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L’invention de Dieu

de Thomas Römer

récension rédigée parAntoinette FerrandAgrégée d’Histoire et doctorante en Histoire de l’Égypte contemporaine (Sorbonne-Université)

Synopsis

Philosophie

Si dans la tradition philosophique occidentale, les monothéismes sont étroitement associés au fanatisme et à l’intolérance, Thomas Römer en rappelle l’extrême nouveauté lors de son apparition dans la Mésopotamie antique. Aboutissement d’un processus pluricentenaire, la formalisation du judaïsme moderne rassemble plusieurs traditions religieuses régionales peu à peu fondues en un seul et même culte hégémonique, où Yahvé (Yhwh) trône en majesté.

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1. Introduction

Terreau du christianisme et de l’islam, le judaïsme ne prend sa forme actuelle qu’à partir du IIe siècle avant notre ère, après plus d’un millénaire d’histoire. Sa lente formalisation en monothéisme exclusif comprend donc nombre d’étapes et de choix que Thomas Römer entend analyser dans la compréhension de ce que signifie, croire en un seul dieu. Cette religion qui passe pour être l’une des plus ritualisées, se construit au gré de ses mutations cultuelles, à mesure que Yahvé s’impose comme divinité tutélaire.

Mêlant sources archéologiques, épigraphiques et bibliques lues au prisme d’une critique philologique exigeante, Thomas Römer offre une enquête technique et prudente de la naissance du dieu d’Israël, Yahvé, de son culte partagé à sa monopolisation par le royaume judéen.

2. Faire l’histoire du sacré

Rappelant la difficile évaluation de l’historicité des sources bibliques, Thomas Römer propose de suivre une position médiane, sans naïveté ou méfiance outrancière : ni inventée de toute pièce dans le cadre d’une propagande politique ni transcrite fidèlement par des témoins historiques, l’épopée biblique offre néanmoins des vestiges de l’histoire sainte.

Constituée de la Torah (ou Pentateuque), des Prophètes (Neviim) et des Écrits (Ketouviim), la Bible hébraïque s’apparente bien plutôt à un patchwork de traditions compilées, réécrites puis remises en forme. Pour ne donner qu’un exemple, le Deutéronome aurait été écrit entre le VIIe et le Ve avant notre ère, tandis que les livres prophétiques, eux, dateraient de l’époque hellénistique (soit des IIIe-IIe siècles avant).

Attestée dès le XIIIe siècle avant notre ère, Israël apparaît dans les sources égyptiennes comme une tribu insubordonnée, aux frontières orientales du territoire des Pharaons ; puis entre le Xe siècle et 722, ce même nom désigne le royaume du nord de la Palestine actuelle dont la capitale était Samarie (et non Jérusalem, capitale de Juda, royaume méridional). Lors des conquêtes assyriennes à la fin du VIIIe siècle, Israël prend son sens théologique, désignant ceux qui vénèrent le dieu d’Israël. Mais on ne peut parler de judaïsme comme monothéisme avant l’époque perse, voire hellénistique.

Du dieu d’Israël, on connaît le tétragramme de Yhwh dont il est interdit de prononcer le nom afin d’en éviter les usages magiques ; ce qui n’a pas de nom, ne peut être véritablement connu, ni comparé, à l’inverse des autres divinités païennes. Or, cet interdit date du IIIe siècle avant notre ère, dans le contexte d’une sacralisation de l’héritage biblique que l’on commence à traduire en grec : le terme de kyrios (Seigneur) se substitue alors au tétragramme. L’énigme du nom de Dieu s’explique en fait par le système consonantique propre à beaucoup de langues sémitiques : les voyelles intercalées entre les schèmes de consonnes sont disposées en fonction des règles de grammaire.

Selon toute vraisemblance, on aurait dit « Yahû », et non Yahwé comme le pensaient les Pères de l’Église. Récusant les interprétations théologiques qui voient dans le tétragramme, la définition même de la nature de ce dieu (« Je suis celui qui est » Ex, 3 : 14), Thomas Römer y lit plutôt des indications cultuelles, des attributs qu’on lui aurait prêtés : ainsi, la racine « souffler » insinuerait que Yahvé était, à l’origine, un dieu de l’orage.

3. Les origines de Yhwh : un dieu « monté du Sud »

Dans l’histoire sainte, Moïse rencontre Yhwh, qui n’est alors pas le dieu de sa tribu, mais d’un territoire aux limites énigmatiques entre la Judée (Sud de la Palestine actuelle) et l’Égypte.

À grand renfort d’analyses archéologiques, Thomas Römer exclut peu à peu les lieux d’Ougarit, Mari ou Ebla : le territoire où Yhwh était adoré à l’origine aurait été sous domination Shasou, une tribu des plateaux du sud de la Palestine, proche de Seïr. Citant les débats nourris des chercheurs quant à l’éventuel parallèle entre Yhwh et le dieu égyptien Seth, Thomas Römer en souligne la probabilité sans pour autant suivre pleinement cette hypothèse ; il ressort de manière générale de l’exposition de ce travail, une extrême prudence quant à l’emploi et l’analyse des sources, dont l’interprétation reste pour le moins hasardeuse pour les périodes les plus anciennes.

L’homme de cette rencontre divine, Moïse, reste une énigme historique, et son identité douteuse : le récit biblique de ses péripéties compte en réalité bien des thèmes littéraires de l’époque, ce qui rend l’évaluation de leur véracité, difficile. Haut fonctionnaire en Égypte, il se serait réfugié, après le meurtre d’un Égyptien, chez les Madianites, où il aurait pris femme.

Cette tribu montagnarde païenne des environs d’Aqaba, aurait été éleveuse de chameaux et présente souvent un visage hostile dans la tradition juive : pourtant, d’après celle-ci, le beau-père de Moïse, « un prêtre madianite » aux divers noms, aurait joué un grand rôle dans l’établissement du premier culte à Yhwh, preuve pour Thomas Römer de l’adoption d’un nouveau dieu et de mélanges rituels.

4. L’adoption de Yhwh comme dieu d’Israël

Israël est un nom théophore, c’est-à-dire qu’il est formé du nom d’une divinité El et d’une racine sémantique largement débattue : Thomas Römer l’interprète comme étant celle de la lutte, du combat, puisque Jacob aurait reçu le nom d’Israël après avoir lutté contre l’ange de Yhwh (Gn 32 : 28). La première attestation du nom d’Israël date des années 1210 avant notre ère, gravé sur une stèle du pharaon Merneptah : il fait alors référence à une tribu établie en Palestine actuelle entre Askhelon, au Sud, et Yanoam, au Nord, sans pour autant que Yhwh soit attesté comme leur divinité titulaire.

Dans la Bible hébraïque, El est utilisé comme un autre nom de Dieu, et donc réminiscence d’une divinité vénérée avant ou en même temps que Yhwh : celui-ci aurait été introduit dans la confédération Shasou à la suite d’une victoire contre les Égyptiens, rejoignant ainsi le rang du panthéon tribal.

L’adoption de Yhwh par Israël serait en fait intimement liée à l’établissement de la monarchie davidique : la triade quasi mythologique – Saül, David et Salomon – n’est attestée par aucune trace archéologique ou historique, mise à part la stèle dite de Tel Dan datant du VIIIe, qui porte l’inscription « bytdwd » souvent interprétée comme « maison de David ». Mais l’onction de Saül par Samuel (1 S 3) à Silo – sanctuaire yahwiste à l’importance croissante vers les XIIe-XIe siècles, avant sa destruction en 1050 – et les noms théophores des descendants de Saül témoignent du culte de Yhwh en Israël à cette époque-là. L’arche d’alliance souvent mentionnée dans les livres de Samuel, traduirait l’existence d’un autel portatif, à la manière des tribus nomades : à l’intérieur, des bétyles ou pierres sacrées symbolisent la divinité.

En revanche, il faut attendre le tournant du Ier millénaire pour que Yhwh fasse son entrée à Jérusalem : auparavant, nulle trace de son nom n’est décelée dans les toponymes locaux marqués, au contraire, par d’autres divinités locales de la fécondité et de la moisson. Il faut dire que Jérusalem, dont la première attestation remonte au XVIIIe siècle avant notre ère, n’est qu’une bourgade (4 à 5 hectares) comparée à Ashkelon (50 à 60 hectares), d’où la victoire aisée que remporte David en la conquérant. Il en fait alors sa ville princière, sans pour autant y construire de temple à Yhwh.

Cette bizarrerie justifiée comme rachat de l’immoralité de David (2 S 7) révélerait, pour Thomas Römer, l’existence préalable d’un temple à Jérusalem consacré à une autre divinité, que Salomon ne fera que réaménager. En comparant les versions grecque et hébreu de la Bible hébraïque, le chercheur décèle l’existence d’un dieu solaire déjà vénéré auquel Yhwh vient s’ajouter, et dont il absorbera peu à peu les attributs. La vision magnifiée d’une Jérusalem capitale d’un empire salomonien n’a donc rien d’historique.

5. La progressive ascension de Yhwh comme dieu principal en Israël et Juda

L’hégémonie progressive de Yhwh entre 930 et 722 avant notre ère, est rapportée par les traditions scripturaires judéennes défavorables au royaume d’Israël, dont l’idolâtrie aurait provoqué la chute en 722, sous les coups des Babyloniens.

Or, cette prétendue idolâtrie est en fait la traduction de la pluralité des cultes nationaux rendus en Israël – et dont l’archéologie témoigne – comme entorse à une supposée croyance monothéiste anachronique. Yhwh y est en effet vénéré comme baal (divinité) de l’exode, à Béthel et Dan, sous une forme bovine ou anthropomorphe proche de la conception phénicienne du baal Milqart.

Mais la stèle de Mesha (IXe) commémorant les exploits d’un roi moabite, fait mention d’autres divinités, et la révolte du prophète Elie et de son disciple Elisée (1 Rois 17-18) contre « Baal » indiquerait la naissance d’un « yahwisme intransigeant » contre la soi-disant dérive cultuelle qui pousse Israël à sa perte.

En Juda, le royaume est préservé jusqu’en 587, et ce sursis est interprété comme récompense divine des comportements cultuels judéens, dont la norme est définie, après coup, par les auteurs du Deutéronome (dernier livre du Pentateuque). Or, Yhwh y aurait été vénéré comme figure royale – d’où l’expression « Yahwh Sabaoth », c’est-à-dire « dieu des Armées » (célestes et humaines) – et sous la forme d’une statue.

À rebours de l’aniconisme (ou refus de représenter la divinité) professé par les rédacteurs, les révélations prophétiques témoignent d’une représentation matérielle de Yhwh à Jérusalem (Esaïe 6 : 1 – 5) : attributs solaires, chérubins (êtres hybrides menaçants, gardiens du trône de Yhwh) et séraphins (serpents égyptiens représentant des divinités annexes), « face de Yhwh », outils du temple que les exilés prennent à Babylone… Les massebah, hauts poteaux peints dans les sanctuaires yahwistes, prouvent même que, sans être figuré, Yhwh était adoré sous une forme matérielle. L’interdiction des idoles, par son existence-même, suppose qu’il y en ait eues : le Décalogue (Dix Commandements) qui les condamne est le fruit d’une harmonisation des rédacteurs de l’époque perse, soucieux de donner une certaine cohérence à la révélation.

Mais les strates de texte rajoutées ne permettent pas de camoufler totalement la vérité historique. L’innovation judaïque qui fait du culte de Yhwh, un culte sans image et sans nom naît d’un durcissement dogmatique progressif : de l’interdiction de statues ou bétyles autres que celle de Yhwh, on passe à la prohibition totale d’une représentation divine, laissant l’arche d’alliance vide et la menorah (chandelier à 7 branches) seul témoin de la présence divine.

Cependant, Yhwh s’affirme, entre le VIIIe et le VIe siècle, comme « dieu principal de la dynastie davidique et dieu national de Juda », en combinant les attributs solaires et militaires d’autres divinités comme El et Baal, et les aspects féminins de son Asherah – nom de la divinité associée (parèdre) à son culte et représentée sur les monnaies du VIIIe siècle.

6. Du dieu « un » sous Josias au dieu unique

L’énigme de la résistance de Juda aux Babyloniens – pourtant plus faible que l’Israël vaincu – alimente la célébration de la toute-puissance de Yhwh.

Mais lorsque Jérusalem tombe à son tour, comment expliquer sa défaite ? Sous la plume des rédacteurs, les Babyloniens incarnent alors la punition divine qui s’abat sur les rois judéens, dont Manassé est l’archétype paradoxal : son règne de cinquante-cinq années de prospérité aurait multiplié les affronts à Yhwh [précision sur Manassé = possible de supprimer]. Pourtant, l’un des derniers rois de Juda, Josias, est resté dans les mémoires hébraïques comme le roi réformateur : on dit qu’il aurait trouvé un livre sacré dans un temple et aurait suivi les conseils écrits à l’intérieur.

Sous le motif littéraire, affleure, selon Thomas Römer, une réalité historique : le règne de Josias constitue une étape fondamentale, quoique sans lendemain, de l’hégémonie yahwiste, en supprimant le culte solaire, les clergés superflus et les pratiques cultuelles douteuses (prostitution). À partir de la fin du VIIe siècle avant notre ère, plus aucune mention de Yhwh avec son Asherah n’apparaît sur les épigraphies, seul Yhwh trône comme dieu de Jérusalem, dieu unitaire mais pas encore unique : sur l’île d’Éléphantine en Égypte, un sanctuaire de Yhwh perdure, sans répression. Le lien qui unit les fidèles à Yhwh relève d’une quasi-vassalité, vraisemblablement copiée sur les traités assyriens de soumission, dont l’influence modèle la volumineuse littérature biblique de la fin du VIIe siècle.

À la mort de Josias en 609, les règnes chaotiques se succèdent jusqu’à la prise de Jérusalem par les Babyloniens en 587 et la destruction du temple. Véritable traumatisme, l’exode forcé à Babylone est interprété par Thomas Römer sur le modèle d’Armin Steil qui avait distingué en 1993, trois types d’attitudes face à une crise : l’attitude prophétique tenue par des marginaux, qui « considèrent la crise comme le début d’une nouvelle ère », l’attitude sacerdotale des « représentants conservateurs des structures sociales effondrées » ; et l’attitude mandarinale des hauts fonctionnaires qui « [tentent] de comprendre la nouvelle situation et de s’en accommoder pour conserver leurs anciens privilèges ».

Les Deutéronomistes sont les mandarins de l’exil, pour qui les Assyriens sont une manifestation de la puissance de Yhwh. Il est l’unique et vrai dieu, et sa relation privilégiée avec Israël, le résultat d’une élection particulière. Ce discours « ségrégationniste » s’oppose au monothéisme inclusif du milieu sacerdotal (prêtres selon Steil), qui privilégie le patrimoine laissé par les patriarches avant l’érection des royautés : ainsi, nul besoin pour Israël d’un médiateur royal, véritable révolution pour le Proche-Orient antique.

L’époque perse achève de consolider la figure toute-puissante d’un Yhwh désormais unique. Le Pentateuque, réuni entre 400 et 350, exclut les Prophètes, et avec eux le récit de la conquête babylonienne et de l’exil. En effet, la méfiance des élites lettrées envers les traditions prophétiques favorables à la reconstruction d’une monarchie davidique reflète le remaniement des textes par un camp favorable à la domination perse, ainsi que le rejet de Jérusalem comme capitale.

Le Pentateuque se clôt avec la mort de Moïse (Dt 34), à l’entrée de la Terre promise, signe s’il en est, d’une religion de diaspora. La traduction en grec de la Bible hébraïque vers 270 avant, appelée Septante, du nom des soixante-douze traducteurs qui auraient fourni une seule et même version sans concertation, achève de transformer l’ancienne divinité tribale Yhwh en Kyrios universel.

7. Conclusion

Thomas Römer retrace ainsi la progressive hégémonie de Yhwh, de simple divinité proche-orientale parmi d’autres, à un dieu tutélaire d’une nation en diaspora : plus qu’une énième forme d’hénothéisme (qui privilégie un dieu parmi d’autres), le monothéisme juif émerge de plus d’un millénaire d’histoire politique et cultuelle.

Pourtant, ce n’est qu’aux débuts du christianisme que le judaïsme se structure sur le modèle qu’on lui connaît aujourd’hui : face à l’hellénisation croissante des communautés, différentes sectes se forment, qu’elles soient favorables à cette mutation – comme les sadducéens, quoique traditionnels en termes de dogmes – ou hostiles comme les pharisiens, les esséniens (secte pharisienne messianique) ou zélotes (mouvance armée anti-romaine). Le modèle pharisien l’emporte, résolument hostile aux nouveautés et ancré dans une pratique quotidienne rituelle, jusqu’à la définition même de la Bible hébraïque telle qu’on la connaît aujourd’hui.

8. Zone critique

Unanimement saluée par la critique, cette étude reflète l’éminence de Thomas Römer dans les études bibliques : son propos progresse par une extrême connaissance des sources qu’il interprète avec prudence, en mêlant les regards de philologue et historien.

Par ailleurs, l’attention permanente qu’il prête aux découvertes archéologiques souligne l’actualité de sa réflexion historiographique : sous son vernis théologique, la Bible hébraïque illustre en réalité le paysage cultuel complexe de la Palestine antique.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Thomas Römer, L’invention de Dieu, Presses universitaires de France, Paris, 2e éd. 2017.

Du même auteur– Avec Jean-Daniel Macchi et Christophe Nihan (dir.), Introduction à l’Ancien Testament, Genève, Labor et Fides, 2e éd., 2009.– La première histoire d’Israël. L’école deutéronomiste à l’oeuvre, trad. de l’anglais par F. Smyth, Genève, Labor et Fides, 2007.

Autres pistes– G. W. Ahlström, The History of Ancient Palestine from the Palaeolithic Period to Alexander’s Conquest, Sheffield Academic Press, 1993.– Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, La Bible dévoilée. Les nouvelles révélations de l’archéologie, Paris, Bayard, 2002. – Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, Les Rois sacrés de la Bible. A la recherche de David et Salomon, Paris, Bayard, 2006.– Albert de Pury et Thomas Römer (dir). Le Pentateuque en question, Genève, Labor et Fides, 3e éd., 2002.

© 2020, Dygest