas d’écriture alphabétique ou phonétique. Aussi, les Européens rencontrèrent de nombreuses écritures, toutes très différentes. Ils les exploitèrent cependant, les déchiffrant et rédigeant des catéchismes dans les langues apprises, tout en empruntant des termes indigènes pour décrire des singularités locales. La religion était également un problème, car l’orthodoxie des experts et la surveillance poussée de l’Inquisition rendaient difficiles les accommodements. Elle n’empêchait toutefois pas les experts de décrire ce qu’ils découvraient et souvent, à travers leur plume, se lit une admiration qu’ils ont du mal à dissimuler.

5. Une histoire des objets

Les découvertes espagnoles et portugaises du XVIe siècle ouvrirent de nouveaux horizons à l’Europe. S’appuyant sur l’art, Serge Gruzinski démontre que l’Espagne ne se contenta pas de diriger un territoire et une population, mais qu’elle construisit un tout nouveau monde. Il explique que les objets indigènes qui allaient vers l’Europe étaient parfois retravaillés par des orfèvres ou des joaillers européens qui ajoutaient une plus-value aux choses envoyées d’Asie ou d’Amérique, et l’on pouvait aussi en modifier l’usage aux mêmes fins.

Au Mexique et au Pérou, les ateliers locaux cessèrent rapidement d’être exclusivement indigènes. L’arrivée d’artisans et d’artistes d’origine européenne modifia considérablement la donne : ceux-ci s’emparèrent des matières premières locales et détournèrent à leur profit les talents autochtones ; ils devinrent patrons et s’approprièrent les productions locales. De même, les idoles indigènes furent régulièrement détruites et l’on encouragea la création d’objets propres à la célébration du culte catholique. C’était une autre façon d’enraciner les indigènes dans le christianisme.

L’art du Nouveau Monde devint un signe majeur d’ostentation de la part de la couronne ibérique. Échappant à leur créateur indien, ces objets servaient désormais dans les cours européennes comme présent, marque d’affection ou instrument de prestige. Dans les siècles qui suivirent, ils devinrent des objets de mémoire rappelant les grandes heures de l’expansion ibérique.

C’est ainsi que, durant la période étudiée par l’historien, la main indigène se transforma pour adapter l’œuvre à une demande européenne croissante. Ce fut l’apparition d’un art mêlé, le degré de métissage variant considérablement d’un artiste à l’autre. Ce fut également une époque où le maniérisme, qui s’opposait à la règle d’imitation de la nature dans la peinture, en vogue dans les milieux dominants européens, se diffusa au Mexique. On trouvait alors, en Amérique, des toiles dénuées d’éléments locaux. Selon Serge Gruzinski, c’était une manière d’être occidental sans être Européen. Par leur mimétisme, les artistes participèrent à la mondialisation de l’art.

6. Mondialisation ou occidentalisation ?

Si la mondialisation de cette époque est indéniable, il ne faut pas omettre de souligner l’européocentrisme intellectuel qui dominait alors le monde, notamment la pensée d’Aristote, enseignée dans les universités européennes (dont celle de Salamanque, très prestigieuse) qui formaient les futurs dirigeants. De même, les langues de la Monarchie, qu’il s’agisse du latin de l’Église et du droit, de l’italien des poètes, du castillan et du portugais des administrateurs, furent des vecteurs majeurs de la globalisation intellectuelle. Il y eut ainsi une latinisation des élites indigènes, signe d’une occidentalisation, comme en témoignent les éditions mexicaines de la grammaire latine du Portugais Manuel Álvarez. Des normes d’expression particulières s’appliquaient où que l’on se trouve sur le territoire de la Monarchie catholique.

Si les emprunts aux lexiques indigènes ne remirent jamais en cause les règles des grandes langues européennes, il y eut cependant de grandes évolutions dans les langues parlées. Les métissages furent nombreux, en particulier pour celles utilisées dans la vie quotidienne, dont l’espagnol. Les paroles recueillies par Serge Gruzinski révèlent des termes empruntés à l’aztèque, au portugais, et parfois même à des langues africaines. En revanche, lorsque l’espagnol était utilisé en tant que langue officielle (au sens politique ou religieux du terme), les règles de la langue étaient indéfectiblement maintenues, le vocabulaire préservé, à l’exception d’inévitables emprunts lexicaux imposés par le nouvel environnement, comme le « maïs » par exemple.

Enfin, le langage des emblèmes, comme celui des symboles et des allégories, n’échappa pas aux mécanismes de la globalisation ; il était diffusé par les élites européennes. Utilisés en Amérique, ces signes relevèrent d’une occidentalisation et furent d’excellents vecteurs de propagande, de communication et de mise en scène. À Mexico, ces emblèmes apparurent pour la première fois lors des obsèques de l’empereur Charles Quint, célébrées en 1559. Des livres expliquant ces signes furent par la suite imprimés à Mexico, afin d’encourager ces pratiques et d’affirmer la prégnance européenne dans le Nouveau Monde.

7. Conclusion

Cet ouvrage de Serge Gruzinski ne se limite pas à une seule forme de mondialisation, au domaine de la guerre, de la christianisation ou du commerce. Il dresse une liste considérable d’acteurs et de vecteurs de mondialisation qui ont joué un rôle majeur dans ce phénomène.

Mais l’étude aboutit surtout à un constat d’échec : même si les échanges furent nombreux et les continents perméables, la pensée occidentale prit irrémédiablement le pas sur les cultures ancestrales des Indiens. C’est ainsi que, pour imposer et conforter leur présence, les Espagnols et les Portugais ont dû apprendre à maîtriser les lieux, les sociétés, les langages. En dépit des métissages et des brassages de population, la culture européenne domina et modifia ce Nouveau Monde.

8. Zone critique

La démarche de non-européocentrisme de Serge Gruzinski permet de lire la colonisation européenne des XVIe et XVIIe siècles sous un nouveau jour. Les nombreuses allusions au monde actuel invitent le lecteur à se questionner sur la mondialisation actuelle ; les exemples sont toujours précis et appuyés par une iconographie riche.

Toutefois, le plan adopté par l’historien a de quoi dérouter : les thèmes évoqués dans les premiers chapitres sont par la suite repris en détail, ce qui entraîne d’inévitables répétitions. Enfin, si la démonstration de l’historien est assurément convaincante, elle demeure axée sur Mexico et invite à s’interroger sur les ressorts de la mondialisation à la même époque, ailleurs.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Les Quatre Parties du monde. Histoire d’une mondialisation, Paris, Éditions de La Martinière, 2004.

Du même auteur

– Serge Gruzinski, La pensée métisse, Paris, Fayard, 1999.

Autres pistes

– Solange Alberro, Les Espagnols dans le Mexique colonial. Histoire d’une acculturation, Paris, Armand Colin, 1992.– Pierre Chaunu, Conquête et exploitation des Nouveaux Mondes, Paris, PUF, 1969.– Joseph Perez, L’Espagne au XVIe siècle, Paris, Armand Colin, 1998.– Daniel Roche, Humeurs vagabondes. De la circulation des hommes et de l’utilité des voyages, Paris, Fayard, 2003.

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