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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Empathie et manipulations

de Serge Tisseron

récension rédigée parAnne-Claire DuchossoyDoctorante en littérature française (Universités de Bordeaux Montaigne et Georg-August Göttingen).

Synopsis

Psychologie

Publié en 2017, cet ouvrage s’intéresse à l’empathie, un sentiment plutôt évocateur d’altruisme et de compréhension. Pourtant, de nos jours, ce mot porteur d’amour est menacé par les différentes manipulations qui peuvent exister : la politique, le commerce, les sectes et groupes terroristes peuvent la détourner pour servir leurs propres intérêts qui ne sont, à la base, absolument pas portés par ce noble sentiment. C’est pour cette raison que Serge Tisseron alerte sur les différents dangers de ces détournements.

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1. Introduction

Qu’est-ce vraiment l’empathie ? Elle se définit par plusieurs composantes : une composante affective (avoir la capacité de ressentir les émotions des autres) ; une composante intellectuelle (comprendre que les autres ont des expériences et des visions du monde différentes des nôtres). « Enfin, ces deux composantes se conjuguent dans la capacité de se mettre émotionnellement à la place de l’autre, et donc d’être affecté par la souffrance qu’on lui imagine. Il s’agit d’un processus qui combine la participation émotionnelle et la prise de recul cognitif » (p.13).

On parle d’empathie mature lorsque l’on peut se mettre émotionnellement à la place de quelqu’un : c’est-à-dire que l’on se coupe de son propre point de vue pour adopter celui de l’autre. Mais à des fins personnelles, commerciales, politiques ou, pire encore, certains feignent l’empathie ou font en sorte que les gens ressentent de l’empathie. Et surtout il n’est pas facile de se reposer sur de telles valeurs au quotidien, car celle-ci est très vite entravée par d’autres émotions ou par une éducation et une culture qui ne la favorisent pas. Mais heureusement, des outils existent pour la favoriser et la développer.

2. Empathie fragilisée

Certaines situations fragilisent l’empathie : la maltraitance, l’insécurité, le sentiment d’inégalité et d’injustice, entraînant un manque de confiance en soi, ainsi qu’un manque de sécurité. Tout ceci apporte encore plus de distance entre soi et les autres. Pour l’autre, ce manque d’empathie découle de quatre situations :

– La privation d’interaction empathique avec un visage humain pendant la petite enfance. Il a été prouvé que l’échange et l’interaction avec la maman et autres personnes étaient primordiaux pour le développement d’un bébé et d’un enfant : « le contact visuel est une condition nécessaire à l’empathie humaine et aux échanges sociaux appropriés, car il permet de traiter les informations sensorielles socialement pertinentes et de comprendre les états internes des partenaires » (p.23). De plus, il est important de noter que laisser les enfants, de façon précoce et exagérée, devant la télévision ne joue pas en faveur de l’empathie, du fait de l’absence d’interaction ;

– les sollicitations médiatiques excessives à tout âge. L’auteur parle du choc des images qui tournent en boucle sur les chaînes télévisées, à la radio et sur les réseaux sociaux. De plus, ces images sont maintenant filmées par les victimes là où, il y a encore quelques années, seuls les journalistes nous plongeaient dans les catastrophes : « Nous ne sommes plus devant l’action, mais au cœur de l’action. La vie privée des victimes fait irruption dans la nôtre » (p.25). Nous sommes alors poussés à ressentir la souffrance des autres, mais pas à la comprendre, ce qui ne va pas sans entraîner des conséquences néfastes sur le psychisme. Pour l’auteur, le journalisme actuel se fonde sur l’empathie émotionnelle des spectateurs ;

– les diverses maltraitances. La compréhension des intentions d’autrui est gravement perturbée par les violences vécues par un enfant. Ce dernier ne distingue plus toutes les subtilités des expressions du visage, des mimiques, mais au contraire les range en seulement deux catégories : celles qui le rassurent, et les autres qu’il perçoit comme agressives (même s’il s’agit d’amusement ou d’anxiété) ; – l’absence de réponse de la part des interlocuteurs qui sont censés apporter soutien et assistance, c’est- à-dire le sentiment d’incompréhension de la part du monde qui nous entoure qu’il s’agisse des proches ou des pouvoirs publics.

3. Les rôles imposés qui empêchent l’empathie

L’auteur explique qu’il existe également dans notre société une propension à attribuer des rôles sociaux aux individus : certains seraient faits pour diriger le monde, tandis que d’autres pour obéir (les personnes fragilisées par l’absence de prise en compte endosseront ce rôle d’obéissance).

La société enferme les gens dans des cases (métier, parents, enfants…), mais « hélas, en nous confinant dans une identité figée, nous renonçons bien souvent à toute empathie pour les autres et pour nous-mêmes. Nous maltraitons les autres et nous nous maltraitons en pensant que notre fonction l’exige » (p.38). Il s’agit donc, pour redécouvrir l’empathie, de renoncer au rôle prescrit, de sortir de son propre rôle pour endosser le rôle d’autrui, et ainsi de prendre conscience de ces fonctions et rôles imposés.

L’auteur invite à jouer, dans la vie quotidienne, le rôle d’un autre. Le rôle peut aussi être modifié lors de changement de lois, alors « des acteurs institutionnels se découvrent capables d’autre chose que ce qu’ils croyaient, et cela peut leur permettre de restaurer une capacité d’empathie » (p.45).

4. Empathie aux prises avec des stratégies sans visage

Serge Tisseron évoque le fait que de nombreuses stratégies nous poussent, sans que nous nous en rendions compte, à renoncer à notre empathie. Alors se mettent en place ce que l’auteur nomme les petits arrangements avec l’empathie : il est possible de détourner le regard c’est-à-dire faire comme si de rien n’était ; de jouer empathie contre empathie avec le fameux « comprends-moi » ; l’empathie empêchée par la solidarité de groupe (se conformer aux autres pour ne pas se marginaliser) ; l’empathie que l’on reconnaît mais que l’on ne choisit pas (oui je comprends mais je me choisis d’abord) ; la crainte d’être accusé de manque d’empathie et donc accuser l’autre de ne pas en avoir ; le refus de toute empathie ; rester humain dans une situation qui ne l’est pas.

L’auteur évoque aussi les conflits d’empathie en donnant l’exemple des personnels soignant, qui à cause de leur surcharge de travail, ne peuvent plus faire preuve d’empathie envers leurs patients, et s’ils le font, alors ils n’ont plus d’empathie pour leurs collègues qui croulent sous le travail. Notons qu’il existe aussi une empathie envers soi-même, empathie qui consiste alors à reconnaître ses propres imperfections et faiblesses. Ne pas reconnaître notre part sombre entraîne souvent une projection sur les autres.

5. Empathie manipulée par la ressemblance

Pour l’auteur, l’empathie peut avoir lieu en miroir de soi, c’est-à-dire qu’« on se soucie d’autrui parce qu’on s’imagine à sa place » (p.79). Par exemple, des personnes vont plus facilement donner une pièce au mendiant qui lui ressemble le plus (celui qui a perdu son emploi par exemple), comme s’il fallait donner à quelqu’un de méritant.

Cette empathie pour ceux qui nous ressemblent vient de notre cerveau archaïque et a été prouvée par diverses études. Des expériences ont même montré que cette ressemblance pouvait annuler le sens moral : aller vers quelqu’un qui nous ressemble même si ses actes ne sont pas corrects. Il arrive quelquefois que l’empathie se réduise à soi. L’auteur compare la sympathie et l’empathie : « la sympathie consiste dans une projection d’une partie de soi sur autrui, mais sans pour autant nous rendre sensibles à ce qu’il éprouve » (p.99). Dans la sympathie, il y a une projection, une confusion entre soi et l’autre, alors que, dans l’empathie, on dépasse son soi.

Pour finir, la haine de soi est résolument un obstacle à l’empathie pour autrui ! Il faut bien au contraire être bienveillant avec toutes ses facettes et dimensions pour réussir à construire une empathie saine pour soi et pour les autres.

6. Empathie pour les objets

Serge Tisseron évoque le détournement et la manipulation de l’empathie qu’opèrent les industriels à travers les objets. Naturellement, l’homme a une empathie pour les objets qui l’entourent. Certains objets sont des souvenirs qui nous relient au passé et aux proches. Mais derrière tout cela, se cache aussi une industrialisation des objets par le biais de la fabrication en série, et concomitamment, l’importance de la publicité qui fait de ces objets des substituts de nos rêves : « la publicité crée une confusion entre la réalité de l’objet et son désir, autrement dit entre les services assurés par son usage et les rêveries dont nous sommes invités à l’entourer » (p.111).

Selon le psychiatre, il y a cinq façons d’empathiser des objets industriels : simuler des traces d’usure sur des objets neufs ; programmer des irrégularités pour simuler l’intervention de la main humaine ; adapter les objets aux gestes ; proposer des options de fabrication sur mesure pour donner l’impression d’un objet unique ; développer des produits qui évoquent des formes humaines. L’auteur s’arrête un instant sur ces objets qui nous ressemblent : « les designers ont intégré les caractéristiques morphologiques du corps humain dans le dessin de la plupart d’entre eux. Le premier modèle de Twingo a même été conçu explicitement pour avoir une bonne tête » (p.115). Dans l’automobile surtout, où le processus a bien fonctionné et a toujours été pensé à l’image de l’homme, on peut indifféremment inverser les métaphores : on dira d’une belle fille qu’elle a un beau châssis, lors d’un accident, on dira « on m’est rentré dedans » alors que c’est dans la voiture qu’on est rentré…

Des expériences ont prouvé que l’homme est anthropomorphe (attribuer des caractéristiques du comportement ou de la morphologie humaine à des objets, animaux…) mais pas pour autant animiste (penser que l’objet a un esprit et qu’il nous comprend). Évoquons aussi l’imposture manipulatrice de l’empathie artificielle avec par exemple le robot Pepper au Japon, robot humanoïde capable de reconnaître certaines émotions alors qu’il s’agit de « machines à simuler incapables de toute émotion et de toute souffrance » (p.128).

7. Quiproquos compassionnels et construction de l’empathie

Faire preuve d’empathie, d’accord, mais après ? « Il faut encore une autre chose : que nous soyons capables de courage. Nous devons affronter la crainte de nous montrer différents, et de ne plus être aimés » (p.144) ! L’auteur pointe du doigt l’éducation morale, car « un cerveau qui n’a pas été entraîné dans la préadolescence à prendre en compte l’existence de points de vue différents sur le monde peine ensuite à adopter une posture relativiste » (p.146). Dans les cas extrêmes, cela pousse plus facilement ces jeunes vers des mouvements sectaires et radicaux. Il va sans dire que d’être confrontés à des personnes différentes de nous nous permet de comprendre des états différents des nôtres.

L’école a un rôle à jouer dans ce développement de l’empathie, d’ailleurs inscrite dans les programmes de l’Éducation nationale depuis 2015. Des études en neurologie ont montré que la lecture d’œuvres de fiction a les mêmes effets sur le cerveau que des expériences réelles : qu’il s’agisse d’actes ou d’émotions. Mais attention qu’il soit question de livres, de films ou de jeux vidéo, ils « peuvent mettre en forme la sociabilité dans le sens d’un mieux-vivre-ensemble, mais tout autant banaliser le mépris et la haine et faire courir le risque de les éprouver sans honte ni culpabilité dans la vie réelle » (p.151).

Certains jeux (comme le Jeu des mousquetaires ou le jeu théâtral) permettent une prise de recul sur la différence des autres car cela oblige à prendre la posture de quelqu’un d’autre et donc de comprendre ce qu’il peut ressentir. L’auteur a d’ailleurs inventé le Jeu des trois figures pour développer toutes les composantes de l’empathie (affective, cognitive, mature…) Un autre pan de l’éducation a un grand rôle à jouer : celle de l’éducation artistique et culturelle. L’art permet de développer l’empathie émotionnelle. Découvrir différentes facettes du monde sous l’œil d’artistes à la sensibilité différentes. Contempler une œuvre, exprimer ses ressentis, puis échanger avec les autres dessus. L’auteur invite les professeurs à s’engager dans des pédagogies de projet (cf le film Les Héritiers de Marie-Castille Mention-Schaar), une pédagogie qui permettrait de comprendre les préoccupations et les émotions des autres. C’est la base pour le développement du sens moral surtout au sein d’une société multiculturelle qui traverse une crise.

Développer l’empathie permet de lutter contre la préradicalisation. Même si la tentation de radicalisation a toujours existé chez les jeunes, actuellement, la crise économique et la crise idéologiques renforce cette dynamique. « Pour les jeunes issus de l’exil, et témoins de l’échec du processus d’intégration de leur famille, il est plus difficile encore de se projeter dans l’avenir » (p.159). Et des groupes extrémistes, comme Daech, sont passés maîtres dans l’art de la manipulation de l’empathie par le biais d’Internet : détourner des images, créer une illusoire complicité avec des adolescents déboussolés. Ces jeunes en pleine crise identitaire, en situation d’isolement social, et donc dans un état psychique de préradicalisation constituent des cibles faciles privilégiées. Cet état concerne beaucoup d’enfants issus de milieux défavorisés et en rupture culturelle, mais pas que !

Une étude a montré que la surconsommation télévisuelle précoce et le manque d’interactions sociales pendant la petite enfance en font partie. Ces enfants qui n’ont pas eu d’écoute de leurs émotions, de leurs avis, et qui n’ont pas entendu ceux des autres se construisent sans repères et sont donc les cibles privilégiées « de tout ce qui prétend leur en donner, les théories du complot pour certains, les bandes de petite délinquance pour d’autres » (p.152). Si la société et l’éducation parentale n’a pas joué ce rôle, il faut que l’école puisse le faire et donner aux enfants la possibilité d’exprimer toutes leurs émotions et par de là d’entendre celles des autres, et de développer au fur et à mesure cette empathie.

8. Conclusion

Quel sentiment noble que celui de l’empathie ! Serge Tisseron montre à travers de nombreux exemples ce qu’est l’empathie mais également comment elle est détournée parfois à mauvais escient.

Pour le commerce, par les manipulations institutionnelles, pour des dérives sectaires ou même pour son propre avantage. Il est urgent de développer la véritable empathie auprès des plus jeunes, par l’éducation parentale et scolaire, se défaire des emprises et des rôles imposés.

9. Zone critique

C’est un livre intéressant criant de vérité et même s’il semble pessimiste, il est tout de même porteur d’espoir. Malheureusement, il semble bien difficile de pouvoir réellement, en dehors de ces pages, apporter un changement concret.

Former plus profondément les enseignants pour qu’ils tentent de développer cette capacité d’empathie chez les élèves est peut-être en effet la solution, mais n’attendons pas de miracle !

10. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Serge Tisseron, Empathie et manipulations, les pièges de la compassion, Paris, Albin Michel, 2017.

Du même auteur– 3-6-9-12 : Apprivoiser les écrans et grandir, Paris, Erès, 2013.– Vérités et mensonges de nos émotions, Paris, Livre de Poche, 2011.– L'Empathie au coeur du jeu social : Vivre ensemble ou mourir, Paris, Albin Michel, 2010.

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