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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Les Femmes et le sexe dans la Rome antique

de Virginie Girod

récension rédigée parBruno Morgant TolaïniEnseignant à l'université de Nîmes et docteur de l’EHESS en histoire moderne.

Synopsis

Histoire

Cet ouvrage aborde la condition des femmes dans l’antiquité romaine. Une unique alternative s’offre à la femme romaine : être une digne mère de famille ou être une putain. Devenir l’une ou l’autre pouvait être déterminé par plusieurs facteurs, notamment par le statut social de naissance. Le corps érotique et le corps reproducteur étaient deux choses résolument différentes dans une société où l’épanouissement personnel féminin était une notion qui n’existait pas. L’historienne se penche ainsi sur la sexualité, ses pratiques quotidiennes, et sur tout l’imaginaire lié à ces pratiques.

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1. Introduction

L’ouvrage s’intéresse aux femmes et à leur sexualité dans la Rome antique. Il ne s’agit pas d’évoquer une pulsion primitive de vie, mais bien des enjeux sociaux qui en découlent, notamment les catégories auxquelles chaque Romaine devait appartenir.

Pour cela, Virginie Girod n’exclut pas les hommes du champ de son étude, car ce furent précisément eux qui codifièrent le comportement sexuel des Romaines en soumettant leur corps, leurs désirs et leurs devoirs sexuels à des règles fixées par la morale, la coutume et la loi. Pour approcher la réalité du quotidien des femmes, il est nécessaire de passer par le regard masculin.

Précisant que l’érotisme est une notion mouvante et que les règles régissant la vie sexuelle des femmes n’étaient pas les mêmes durant toute la Rome antique, l’historienne choisit de se cantonner sur les premiers temps de l’Empire, de 27 avant J.-C. à 96. Cette période fut une charnière durant laquelle les mœurs subirent une révolution, un élan de liberté si favorable aux femmes que certains historiens ont pu parler d’émancipation féminine.

Multipliant les sources, notamment les écrits des historiens romains, le théâtre, la littérature, mais aussi les caricatures, les sources médicales et juridiques, Virginie Girod étudie la sexualité féminine comme un fait social, dans une approche pluridisciplinaire. Ce travail, dans la lignée des Gender studies, nées dans les années 1970 aux États-Unis, apporte un éclairage sur un phénomène relevant des sphères de l’intime et du privé.

2. Une Romaine idéale ?

La civilisation romaine était une société patriarcale dans laquelle l’honneur familial reposait en partie sur le comportement des femmes. Les qualités personnelles que les hommes espéraient retrouver chez leur épouse créaient un idéal féminin, que Virginie Girod décrit comme un carcan social rigide qui les enfermait dans la sphère privée. Toutes les femmes devaient se mettre et se cantonner au service des hommes : certaines veillant sur le foyer, d’autres en assurant leurs distractions.

La première des qualités qui étaient attendues des citoyennes romaines était la vertu. Une matrone ne devait être ni querelleuse ni dépensière, savoir maîtriser ses colères et son langage, mais surtout être tempérante et agréable. C’était à elle qu’incombaient les tâches domestiques, ce qui impliquait de savoir gérer le travail des esclaves, mais aussi de participer à certaines tâches et principalement la plus noble entre toutes, filer la laine, comme le faisaient les Sabines.

En plus de tout cela, une femme ne devait pas boire, car le vin poussait à avoir un comportement indécent. Il était également une vertu essentielle que toutes les femmes honnêtes devaient posséder : la chasteté. Cela n’impliquait pas l’abstinence sexuelle, mais une pureté de mœurs, la fidélité. La fécondité était de même mise en avant et l’on admirait Cornélie, la mère des Gracques, pour avoir mis au monde douze enfants. Lorsqu’elle respectait ces règles sociales, une femme méritait l’épithète de pudique (pudica) qui concentrait toutes ces précieuses vertus. L’historienne précise que l’excès de ces qualités menait certaines femmes à une austérité qui pouvait être insupportable pour leur entourage.

Une Romaine ne pouvait cependant pas avoir que des qualités. Parmi les défauts typiquement féminins, il y avait, dans l’esprit du temps, la curiosité, le gout des ragots et la jalousie. On fustigeait également la paresse et les dépenses féminines. Ainsi, l’agronome romain Columelle se plaignait que les Romaines, au contraire des antiques Sabines, se complaisaient dans l’apathie. De fait, au début de l’Empire, elles négligeaient le travail de la laine au profit de vêtements coûteux, dépensant sans compter pour une luxueuse garde-robe.

3. Règles cultuelles et règles de société

La religion romaine se composait en partie de cultes qui encourageaient les matrones à respecter des exigences de pureté en adéquation avec leur rôle social ; en cela, elle encadrait leur sexualité. Les vestales, prêtresses exemptes de toute souillure sexuelle, représentaient le plus haut degré de pureté. Les non-matrones (esclaves, affranchies et prostituées) prenaient part à des cérémonies qui favorisaient leur attractivité sexuelle dans le but de stimuler la virilité des citoyens. Certains cultes réunissaient les matrones et les autres femmes lors de cérémonies où chacune était confortée dans son rôle.

Les relations homme-femme, qu’elles aient été fondées sur le sentiment amoureux, le désir ou la raison, ne pouvaient exister qu’au sein de deux catégories presque irréductibles : les noces ou ce que Virginie Girod qualifie d’« unions de fait ». Cela opposait le mariage légal, dont le but était de mettre au monde des enfants légitimes, au concubinage dont les enfants ne deviendraient jamais des citoyens romains. La loi se conformait à la croyance selon laquelle les mésalliances engendraient des individus de second ordre, et encourageait, par des récompenses fiscales, la procréation. Certaines unions étaient interdites, et, parmi elles, celles de sénateurs et de leurs descendants avec les personnes issues des classes sociales les plus basses (acteurs, affranchis, prostitués) : l’endogamie était la règle. Il n’était pas non plus permis à une femme d’avoir une sexualité avec ses esclaves, bien que les hommes aient disposé de ce droit, pouvant même affranchir une esclave pour l’épouser.

Enfin, les femmes étaient au cœur d’un système d’échanges matrimoniaux entre les familles, tissant différentes alliances. L’interdiction systématique des mariages entre proches parents garantissait ce système ainsi que la cohérence de la place de chacun dans la maison afin d’assurer le bon fonctionnement de la patrilinéarité et de la transmission des biens des ascendants mâles vers les descendants mâles. Aussi, l’inceste fut défini comme un crime contre la morale humaine et l’ordre divin. Il était spécifiquement défini par la loi que les femmes ne pouvaient avoir de relations sexuelles avec leur père, leurs frères, leurs fils, mais également leurs parents par alliance.

4. La sexualité des citoyens romains

Après avoir évoqué l’érotisme du corps féminin, caractérisé par la chevelure et la largeur des hanches, Virginie Girod se penche sur les pratiques sexuelles des Romains. Elles étaient très strictement encadrées et opposaient l’homme libre dominant socialement et pénétrant physiquement à tous les autres qui, par nature, devaient lui être soumis et pénétrés.

Un Romain devait toutefois veiller à ne pas pratiquer une sexualité seulement récréative tournée vers la sodomie ou la fellation, fut-il toujours le pénétrant. Virginie Girod précise ainsi que le centre de la sexualité masculine devait être le coït vaginal, pratiqué avec une femme et que toute autre pratique était infamante, pour au moins l’un des deux partenaires. De fait, dans la perception romaine, un certain nombre de pratiques étaient réputées dégradantes pour celui ou celle qui les subissait ou s’y soumettait. Il s’agissait notamment de celles qui souillaient la pureté de la bouche ou allaient contre la nature en bafouant la morale ou le caractère sacré d’une chose.

Ainsi, le cunnilingus était la pratique sexuelle la plus ignominieuse, et les Pompéiens l’utilisaient abondamment pour injurier leurs ennemis. La fellation était également infamante pour celui ou celle qui la pratiquait, mais bien des prostituées en usaient afin de limiter les risques de grossesse. Quant à la sodomie, elle était surtout le fait des relations entre hommes : le pénétrant ne faisait l’objet d’aucun opprobre, le pénétré, en revanche, perdait sa masculinité sociale et était le plus souvent d’un rang social inférieur. Si Rome était tolérante envers les amours masculines, c’était à condition que le passif ne fût pas un citoyen.

Enfin, l’historienne explique que les Romains considéraient le viol comme un acte de violence reconnu pour troubler l’ordre public et qui, de fait, devait être puni par la société. Un jeune garçon ou une jeune fille violés perdaient tous les deux leur honneur, l’un pour avoir été passif dans un rapport sexuel, l’autre pour avoir prématurément perdu sa virginité, et n’avaient plus leur place dans les échanges matrimoniaux. Une femme mariée violée jetait potentiellement le doute sur les futures paternités de son mari. Aussi, une personne violée n’était pas considérée comme une victime, mais comme porteuse d’une souillure.

5. Les prostituées

À Rome, la prostitution était acceptée comme un phénomène ayant sa place dans la société. Parce que l’adultère avec une femme libre était un crime, les hommes pouvaient se tourner en toute légalité vers les prostituées avec lesquelles aucune infraction aux mœurs ne pouvait être commise. Ils achetaient un plaisir que leur épouse n’était pas censée leur fournir, puisque tourné vers la procréation. Ces pratiques, si normales fussent-elles, ne constituaient pas pour autant une invitation au libertinage, car la morale en condamnait les excès. Pour garder son intégrité, l’homme ne devait pas devenir l’esclave de ses passions au risque d’être dominé par une femme.

En reconnaissant les bienfaits de la prostitution pour la sauvegarde des bonnes mœurs, le gouvernement romain se mit à réclamer sa part d’intérêt dans ce commerce florissant. L’empereur Caligula mit en place un impôt qui touchait le monde de la prostitution : elle rendait cette profession légitime tout en la mettant sous contrôle, car, en dehors de Rome, l’impôt était récolté par l’armée qui devait surveiller la régularité des paiements.

Le lieu privilégié de la prostitution était le lupanar : celui de Pompéi était composé de cellules étroites et aveugles, décoré de peintures érotiques qui devaient créer une ambiance propice à ce qui s’y passait. Mais les filles vénales ne se trouvaient pas que dans les bordels : les débits de boisson comprenaient généralement du personnel féminin qui, en plus du service et des divertissements tels que la danse ou la musique, vendait son corps. Certains thermes offraient également ce genre de services. La prostitution de rue existait aussi, et rassemblait les femmes les plus miséreuses de la profession.

Certains hommes, enfin, avaient les moyens financiers d’échapper aux étreintes des filles à bas prix par la fréquentation de courtisanes que l’on visitait chez elles ou que l’on introduisait chez soi. L’abondance des formes et des lieux de prostitution témoigne qu’il s’agissait d’un commerce particulièrement lucratif. Mais, à part leur infamie partagée, tout opposait la prostituée de rue qui demandait quelques pièces à l’élégante courtisane payée à prix d’or.

6. La femme adultère et la concubine

Selon la coutume et la loi romaine, seule la femme mariée en justes noces pouvait être adultère, car elle risquait symboliquement de souiller son sang en le mélangeant au fluide séminal d’un autre homme que son époux. Elle faisait peser sur sa famille la terrible crainte d’avoir un enfant adultérin. Le droit prévoyait plusieurs types de répression pouvant aller de la répudiation au divorce, et même jusqu’à la mort des deux amants. Toutefois, une simple allégation ne suffisait pas à accuser une épouse présumée infidèle ; avant toute sanction, les criminels devaient être pris en flagrant délit.

La seule prévention efficace contre l’adultère consistait à attribuer des gardiens (parfois des eunuques, considérés comme inoffensifs) à son épouse ou à l’enfermer à la maison. Quant aux relations entre femmes, elles n’étaient pas condamnées par la loi, probablement parce que cette sexualité n’était pas féconde. Elles étaient toutefois perçues, pour les Romains, comme une perversion contre-nature, car ignorant l’homme.

Dans la Rome antique, une concubine était une femme qui avait une relation suivie et souvent monogame avec un homme qui ne voulait pas ou ne pouvait pas l’épouser pour des raisons juridiques ou sociales ; la part des concubinats romains entre deux personnes de statuts sociaux différents est estimée par l’historienne à 89%. Si les femmes esclaves devaient parfois satisfaire les désirs sexuels de leur maître, de véritables sentiments d’amour ou d’affection pouvaient les unir. Dans le cas où la relation sous le même toit était durable, celle-ci prenait alors le nom de contubernium (liaison intime) ; c’était une situation fréquente, banale et dépourvue de tout effet légal.

Mais le concubinat pouvait également déboucher sur de véritables mariages et promotions sociales lorsque l’époux affranchissait l’esclave, ce qui était en revanche impossible pour une femme libre envers un esclave masculin. Ce dernier type était d’ailleurs formellement prohibé. Virginie Girod relève également le cas des soldats, qui n’avaient pas le droit de se marier afin d’éviter d’abandonner des épouses qui pourraient potentiellement devenir adultères et pour empêcher la naissance d’enfants illégitimes. Ils pratiquaient ainsi souvent le concubinage, et les enfants de ces unions suivaient le statut juridique de leur mère.

7. Conclusion

Virginie Girod éclaire le monde romain à travers deux thèmes qui ont longtemps été négligés par l’historiographie : les femmes, et la sexualité.

Elle démontre que les Romaines étaient forcément des partenaires pénétrées-soumises, mais que le statut social de chaque femme déterminait son degré de soumission sexuelle. Les matrones avaient un accès limité à la sexualité tant dans le nombre de partenaires que dans les pratiques ; les autres n’avaient pas pour mission de mettre au monde des enfants légitimes, elles étaient donc largement utilisées sexuellement pour le plaisir des hommes, notamment les prostituées.

L’ouvrage révèle enfin que pour préserver la pureté de leur lignage, les Romains ont pratiqué une forte endogamie sociale, seulement limitée par les frontières de l’inceste. C’est ainsi que de nombreuses lois condamnaient les femmes adultères ou empêchaient certaines unions socialement inacceptables.

8. Zone critique

Dans ce livre passionnant, tous les aspects qui touchent de près ou de loin à la sexualité féminine à Rome sous le Haut-Empire sont abordés : de la représentation symbolique et politique des femmes en fonction de leur statut social à leur aspect physique, dont les normes étaient définies par les hommes, en passant par les pratiques érotiques.

Virginie Girod réussit le tour de force de faire pénétrer le lecteur dans un domaine très peu connu jusqu’alors. Elle livre un point de vue féminin sur cette question alors même que les sources disponibles émanaient en grande partie des hommes. En ce sens, elle inscrit son travail à la croisée de l’histoire sociale et des Gender studies. Si l’adaptation d’une thèse de doctorat est souvent indigeste, ce n’est pas le cas ici. La plume de l’historienne, claire et teintée d’humour, est très agréable.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Les femmes et le sexe dans la Rome antique, Paris, Tallandier, 2013.

Autres pistes– Georges Duby (dir.), Histoire de la vie privée, de l’Empire Romain à l’an mil, Paris, Seuil, 1999.– Michel Humbert, Le Remariage à Rome. Étude d’histoire juridique et sociale, Milan, Giuffrè, 1972.– Philippe Moreau (dir.), Corps Romains, Grenoble, Jérôme Millon, 2002.– Jean-Noël Robert, Éros romain, sexe et morale dans l’ancienne Rome, Paris, Les Belles Lettres, 1997.– Gilles Sauron, Dans l’intimité des maîtres du monde, les décors privés des Romains, Paris, Picard, 2009.

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