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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

La Condition ouvrière

de Simone Weil

récension rédigée parArmand GraboisDEA d’Histoire (Paris-Diderot). Professeur d’histoire-géographie

Synopsis

Philosophie

1934. Tandis que la France est empêtrée dans une grave crise économique, Simone Weil, jeune et brillante normalienne, prend congé de l’enseignement et entre en usine, comme les premiers chrétiens allaient au désert. Elle veut comprendre la misère ouvrière. De là naîtra un Journal, des lettres et des articles, dont les pages les plus significatives, éditées après sa mort, forment le présent recueil. C’est un des textes les plus éclairants au sujet de la condition ouvrière. On y trouve une description rigoureuse de la vie à l’usine, une tentative de pénétrer l’essence de l’aliénation ouvrière, et des idées originales pour y remédier. Depuis, on a beaucoup écrit sur le sujet, mais rien d’aussi profond.

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1. Introduction

Simone Weil attribuait l’échec de la Révolution russe au fait que ses chefs ne comprenaient rien à l’essence de l’aliénation ouvrière, n’ayant jamais travaillé en usine.

En toute logique, pour libérer les travailleurs, il fallait donc d’abord comprendre quelle était la nature réelle de leur malheur, et non se contenter d’une doctrine élaborée au milieu du XIXe siècle, dans des conditions on ne peut plus différentes : le marxisme.

Dans l’esprit de Simone Weil, pour comprendre la vie d’ouvrier, il fallait la vivre. Et, après avoir compris, il fallait proposer des solutions. Tel est l’ordre de la Condition ouvrière, sinon son plan, qui n’existe pas, puisque l’ouvrage, posthume, est une succession lettres, d’articles et de notes prises au jour le jour, le soir, après l’usine.

2. Vivre l’oppression

C’est juste après avoir rédigé ses Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, où elle règle définitivement ses comptes avec le marxisme, que Simone Weil entre, le 4 décembre 1934, à l’usine Alsthom de la rue Lecourbe, Paris 15e. Elle travaillera aussi chez Carnaud et chez Renault. Son expérience d’ouvrière s’achèvera le 23 août 1935. Durée courte, dira-t-on, mais largement suffisante à un esprit aussi pénétrant que le sien, dotée d’une telle capacité d’empathie et d’un tel don d’observation.

Plusieurs choses reviennent dans son Journal d’usine, où elle note ses impressions au jour le jour : les humiliations permanentes des contremaîtres, les changements de programme en plein labeur, l’impossibilité de s’organiser soi-même, les gueulantes de sous-chefs habitués à n’exercer l’autorité que par la contrainte la plus brutale, les courants d’air, les humiliations à l’embauche, les doigts coupés, l’abrutissement par le bruit, énorme et perpétuel, l’angoisse de devoir retourner au travail, la pensée contrainte à ne s’attacher qu’à des mesquineries (combien de pièces ai-je faites, combien va-t-on me payer ?), la jalousie entre camarades (qui aura la tâche la mieux payée ?), pointer à l’arrivée, pointer au départ, au risque de se voir sucrer des heures entières de travail, rentrer chez soi exténuée, incapable de parler, tentée par le suicide…

Non, elles ne manquent pas les misères que Simone Weil observa et endura, à l’instar de tous les ouvriers. Mais, le plus marquant, ce qui pour elle constitue le noyau de l’oppression, et que les marxistes orthodoxes n’ont pas vu, c’est le problème de la cadence imposée au travailleur par le temps mécanique de la machine. Car ce « temps en miettes » – et son corollaire, la division du travail en tâches répétitives et dénuées de sens – oblige les ouvriers à peiner sans répit, sans détente ni possibilité de penser. Jamais, pense-t-elle, esclavage n’aura été aussi atroce.

Face à cela, peu de bons moments. Les ouvriers sont frustes. Peu d’instruction. Une vie de labeur exténuant que ne peuvent compenser que des jouissances brutales, rapides et vulgaires ou, dans le meilleur des cas, l’adhésion à un syndicat et à la mystique mensongère de l’avenir radieux. Parlent d’amour avec des mots de souteneurs.

Mais, parfois, c’est la grande joie de croiser le regard compatissant d’un camarade qui a vu la brimade dont on a été l’objet. Seulement le regard, parce que, dans ces bagnes industriels, parler est interdit. L’usine n’est pas un lieu pour les rapports sociaux, mais, au contraire, un lieu de déracinement radical et d’isolement complet, qu’il est vital, pense Simone Weil, non seulement pour les ouvriers eux-mêmes, mais encore pour la collectivité tout entière, de changer.

Sans cela, la société se verrait peu à peu empoisonnée, de la base au sommet, par l’atmosphère démoralisante – et donc grosse d’immoralité – de la condition ouvrière.

3. Comprendre l’oppression

Tout un article de Simone Weil est consacré à la genèse et à la signification de la rationalisation taylorienne et fordienne, du nom des deux grands chefs d’industrie américains qui, au début du vingtième siècle, ont révolutionné l’organisation du travail selon des méthodes dites scientifiques. La prétention à la scientificité, bien entendu, leur est radicalement déniée par Simone Weil, pour qui une organisation scientifique du travail consisterait à améliorer la production à labeur égal. Or, ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

Pour Taylor, en effet, le problème est essentiellement d’augmenter la cadence de travail, de sorte qu’on n’ait plus besoin d’allonger la durée du travail, laquelle est limitée par la nature et par la loi. Et, aussi, de « briser l'influence des syndicats » et la résistance ouvrière en instituant le chronométrage, le paiement aux pièces avec primes, ce qui implique, pour chaque ouvrier, de tout faire pour, poussé par l’appât du gain que ce système développe en lui, faire mieux que le voisin.

Mais comment s’y prit-il, ce Monsieur Taylor ? Par une sorte de vol, nous apprend Simone Weil. De même que les patrons gardent jalousement le secret commercial, les ouvriers, jadis, gardaient jalousement une sorte d’équivalent : le secret des procédés et la maîtrise des rythmes de leur travail. C’est de cela, de ce savoir vivant, que Taylor les dépossède, pour le remplacer par le travail mort et morcelé, inscrit dans les machines, les procédures, et nécessitant la croissance corrélative de la bureaucratie et de l’ingénierie, car il faut bien des gens pour recoller les morceaux. Ainsi, les ouvriers sont ravalés, dit Simone Weil, à n’être plus qu’une pure force de travail : aucune raison pour qu’on les traite mieux que des bêtes de somme.

Inévitablement, le système de l’usine aboutit à la démoralisation complète des ouvriers. Or, il faut qu’ils travaillent, ces hommes, et il faut donc les motiver. Au lieu de leur montrer le sens de leur travail, on ne leur donne comme raison de travailler que l’argent qu’ils recevront – chichement – au jour de paie. Encore un avilissement, car ce système ne suscite en eux que l’égoïsme du portefeuille, à quoi il faut ajouter cette humiliation suprême qu’est le spectacle permanent, dans la société bourgeoise, de l’opulence ostentatoire des riches. Non pas que cette opulence soit un mal en soi, mais elle rappelle toujours à l’esclave sa condition, « comme le bruit des chaînes pour les forçats d'autrefois. » Humiliation à laquelle les syndicats, par paresse, par ignorance et par dogmatisme marxiste – il faut développer l’appareil productif –, répondent en n’exigeant qu’une chose : un meilleur salaire.

C’est simple, clair, et correspond à l’état d’esprit des patrons, qui ne voient dans les salariés qu’une denrée, dont ils admettent que le prix puisse varier, mais pas qu’on puisse réglementer ou limiter l’usage qu’ils en font.

Résultat : le salaire augmente, le patronat intensifie la cadence de travail pour compenser la perte, la condition ouvrière s’est dégradée, mais le public et les syndicats se félicitent des avancées sociales. C’est le système du nœud coulant et un cercle vicieux mesuré par l’« augmentation du niveau de vie », de l’alcoolisme et du nombre de suicides.

4. Les chemins de la liberté

Alors, que faire ? Il y a bien la Révolution, mais Simone Weil est convaincue qu’elle aboutira inévitablement à la bureaucratisation, comme cela s’est produit en URSS, où, loin de conduire à une émancipation du prolétariat, elle n’a fait qu’aggraver son asservissement. S’engager sur la voie de la Révolution, c’est donc ouvrir la voie au totalitarisme. Hors de question.

Retourner à une économie pré-capitaliste ? Totalement impossible étant donné la nécessité où se trouve tout État moderne de maintenir à niveau son industrie militaire, sous peine de disparaître rapidement.

Quant à la voie moyenne, préconisée par de nombreux technocrates progressistes et consistant à intégrer le syndicalisme dans le jeu des institutions, elle n’en pense que du mal. Cela, en effet, ne pourrait que priver les ouvriers du seul lieu où ils se sentent chez eux dans la société. De plus, institutionnalisés et bureaucratisés, les syndicats, formellement représentatifs, seraient dirigés par des gens ne comprenant rien du tout aux problèmes réels des ouvriers, qu’ils auraient inévitablement tendance à réduire à celui de la répartition de la plus-value.

Une seule solution : aménager le monde existant, aller à la racine du mal.

5. Repenser le rapport de l'homme à l'usine

Pour Simone Weil, il faut admettre, au moins dans la période actuelle et en attendant l’effondrement du capitalisme, le caractère inévitable de la « loi du rendement » et ordonner les relations de travail de façon satisfaisante. Pour cela, une condition nécessaire est que les patrons aient connaissance des conditions de vie des ouvriers et que ceux-ci aient connaissance des conditions de vie de l’usine, sans quoi les ouvriers continueraient d’exiger des salaires sans rapport avec les possibilités réelles, et les patrons d’aggraver la situation en voulant la résoudre.

Il faut donc, selon Simone Weil, tout faire pour que les ouvriers parlent librement : par exemple, créer des journaux d’usine où ils s’exprimeraient anonymement, et consentir un effort sans précédent de pédagogie envers eux pour leur expliquer l’organisation du travail, leur rôle exact dans la production, la situation de l’entreprise dans la concurrence, etc.

Bref, les considérer non plus comme de simples robots, mais comme de véritables collaborateurs, soumis à la discipline, certes, mais ayant au plus haut point possible conscience de l’œuvre commune.

Mais ce n’est pas tout. Il faut, essentiellement, modifier le « rapport de l’homme à la machine », de sorte que l’ouvrier soit avec elle dans un rapport d’union semblable à celui du marin avec son bateau, et non plus dans un rapport antinaturel de domination à l’avantage de la chose et au détriment du vivant. Confiante dans les possibilités de la technique moderne, elle imaginait ainsi que l’on pourrait orienter les recherches dans le sens du respect des travailleurs, afin que ceux-ci deviennent les maîtres de machines auxquelles seraient dévolues les tâches répétitives. Que l’on pourrait, en outre, organiser l’usine et la formation professionnelle pour que la division du travail y soit compensée par une vue d’ensemble.

Avec, comme perspective utopique, des machines permettant à l’homme « d’accéder quotidiennement au sentiment du beau dans toute sa plénitude », soit à un univers de symboles tels que ceux auxquels les paysans participent naturellement.

6. Conclusion : révolutionner le monde, pour le remettre à l’endroit.

On le voit, les ambitions de Simone Weil étaient à la mesure de son immense compassion. S’étant faite ouvrière, elle avait découvert un abîme de souffrances physiques et morales et, au fond de celui-ci, la cause principale de cette souffrance : l’organisation du travail et le machinisme . Quelque chose d’intolérable, de proprement monstrueux, puisqu’il s’agissait en fait, de dépouiller les ouvriers de leur humanité en leur interdisant de penser et de désirer.

Son programme ? Rien de moins que de transformer les sciences, les techniques et les usines de sorte à remettre l’homme et le travailleur au cœur du système.

Ce qui la conduira, dans les années suivantes, à développer sa pensée dans un sens mystique et religieux et à concevoir une nouvelle Déclaration des Droits fondée sur les besoins de l’âme humaine .

Ainsi, les aspects politique et religieux de la pensée de Simone Weil, que l’on oppose souvent, ont la même origine : la réflexion sur les conditions permettant d’en finir avec l’aliénation du travailleur moderne.

7. Zone critique

Rien, absolument rien de ce que Simone Weil appelait de ses vœux ne s’est réalisé. L’avilissement par le système machinique, loin de se résorber, n’a fait que se développer, à la fois en extension et en intensité. Plus aucun pays n’échappe au développement des forces productives. Les ordinateurs sont partout. L’anthropologie de l’intérêt s’est universalisée, au détriment des religions et des philosophies traditionnelles. Le mouvement ouvrier s’est délité. L’échec, apparemment, est total.

Pourtant, l’aura de Simone Weil n’a fait que grandir. Tout le monde l’admire. Plus le monde se mécanise, plus l’âme souffre, plus les hommes trouvent réconfort à la lecture de Simone Weil et moins ils semblent aptes, collectivement, à adopter ses solutions. Il y a là paradoxe.

C’est que Simone Weil, considérablement influencée par l’échec de la révolution russe, avait fini par adopter l’idée que l’oppression ouvrière n’avait rien à voir avec le capitalisme. Et que l’on pouvait, par conséquent, supprimer l’oppression sans s’attaquer au système de la marchandise.

Sur ce point, l’expérience historique l’a montré, elle n’avait pas vu tout à fait juste. Car, comme le montre très bien Robert Kurz, par exemple, la logique de la valeur, noyau essentiel du capitalisme comme du communisme d’État, interdit par principe toute recherche et toute avancée dans le sens d’une modification du machinisme moderne. Par ailleurs, celui-ci forme, comme l’avait vu Jacques Ellul, un tout cohérent dont il n’est pas loisible de modifier un élément sans s’attaquer à l’ensemble.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– La Condition ouvrière, Gallimard, coll. « Folio », 2002.

Ouvrages de Simone Weil

– Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale Lire en ligne [archive] Revue « La révolution prolétarienne » ; Œuvres complètes, t. II, 1955.– Note sur la suppression générale des partis politiques, Paris, Climats, 2006.– L'Enracinement, Prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1990.– Weil Simone, Œuvres, Gallimard, coll. « Quarto », 1999.

Autres pistes

– Robert Linhart, L’Établi, Paris, éd. de Minuit, 1989.– Ellul Jacques, Le Système technicien, Cherche midi, coll. « Documents », 2012. – Louis-René Villermé, Tableau de l’état physique et moral des ouvriers, Paris, UGE, coll. « 10-18 »,1971.– Christophe Dejours, Travail vivant, Paris, Payot, 2012.– Charlie Chaplin, Les Temps modernes (film, 1936).

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