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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Carbon Democracy

de Timothy Mitchell

récension rédigée parPierre Le BrunAgrégé de Sciences Economiques et Sociales.

Synopsis

Société

Dans cet ouvrage, Timothy Mitchell généralise les réflexions de ses travaux antérieurs dont il tire une thèse originale fondée sur une lecture matérialiste de l’histoire politique. Il montre que les propriétés physiques de la source principale d’énergie d’un territoire et les modalités sociales et géographiques de son exploitation facilitent ou entravent les possibilités de revendications démocratiques. Cette thèse éclaire le débat sur la malédiction des ressources et l’autoritarisme dans les pays producteurs de pétrole.

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1. Introduction

Carbon Democracy constitue un ouvrage dense et très documenté se donnant pour but de clarifier les relations entre pétrole et démocratie, notamment dans les pays producteurs du Moyen-Orient. Mitchell reproche aux études classiques consacrées à ce sujet de se concentrer uniquement sur l’argent tiré du pétrole et de négliger le processus de production et de distribution.

À rebours de ces travaux, il consacre une attention particulière aux agencements et aux dispositifs matériels d’exploration, aux oléoducs et terminaux, aux relations entre les compagnies, les travailleurs et les États, aux modes de transport des sources d’énergie, au processus de transformation du brut en énergie calorifère et motrice, à la conversion de cette ressource en profits, aux logiques de circulation de l’argent du pétrole, etc. Tous ces éléments le conduisent à distinguer une « démocratie du charbon » d’un « âge du pétrole ».

Il présente son argumentation selon un plan chronologique, en commençant par les sociétés liées à l’exploitation du charbon, puis du pétrole, et conclut sur les enjeux soulevés par l’épuisement des ressources de pétrole exploitables et le changement climatique.

2. Ce que la démocratie doit au charbon

Mitchell met en lumière les différences entre les situations dans lesquelles l’énergie est surtout fournie par le charbon et celles où elle provient davantage du pétrole. L’usage majoritaire du charbon, dans les pays industrialisés, a servi de levier aux revendications démocratiques. L’exploitation du charbon nécessite un grand nombre de travailleurs, concentrés en un lieu, travaillant en autonomie dans la mine, ce qui favorise leur mobilisation et leur organisation, souvent en puissants syndicats.

Ces travailleurs peuvent menacer d’interrompre l’extraction afin de faire entendre leurs revendications. Le charbon est également lourd : il est transporté surtout par rail ou par canaux, c’est-à-dire via des réseaux très contraints, difficiles à contourner ou modifier, demandant beaucoup de travail. Les travailleurs des chemins de fer et des transports maritimes peuvent aussi menacer d’interrompre le flux, ce qui est aisé et peu coûteux, afin de se faire entendre. Troisièmement, par ces modalités de transport et les grandes concentrations urbaines liées aux industries utilisant du charbon, la grève peut facilement s’étendre à un autre secteur. Cette vulnérabilité a permis d’exiger un ordre plus démocratique.

À l’inverse, les propriétés géophysiques du pétrole et ses caractéristiques d’exploitation ont plutôt entravé les possibilités de démocratie. Le pétrole est très concentré en énergie. Son extraction nécessite des machines, donc beaucoup de capitaux, mais peu de travail. Pour le transporter, sa fluidité permet d’utiliser des pipelines, ce qui nécessite là encore peu de travailleurs et évite les concentrations en un lieu. Léger, le pétrole peut être transporté dans le monde entier, par des bateaux qui peuvent changer de route et s’adapter. Ces caractéristiques permettent de contourner les réseaux et les pouvoirs du charbon. Il est donc beaucoup plus difficile de menacer d’interrompre le flux d’énergie.

Selon Mitchell, c’est pour cette raison que les classes dominantes ont cherché à organiser la transition énergétique à l’échelle mondiale, après des grèves parfois devenues générales (à l’image de la « Grande fièvre » qui avait agité l’Angleterre du début du XXe siècle). Il note que le passage au pétrole est à l’origine de l’affaiblissement de la gauche en Europe. L’étude de l’Empire britannique lui permet d’observer les différences entre ces deux situations : Angleterre et charbon, Irak et pétrole.

3. Les « dispositifs d’orchestration de la rareté »

Mitchell prend le contrepied des récits habituels sur l’industrie pétrolière, en montrant que le problème n’a jamais été la rareté du pétrole, mais plutôt son excès. L’enjeu a été d’assurer la pénurie plutôt que l’approvisionnement, afin de garantir des prix élevés. Le prix du pétrole n’a jamais été fixé par les mécanismes du marché, mais par une entente entre les firmes. À partir des années 1970, certains États producteurs sont parvenus à arracher aux compagnies le contrôle du système de limitation de la production.

Les compagnies ont joué de plusieurs stratégies pour limiter l’offre et garantir un prix élevé. Elles ont acquis, pendant la première moitié du XXe siècle, les droits d’exploration et d’exploitation des principales réserves, notamment en Mésopotamie, afin d’en limiter l’extraction. La Seconde Guerre mondiale a permis de limiter l’offre et les flux de pétrole, tout en occasionnant un décollage de la demande. Après-guerre, un bas niveau d’offre a été garanti par le soutien financier et militaire à la monarchie saoudienne, en échange de son engagement à ne pas produire trop de pétrole, tandis que la construction rapide de modes de vie organisés autour de la consommation d’énormes quantités d’énergie (comme la voiture ou la banlieue) alimentaient la demande.

Mitchell propose une autre interprétation du choc pétrolier de 1973 : la hausse des prix n’a pas été liée à la pénurie mais à une volonté de plusieurs acteurs d’accroître leur prélèvement sur la rente pétrolière. Alors que la « crise énergétique » est habituellement présentée comme une illustration de la loi de l’offre et de la demande, Mitchell l’explique par quatre éléments. À la suite de grèves et de mobilisations sociales, l’État libyen a augmenté l’imposition du pétrole. Suivant cet exemple, les États producteurs ont renégocié à la hausse leur part dans les revenus pétroliers. Pour maintenir leur niveau de profit, les compagnies ont élevé le prix.

Enfin, pour éviter que ce pétrole plus cher soit concurrencé par d’autres énergies, les firmes ont réduit l’offre de gaz et de charbon (en rachetant puis bloquant la production), ainsi que d’énergie nucléaire (par lobbying). La pénurie a ainsi été construite sans être planifiée. Les priorités changeantes de plusieurs gouvernements et leur gestion de la crise ont contribué à la hausse des prix, en alimentant la panique par l’annonce de rationnement, encourageant malgré eux la demande.

4. Gouverner à l’âge du pétrole

Selon Mitchell, il ne faut pas observer les relations entre pétrole et démocratie seulement à l’intérieur des pays producteurs, car les flux d’énergie révèlent aussi les relations inégales entre États impérialistes et régions productrices. Ces relations ont joué un grand rôle dans les trajectoires des sociétés, d’un côté comme de l’autre. En outre, les questions énergétiques sont liées, dans toutes les parties du monde, au consentement des gouvernés. Plusieurs régimes ont permis à des États de contrôler les sources d’approvisionnement en pétrole, se libérant au moins en partie du contrôle des puissances impérialistes. L’enjeu, pour ces dernières, était alors de limiter la production, donc d’entraver les tentatives d’utilisation de la manne pétrolière à des fins de développement économique national.

La colonisation a constitué le premier cadre de cette domination. D’autres formes d’impérialisme, comme celui des États-Unis en Amérique centrale et du Sud, se sont également déployées dès le début du XXe siècle. À cette époque déjà, le Mexique et la Bolivie ont tenté de s’émanciper du contrôle impérialiste, avec des conséquences sur la production et les flux énergétiques. Après la Première Guerre mondiale, les mandats de la Société des Nations ont permis la survie, indirecte et plus discrète, de la domination européenne. L’autodétermination a constitué pour l’Angleterre et la France un mécanisme affaibli, mais efficace et peu coûteux, pour gouverner indirectement certaines régions comme l’Irak et garder le contrôle sur le pétrole.

Après la Seconde Guerre mondiale, la guerre froide a fourni un cadre de gestion politique du Moyen-Orient. Elle a autorisé les États-Unis à conserver un contrôle sur ses alliés producteurs de pétrole, en premier lieu l’Iran et l’Arabie saoudite. Les firmes pétrolières et leurs alliés ont ainsi présenté leurs intérêts comme des exigences stratégiques, indispensables aux besoins des États impérialistes, ce qui leur a permis de bénéficier de l’appui des gouvernements.

Mitchell dresse un parallèle entre les politiques étrangères de ces coalitions et la politique intérieure des pays. C’est dans un contexte de grèves du charbon et de conquêtes électorales travaillistes et socialistes que les gouvernements des puissances impérialistes et les firmes pétrolières ont organisé la transition vers le pétrole et présenté les intérêts des compagnies pétrolières comme stratégiques pour l’ensemble de l’État.

5. Les énergies carbonées et l’expansion permanente

Les énergies carbonées, par rapport aux sources utilisées antérieurement, sont très concentrées et dégagent de très grandes quantités d’énergie. En autorisant une croissance inédite de la production de biens manufacturés, les sociétés qui les utilisaient se sont lancées dans une dynamique d’expansion permanente, lourde de conséquences.

Tout d’abord, le monde industriel bâti sur l’énergie tirée du charbon est un monde colonisateur. Le charbon permettant à la fois l’augmentation et la concentration de la production, les sociétés industrialisées sont très demandeuses de matières premières et de nourriture pour les travailleurs (coton, caoutchouc, minerais, sucre, etc.), alors même que l’agriculture y recule. Le colonialisme européen vise entre autres à se procurer ces matières premières. L’ère du charbon est celle de l’établissement de plantations, de mines, de colonies, de banques, d’administrations et de transports dans les régions colonisées. Cet expansionnisme n’a pas seulement visé des sources d’approvisionnement, il a aussi ouvert par la force de nouveaux marchés.

En second lieu, les systèmes fondés sur les énergies carbonées ont eu besoin de contrôler l’énergie dans les pays producteurs, afin de garantir le niveau de vie, la paix sociale et la démocratie dans les pays industrialisés. Ce sont ces sociétés qui ont fabriqué l’économie, dont Mitchell retrace la généalogie. Il explique que l’économie a servi de mécanisme de limitation des exigences démocratiques sur l’ensemble de la planète, en déplaçant ce qui était devenu le principal objet de la politique vers le domaine privé, en confiant un pouvoir accru à des experts et en fixant des limites aux revendications égalitaires.

L’économie ne prend pas en compte l’épuisement des gisements énergétiques et la croissance illimitée est devenue l’idéologie dominante. Cette vision du futur comme un horizon de croissance sans fin n’est pas le reflet d’un temps de réelle abondance, mais le résultat de l’organisation par des experts du savoir et des objets. Plusieurs innovations, certaines visant à extraire l’énergie, à la transformer et la transporter, ont permis d’imaginer que la production et la répartition des richesses, objet central de la politique, pouvait croître sans contrainte matérielle ni fin. La crise énergétique des années 1970 marque le début de la conscience de la finitude des ressources.

6. Les circulations de l’argent du pétrole

Certaines relations entre pétrole et démocratie découlent de la façon dont l’argent du carburant est extrait, de la forme sous laquelle il circule et de son recyclage. Le pétrole peut être vendu plusieurs dizaines de fois son coût d’extraction, car le prix est fixé par les firmes pétrolières. Les compagnies en tirent donc une manne colossale, tandis que les impôts et royalties constituent une immense rente pour les États producteurs. Selon la théorie de la malédiction des ressources, l’argent du pétrole finance le clientélisme des gouvernements autoritaires.

Une industrie utilisant de tels capitaux est propice à la spéculation bancaire. Plusieurs mécanismes ont donc été mis en place pour contrôler les circulations de capitaux liés au pétrole et éviter les déséquilibres. Dans les années 1970, le gouvernement états-unien a voulu combattre l’inflation en recourant à une baisse du prix de l’énergie par un assouplissement des contrôles sur l’importation de pétrole. Mais l’augmentation de celle-ci a rapidement déséquilibré la balance commerciale américaine, entamant les réserves en or de la Réserve fédérale et entraînant la fin des accords de Bretton-Woods.

Pour protéger la production pétrolière intérieure des États-Unis, des quotas de production ont empêché d’importer de trop grandes quantités depuis le Moyen-Orient. Ces contrôles sont devenus un mécanisme pour protéger la valeur du dollar, clé de voûte du système financier mondial. En limitant les importations, Washington limitait les fuites de dollars à l’étranger et la constitution de réserves de devises susceptible de menacer leur hégémonie. Lors de l’assouplissement des exportations depuis le Moyen-Orient, il fut décidé d’échanger le pétrole en dollars.

Pour faire revenir ces dollars aux États-Unis et ouvrir de nouveaux débouchés aux investisseurs, la coalition du gouvernement états-unien, de l’armée et d’industriels de l’armement et de la sécurité a encouragé la vente d’armes, en particulier à l’Iran (mais aussi à l’Irak dans la guerre qui a opposé ces deux États). La guerre froide et le discours sécuritaire ont attisé ce mécanisme de recyclage des revenus pétroliers en armes lourdes et coûteuses, à disposition de régimes autoritaires réprimant ainsi les exigences démocratiques de la population.

7. Conclusion

Dans cet ouvrage, Mitchell définit la démocratie non comme une idée ou une attitude bienveillante mais comme un désir incarné de justice et d’égalité. La démocratie n’est pas un concept reproductible, un logiciel ou un Powerpoint exportable après une invasion militaire comme en Irak. Si sa diffusion, notamment au Moyen-Orient, est restée limitée, ce n’est pas que les peuples en question ne l’ont pas désirée, c’est qu’ils ont eu moins de leviers pour l’exiger. Les caractéristiques du pétrole leur ont ôté les possibilités d’interrompre les flux d’énergie à la façon des mineurs de charbon et, par-là, de s’extraire des volontés de contrôle des États impérialistes.

Plutôt que d’opposer la force globalisante du capitalisme et les résistances locales et religieuses, Mitchell rend compte de leur intrication en parlant de « McDjihad » : l’industrie pétrolière, trop faible pour créer seule un ordre politique, a ainsi dû collaborer avec d’autres forces et énergies politiques.

8. Zone critique

Dans Carbon Democracy, Timothy Mitchell s’efforce de dépasser les apories de la théorie de la malédiction des ressources. Adoptant une lecture matérialiste, il évite cependant le déterminisme, en explorant en détail les dispositifs matériels et politiques propres à chaque situation. Salué par la communauté académique, Carbon democracy fournit une étude très documentée de mécanismes analysés de façon plus abstraite par la géographie radicale, et notamment par David Harvey.

S’il analyse en profondeur la production, on peut cependant regretter le peu d’attention prêté à la consommation et à la situation des pays importateurs.

De même, Mitchell ne présente pas de façon claire son scénario alternatif à la crise énergétique, qui constitue pourtant un point majeur de son argumentation. Plus généralement, l’ouvrage manque d’illustrations, de cartes (les réseaux du charbon, les voies empruntées par le pétrole, les flux, les réserves, le contrôle des territoires pétrolifères, etc.), de tableaux (les principaux producteurs et consommateurs) et de graphiques (représentant par exemple la part de chaque source d’énergie, l’évolution de la production, du prix), qui en faciliteraient la compréhension.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Carbon Democracy. Le pouvoir politique à l’ère du pétrole, Paris, La Découverte, 2013.

Autres pistes– David Harvey, Le Nouvel Impérialisme, Paris, Les prairies ordinaires, 2010.– Gregory Nowell, Mercantile States and the World Oil Cartel, 1900-1939, New York, Cornell University Press, Ithaca, 1994.– David Nye, Consuming Power. A Social History of American Energies, Cambridge, MIT Press, 1989.– Ghassan Salamé (dir.), Democracy Without Democrats, Londres, I.B. Tauris, 1994.– Rolf Peter Sieferle, The Subterranean Forest. Enery Systems and the Industrial Revolution, Cambridge, White Horse Press, 2001.– Vaclav Smil, Energy in Nature and Society. General Energetics of Complex Systems, Cambridge, MIT Press, 2008.

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