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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Merci d’être en retard

de Thomas Friedman

récension rédigée parRobert Guégan

Synopsis

Science et environnement

Alors que l’environnement se dégrade à une échelle inédite, les technologies modifient le monde à un rythme de plus en plus rapide. Ces accélérations conduisent à une reconfiguration de la planète, qui dépasse largement nos capacités d’adaptation : individuellement, et collectivement. Car notre ADN social, lui (culture, institutions, relations au travail…), n’évolue pas de manière exponentielle. Et nos politiciens sont scotchés à l’ancien monde. Cette dissymétrie explique une partie des problèmes contemporains. Il est donc urgent de réfléchir à la puissance des nouvelles technologies, à la fois potentiel de destruction et immense levier de créativité.

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1. Introduction

Dans La Terre est plate, Thomas Friedman expliquait que l’ordinateur, Internet et la révolution logicielle permettaient de réduire les distances entre les individus, en les connectant à une échelle jusque là inconnue. Malgré son titre déroutant, Merci d’être en retard prolonge cette réflexion sur une technologie qui fait de la planète une plate-forme de collaboration et de partage. Avec ses bons et ses mauvais côtés. Le titre de l’ouvrage renvoie en effet aux changements techniques dont le rythme s’accélère.

Au même titre que le bouleversement du climat et la mondialisation de l’économie, le « cloud » et l’intelligence artificielle (voitures sans chauffeur, objets connectés...) participent d’une mutation sans précédent. « Saurons-nous réformer nos sociétés et rendre nos salariés plus résilients pour tenir le rythme ? » demande l’auteur (p. 19), en constatant que beaucoup d’entre-nous sommes dépassés, voire submergés. Dans le travail comme dans la vie quotidienne, les « douleurs du changement » sont manifestes. Faire une pause est donc une nécessité. Pour prendre le temps de réfléchir.

2. La loi de Moore

Selon le PDG d’Intel, si on appliquait à la Coccinelle les progrès réalisés dans la fabrication des « puces » depuis 1971 (puissance multipliée par 3 500, consommation d’énergie divisée par 90 000, et coûts de production réduits d’un facteur 60 000), la voiture de Volkswagen roulerait aujourd’hui à 180 000 km/h. Elle coûterait trois centimes et consommerait un litre de carburant en 800 000 km.

Les mémoires et les disques durs des PC ont connu la même évolution que les microprocesseurs. Pendant cinquante ans, les ordinateurs ont ainsi doublé de puissance tous les deux ans. Cette croissance exponentielle relève de la « loi de Moore », du nom de son énonciateur : Gordon Moore (Intel). Elle a des retombées économiques.

En 1996, pour simuler le vieillissement des armes nucléaires, le gouvernement américain a commandé un ordinateur de la taille d’un court de tennis. Cet ordinateur, première machine capable de traiter plus de mille milliards d’opérations par seconde (1 téraflops), était encore le plus puissant de la planète en l’an 2000. En dix ans, l’ordinateur performant, réservé à l’État le plus riche du monde, est devenu un cadeau de Noël pour adolescent. En 2006, la PlayStation 3 de Sony tenait sur une étagère, et elle traitait 1,8 téraflops, soit autant d’opérations que la super-machine à pleine puissance. Le jouet des militaires avait coûté 55 millions de dollars, la PS3 se vendait dans les 250 dollars.On mesure l’ampleur des changements qui se sont opérés en quelques années, les bouleversements qu’ils induisent, et les équilibres qu’ils remettent en cause.

Pour Friedman, c’est en 2007 que le grand virage s’est opéré, avec l’apparition d’acteurs connus des initiés (Hadoop : naissance du big data, GitHub : plate-forme pour les codeurs…) ou du grand public (Facebook, Twitter, Airbnb…). Cette année-là, Internet a dépassé le milliard d’utilisateurs. Sont apparus le système Android, le Kindle d’Amazon et l’iPhone qui, avec ses cousins constitue « le moteur principal qui entraîne la Machinerie aujourd’hui ».

De telles avancées techniques se renforcent mutuellement. PayPal a propulsé eBay Permise par l’explosion des Smartphones (conçus par Qualcomm), la chute du coût des composants autorise maintenant l’Internet des objets. Le cloud, vaste réseau de serveurs répartis dans le monde entier, devient surtout un « formidable démultiplicateur de puissance ». « Lorsqu’on associe robots, big data, capteurs, réseaux à haut débit, biologie de synthèse, et nanotechnologies, et qu’on les actionne dans le cloud, ils s’auto-entretiennent, repoussant les frontières de plusieurs domaines à la fois » (p. 84). C’est pourquoi Friedman préfère le terme de « supernova » au terme de cloud : l’explosion d’une étoile est le plus violent phénomène de l’univers.

3. L’accélération du Marché et de la Nature

Cette violence affecte de nombreux domaines, ce qui fait la singularité de notre époque.

Dans le monde économique, PayPal et le bitcoin (cryptomonnaie liée au Web) ont révolutionné les échanges monétaires. Des logiciels de transaction font également partie de l’environnement boursier. Pour le meilleur et pour le pire, car les flux financiers circulent à la vitesse de la lumière. Les algorithmes concurrents étant assez voisins, une chute soudaine des cours peut très vite provoquer un séisme. Avec les 100 000 transactions par seconde qu’autorise la fibre optique, 440 millions de dollars peuvent être perdus en 45 minutes. Certaines places de marché ont d’ailleurs mis en place un ralentisseur de 350 microsecondes.

Le développement des Smartphones et le big data permettent par ailleurs à PayPal de développer un système de prêts en ligne (deux milliards de dollars en 3 ans) en comparant uniquement les profils des emprunteurs.

De tels outils amplifient les flux financiers, participant d’une mondialisation dans laquelle Friedman englobe les échanges entre individus connectés. À titre gratuit (Instagram…) ou non (Kisckstarter…). Associé à la puissance des technologies numériques, l’individu dispose aujourd’hui de moyens d’action démultipliés. Collectivement, la « Multitude » détient un pouvoir de création ou de destruction, qui bouleverse notre cadre de vie. Par « Multitude », il faut comprendre qu’en tant qu’espèce, « nous sommes devenus une force de la Nature, dans la Nature et s’exerçant sur elle. Cela n’était pas arrivé avant le XXe siècle » (p. 162).

Si la « grande accélération » qui s’est manifestée au cours des deux dernières générations se poursuit, la planète va d’ailleurs basculer dans un état nouveau. Les atteintes à la Nature (dans laquelle Friedman regroupe le changement climatique, la croissance de la population et la diminution de la biodiversité) vont rendre notre civilisation moderne insoutenable.

À l’exception de la couche d’ozone, en effet, tous les signaux sont au rouge. En matière de biodiversité, il faudrait préserver 90 % des espèces présentes avant la révolution industrielle. On est déjà à 84 % dans certaines régions africaines. En termes de déforestation, 75 % des forêts constituent un objectif d’équilibre. On est à 62 %... En un mot, nous sommes en train de quitter l’holocène, un état interglaciaire stable, le seul qui ait permis à nos civilisations de se développer, grâce à sa dynamique naturelle. Nous sommes entrés dans l’Anthropocène, nouvelle époque dont nous sommes la cause.

Ces phénomènes engendrent un cercle vicieux : le dérèglement climatique favorise les incendies qui libèrent du gaz carbonique, par exemple. Entre 2015 et 2050, au moins 28 pays d’Afrique verront par ailleurs leur population doubler, dont des pays déjà frappés par la sécheresse. C’est une bombe à retardement. On estime déjà que 1,5 milliard de paysans sont récemment arrivés dans les villes. Ils déstabilisent les classes moyennes et alimentent les mouvements extrémistes. « Une partie importante des printemps arabes était issue de ces 1,5 milliards de personnes », écrit l’auteur (p. 176). Dès 2014, des diplomates pointaient même un risque d’implosion de la société syrienne, en raison de la sécheresse qui avait ravagé 60 % du territoire entre 2006 et 2011, sans que l’état apporte de réponse. Aujourd’hui, un individu sur 122 est déplacé, réfugié ou demandeur d’asile.

4. Des technologies pour sauver le monde

La seule façon d’affronter ces menaces à effet « boule de neige » est d’y opposer un engagement et des investissements eux aussi à effet « boule de neige ». On ne peut pas reculer, insiste Friedman. « Si nous ne réagissons pas ensemble pour renverser ces tendances, nous serons la première génération d’humains pour qui plus tard sera trop tard » (p. 180).

Certaines interventions relèvent de schémas traditionnels. À l’image de la « grande muraille verte » suggérée par les pays africains. L’équation est simple : cinq cents millions d’exploitations de moins de trois hectares font vivre 2,5 milliards d’humains. « Réparer » un hectare coûte de 100 à 300 dollars, alors qu’une journée dans un camp de réfugiés italiens revient à 42 dollars. L’objectif est donc de créer un « Corps vert » de 5 000 personnes. Mais le Web et ses applications ont bouleversé les relations politiques. C’est une page Facebook, « Nous sommes tous Khaleb Said », qui a poussé les Égyptiens à occuper la place Tahrir et renverser Moubarak. La technologie arme aussi ceux que Friedman appelle les « casseurs ». À travers du matériel (bombes commandées depuis un Smartphone…) ou des réseaux sociaux (propagande, coordination). Quant aux convois de réfugiés qui se forment au Niger pour gagner la Libye, ils s’organisent via WhatsApp.

Nous sommes finalement sortis de « l’holocène de la géopolitique », marquée par un équilibre entre deux blocs. De nombreux États, hier soutenus par l’URSS ou les États-Unis, sont en voie de décomposition, ce qui fait naître des « territoires non administrés ». Au Moyen-Orient bien sûr, mais aussi au Caucase ou au Venezuela. Pour l’auteur, il faut intervenir sur place, faute de quoi « le désordre viendra à nous » (p. 272). Cette intervention passe par l’éducation et la formation, et non par des drones.

Web et Smartphones apportent déjà une contribution utile, à l’image du programme 3-2-1 Services, qui profite à 120 millions de personnes pauvres et parfois illettrées (Malgaches, Cambodgiens…). Avec un système de pictogrammes, elles peuvent écouter des informations utiles au moment où elles en ont besoin.

On a là un exemple de la « spirale vertueuse des capacités informatiques » qui offre une opportunité sans précédent aux interventions de la « Multitude ». Avec la supernova, les humains n’ont jamais disposé d’une telle puissance. L’environnement aussi en profite : désormais, des algorithmes intelligents régulent l’énergie éolienne ou permettent des économies d’énergie dans les transports.

5. S’adapter aux emplois de demain

L’intelligence logicielle s’est répandue dans l’industrie, les services, et la vie quotidienne. Prendre un taxi n’a jamais été aussi simple, imprimer un objet en 3D est devenu un acte banal. Moins chères et toujours plus faciles d’accès, des innovations suscitent l’adhésion : Airbnb a ainsi fourni un hébergement à 1 spectateur sur 5 lors de la coupe du monde de football au Brésil. Mais les technologies évoluent beaucoup plus rapidement que nos modes de fonctionnement en société. C’est un énorme défi à relever. En particulier dans le monde du travail.

Dans deux décennies, 47 % des emplois américains risquent d’être occupés par des robots. Les entreprises connaissant des cycles de production de plus en plus courts, l’holocène du travail est derrière nous, prévient Friedman, qui a fixé à 2007 le « point d’inflexion » ayant fait exploser le monde du travail. Celui-ci s’est numérisé, robotisé et mondialisé en un temps record. Rares sont les trajectoires qui n’ont pas été affectées par une économie de flux, signant la fin de l’économie traditionnelle (économie de stocks) et balayant tout sur son passage.

Tout le monde pourra-t-il rester dans la course ? L’actif de l’économie future sera le capital humain, pronostique l’auteur, qui avance des exemples optimistes. Si des emplois disparaissent, d’autres se créent, plus nombreux du fait de la croissance générée. Mais il faut repenser le système éducatif. C’est ce qu’a fait AT&T en favorisant la promotion interne via le big data, c’est-à-dire les profils créés par ses 107 000 managers. Chaque année, AT&T dépense également 250 millions de dollars en formation pour que les compétences suivent l’évolution de la technologie.

Si les formations sont délivrées sur le temps libre des salariés, l’entreprise rembourse les frais universitaires à hauteur de 8 000 dollars par an. Elle a également obtenu des universités qu’elles adaptent leur offre en termes de prix et de contenu, certaines demandes étant très « pointues ». Un master de sciences informatiques en ligne a ainsi été créé par Georgia Tech pour 6 600 $, contre 45 000 $ pour un cursus de deux ans sur le campus. D’autres universités proposent un certificat en science de données. Il en découle un nouveau contrat social entre l’entreprise et le personnel, qui peut s’investir en fonction de perspectives qu’il connaît.

Un exemple à suive, car le diplôme traditionnel n’est plus synonyme d’adéquation avec l’emploi. D’où le succès des « plates-formes de talent en ligne », en prise sur les besoins des employeurs.

Le message de Friedman ne s’adresse pas seulement aux 35 millions d’Américains sortis de l’université sans diplôme. La connectivité abaisse les barrières à l’entrée, et la technologie pousse les compétences à la hausse. Il faut donc « s’adapter plus vite que la moyenne », écrit l’auteur, en invoquant les « algorithmes » de la nature : « Les espèces qui cessent d’apprendre et de s’adapter disparaissent ».

6. Conclusion

Pour Friedman, survivre au XXIe siècle suppose d’exploiter les bons côtés de la « supernova » et de mettre en place les « technologies sociales nécessaires pour soutenir le rythme accéléré des technologies matérielles (p. 313). Un monde entièrement connecté étant un monde remodelé, il faut favoriser la résilience sociétale.

C’est-à-dire « ré-imaginer, re-concevoir le travail, la politique, la géopolitique, l’éthique et les collectivités locales, afin d’engendrer davantage de stabilité (...) tout en permettant à davantage de citoyens de tenir la cadence du changement » (p. 192).

7. Zone critique

Thomas Friedman signe ici un livre intelligent, sensible et sans langue de bois. Mais il passe sous silence un défi essentiel : comment conserver notre liberté face à des technologies de plus en plus intrusives ? Il n’était pourtant pas nécessaire d’aller bien loin pour enquêter.

La seule liberté offerte à l’individu est finalement celle de s’adapter. En se référant sans cesse à la « loi de Moore », qui n’est qu’un constat empirique à portée limitée, Friedman assimile le progrès technologique à un donné qui s’imposerait à tous, alors que les innovations résultent d’investissements, donc de choix économiques et politiques. Partant de cette contrainte « objective », l’employé doit se former sur son temps de repos. Ou fonctionner en mode start-up., bref, devenir malléable pour trouver ou conserver son emploi. Ne s‘agit-il pas là de faire apparaître comme choisi, ce qui est subi ?

Comme sa lecture des événements du Proche-Orient, les initiatives mises en avant par l’auteur pour s’attaquer aux « grandes accélérations » sont intéressantes. Mais son concept de « Multitude » est suffisamment flou pour masquer les responsabilités, et derrière des principes vertueux (la valorisation de l’intelligence collective, etc.), « l’extrême innovation des politiques publiques », peine à prendre forme.

Sous couvert d’un optimisme assumé, Friedman renouvelle donc un discours bien connu : « La plupart des solutions aux grands problèmes de la planète viendront du progrès scientifique » (p. 35). Dans un monde manichéen (« le Contrôle contre le Chaos ») les États-Unis en sont le chef de file tout désigné. Bref, la solution aux dégâts créés, en partie, par la technologie et l’économie libérale, passe par plus de big data, plus de libéralisme, et toujours plus de croissance. Ce qui, incidemment, profite aux États-Unis, qui imposent déjà leurs technologies numériques (Silicon Valley) et contrôlent l’Internet (via l’ICANN).

Ce n’est donc pas un hasard si Friedman ne propose pas de gouvernance planétaire du Web, alors qu’il prône une connectivité généralisée. Ou s’il n’applique pas la loi de Moore aux ressources naturelles (métaux rares, pétrole, etc.), dont l’épuisement se profile.

8. Pour aller plus loin

Ouvre recensé– Merci d’être en retard. Survivre dans le monde de demain, Paris, Saint-Simon 2017.

Du même auteur– Thomas Friedman, La Terre est plate, Paris, Saint-Simon 2006.

Autre piste– Une interview sur France Culture : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/thomas-friedman-un-triple-pulitzer-dans-le-cloud

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