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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Du temps acheté

de Wolfgang Streeck

récension rédigée parAlexandre ChiratDoctorant en sciences économiques à l'Université Lumière Lyon-2.

Synopsis

Société

L’ouvrage est issu d’une série de conférences que Wolfgang Streeck a prononcées en l’honneur de Theodor Adorno à l’Université de Francfort en juin 2012, dans le contexte de la crise des dettes souveraines européennes. Streeck étudie la dynamique de la « crise financière et fiscale du capitalisme démocratique » (p.10). Si la crise du capitalisme démocratique lui semble inéluctable, des forces institutionnelles sont néanmoins venues la contrecarrer depuis les années 1970. L’ordre social capitaliste est ainsi parvenu à « acheter du temps » et à ajourner sa crise.

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1. Introduction

Streeck considère que les théories néomarxistes de l’école de Francfort, qui diagnostiquaient une crise de légitimation du capitalisme au tournant des années 1970, ont à tort délaissé l’analyse économique. Elles n’ont pas pris en compte trois basculements institutionnels majeurs, à savoir le processus de dérégulation, le renforcement de la société de consommation et la « révolte du capital contre l’économie mixte de l’après-guerre » (p.28).

La crise financière, fiscale et de croissance que traversent les pays européens depuis 2008 sont, pour Streeck, un produit de ces mutations institutionnelles de long terme, lesquelles ont engendré le passage d’un État keynésien à un État hayékien. Streeck propose d’étudier la succession des trois modalités de régulation des systèmes économiques occidentaux ayant permis d’ajourner leur crise, à savoir l’inflation, la hausse de l’endettement public, puis la hausse de l’endettement privé.

Ce faisant, il analyse les caractéristiques institutionnelles de trois phases qu’il nomme respectivement l’État fiscal, l’État débiteur et l’État de consolidation.

2. Une crise de légitimité aux yeux du capital

Relativement aux théories des crises de l’école de Francfort, la singularité de la perspective de Streeck est de se concentrer sur l’« intentionnalité » et l’« aptitude stratégique du capital » dans la sortie du compromis keynésiano-fordiste de l’après-guerre.

Il considère que la remise en cause de la légitimité du système économique au tournant des années 1970 a moins été le fait des travailleurs que des propriétaires et administrateurs du capital, en tant qu’acteurs collectifs. Le keynésianisme, fondé sur un État planificateur et redistributeur, a constitué une « formule de paix du capitalisme » (p.56). La croissance et le plein emploi, lesquels servent alors de politique sociale, dépendent toutefois des investissements des entreprises et des rendements qu’ils escomptent.

Or les dirigeants d’entreprises ont craint la hausse sempiternelle des revendications salariales, lesquelles risquaient d’engendrer une répartition des ressources qui leur aurait été défavorable. Dès lors que la répartition des revenus est en leur défaveur, Streeck affirment que les représentants du capital ont un intérêt à l’existence du chômage afin d’atténuer les velléités salariales.

Cette sortie du compromis social-démocrate s’est effectuée par le biais de réformes des marchés du travail et des systèmes de sécurité sociale, réformes réduisant l’importance prise par l’État tant dans l’allocation que dans la redistribution des ressources.

3. Les trois ajournements successifs de la crise du capitalisme

Le capitalisme est en crise au tournant des années 1970, en ce sens que le conflit de répartition entre le capital et le travail prend une ampleur accrue en raison du ralentissement de la croissance et des gains de productivité. Streeck considère qu’on a alors généré des « illusions de croissance et de prospérité » permettant de désamorcer temporairement ces conflits. Le premier ajournement est l’inflation. Des politiques discrétionnaires, notamment monétaires, expansionnistes, ont permis de soutenir la croissance nominale. Générant une inflation défavorables aux rentiers, elles prennent toutefois fin au début des années 1980.

La stabilisation monétaire et la lutte contre l’inflation devenant une priorité, le deuxième ajournement a été le recours à l’endettement public. Ce dernier permet d’assurer un certain niveau de demande globale et donc de croissance économique sans recourir à l’augmentation des impôts, qui suscite le mécontentement social. Mais face à l’accroissement des dettes publiques dans les années 1990, des politiques de consolidations des finances étatiques sont mises en œuvre.

Comme elles risquent de grever la demande globale, l’endettement privé se substitue alors à l’endettement public afin de nourrir les perspectives de croissance et donc les investissements. À cet égard, Streeck, à la suite de Colin Crouch, décrit les systèmes économiques occidentaux comme un « keynésianisme privé » (p.73).

La crise de 2008 a toutefois mis à mal les politiques de consolidation des finances publiques, l’augmentation des dépenses des États ayant été considérée comme la seule arme envisageable afin de prévenir un effondrement généralisé du système économique et financier mondial.

4. La crise de l’État fiscal

Streeck étudie les mutations institutionnelles du rôle de l’État en distinguant trois étapes : l’État fiscal, l’État débiteur et l’État de consolidation. L’État fiscal correspond à la période du compromis keynésien d’après-guerre, où les recettes de l’État augmentent en cohérence avec ses prérogatives, lesquelles sont d’une part le soutien de la demande globale et d’autre part la production des services publics, pour lesquels la demande croît avec l’opulence conformément à la « loi de Wagner ».

À partir des années 1970, Streeck souligne qu’on exige toujours plus de l’État en même temps que l’on souhaite moins d’impôts, de telle sorte que les recettes publiques deviennent structurellement inférieures aux dépenses. L’internationalisation des capitaux dans les années 1990 a renforcé ce problème, en rendant difficile le recouvrement de certains impôts et en favorisant la concurrence fiscale entre États.

On assiste donc à la crise de l’État fiscal, dont la conséquence est un endettement public croissant. L’analyse de Streeck au sujet de la crise de l’État fiscal et de l’émergence de l’État débiteur s’oppose explicitement à ce qu’il nomme la « théorie standard », qui « explique la crise des finances publiques par un échec de la démocratie » (p.83). Or, pour Streeck, l’endettement public n’est aucunement dû à un excès de revendications sociales de la part des citoyens et/ou à l’opportunisme des politiques y répondant volontiers afin d’être réélus.

S’il en était ainsi, nous n’assisterions ni à une hausse des inégalités économiques, ni à la baisse de la participation électorale, qu’il interprète comme l’expression de la résignation des citoyens envers l’État.

5. La crise de l’État débiteur

La caractéristique de l’État débiteur par rapport à l’État fiscal est le recours au financement par l’emprunt plutôt que par l’impôt. Cette mutation provient du renoncement à taxer les principaux bénéficiaires de la croissance économique et du refus grandissant de prendre en charge les coûts sociaux générés par cette croissance. Streeck s’efforce d’expliquer cette mutation en se référant aux décisions discrétionnaires des capitalistes. L’État débiteur bénéficie aux rentiers, lesquels sont en quête de placements financiers sûrs.

Dès lors, l’État débiteur agit comme un moyen de reproduction sociale au niveau économique. Le conflit de répartition s’exprime alors sous une forme nouvelle. L’État réclame la modération à ses citoyens en ce qui concerne les missions de services publics, déléguées de manière croissante au marché, afin de pouvoir bénéficier de la confiance des prêteurs sur les marchés de capitaux transnationaux.

L’État moderne serait dès lors confronté à un dilemme. Susciter la confiance des prêteurs de capitaux favorise des politiques qui tendent à générer la désaffection des citoyens, dont les demandes de protection sociale sont mises à mal. Streeck conclut que les États nationaux modernes ont finalement perdu leur souveraineté au profit des marchés financiers et de l’Union européenne (UE). Cette configuration en termes d’État débiteur a des conséquences politiques directes puisqu’il favorise les grandes coalitions centristes afin de susciter la confiance des marchés.

Mais la demande étant amorphe et la pauvreté se renforçant, la panne de croissance contribue à entraver la capacité de paiement des États débiteurs et les perspectives de croissance à long terme. C’est la raison pour laquelle on a assisté, notamment en Europe, à l’émergence d’une troisième phase, à savoir l’État de consolidation.

6. L’État de consolidation de l’Europe hayékienne

Streeck s’intéresse essentiellement aux États de l’UE lorsqu’il traite du passage de l’État débiteur à l’État de consolidation. Cette consolidation des finances publiques prend la forme de politiques fiscales strictes, notamment par la constitutionnalisation de règles concernant les politiques publiques discrétionnaires et la mise en place de sanctions corollaires en cas de non-respect des règles. Aux yeux de Streeck, l’Union européenne représente un « modèle de neutralisation de la volonté démocratique des États-nations par les marchés transfrontaliers et les libertés du marché » (p.159).

On immunise le capitalisme contre les interventions politiques afin que la justice du marché se substitue à la justice sociale. La consolidation par les règles constitutionnelles constitue un ensemble d’engagements unilatéraux des instances dirigeantes nationales et européennes qui sont prises sans l’aval des citoyens. « Le néolibéralisme a besoin d’un État fort », en aucun cas d’un « État démocratique » qui userait de son « autorité », au nom des citoyens, afin de modifier la répartition des ressources résultant des processus marchands. La mise en place de l’État de consolidation participe enfin du démantèlement de l’État-providence.

Ces transformations institutionnelles conduisent Streeck à considérer que l’Union européenne s’inscrit dans une logique hayékienne plutôt que keynésienne. Friedrich Hayek prônait une gouvernance internationale dans un monde pacifié régi par la concurrence économique et où les interventions des gouvernements seraient réduites au minimum, réduisant du même coup les chances des intérêts organisés (syndicats, cartels, monopoles) de faire triompher leurs objectifs particuliers.

7. Au fondement de la crise

L’État de consolidation européen est toutefois également entré en crise pour plusieurs raisons. Premièrement, nous n’avons pas assisté à une convergence économique entre nations de l’Ouest et de l’Est, de même qu’aucune convergence ne s’est manifestée à l’intérieur des nations (entre l’Italie du Nord et le Mezzogiorno par exemple). Il faut dire que les intérêts des citoyens composant l’UE restent largement disparates.

Deuxièmement, « l’Union européenne manque d’un sentiment communautaire historiquement ancré » qui permettrait de susciter une véritable adhésion citoyenne et démocratique. Troisièmement, la crise économique et financière de 2008 a mis à mal la volonté de consolider les finances publiques, forçant les États à intervenir massivement. Alors même que l’euro constitue à ses yeux un échec intégral, Streeck constate que nombre d’hommes politiques en font un véritable crédo politique qu’il convient de défendre, quoi qu’il en coûte.

Car l’euro est en fait la condition de politiques non discrétionnaires et une monnaie qui favorise les intérêts des partis politiques centristes et de la classe moyenne citadine qu’ils représentent. La crise de 2008 n’a pas engendré de transformation interne majeure de l’UE. Le coût de sauvetage a été soustrait aux marchés que l’on s’est toutefois gardé de réglementer. Les banques ont été sauvées par l’argent public mais non nationalisées.

On a assisté à un refinancement massif de l’économie malgré le risque d’alimenter des bulles spéculatives, lesquelles ont conduit aux récentes crises financières. Pour Streeck, l’UE est une instance supra-gouvernementale qui agit au mépris des procédures démocratiques et des revendications citoyennes. L’émergence des mouvements dits populistes révèle à ses yeux que nombre de citoyens considèrent que l’UE n’a rien à offrir et que la civilisation néolibérale dont elle participe témoigne d’une « absurdité morale ».

8. Le capitalisme ou la démocratie

Le problème principal, qui persiste depuis les années 1970, est que la croissance économique, si tant est qu’elle puisse être suffisamment forte, ne parvient plus à pacifier les conflits sociaux, en particulier les conflits de répartition. Pour Streeck, l’avenir en Europe se pose en termes de dilemme entre le capitalisme et la démocratie. L’établissement d’une démocratie européenne semble être un horizon utopique, l’Europe étant déjà une somme d’États-Nations hétérogènes et inachevés.

Comparant l’euro à l’étalon-or et à ses conséquences politiques – notamment décrites par Karl Polanyi dans La Grande Transformation – Streeck voit poindre un conflit durable entre les élites et le peuple, dont les demandes de protection ne peuvent être satisfaites dans la configuration de l’État de consolidation. L’Union monétaire européenne est « une faute politique » qui participe du « processus d’immunisation néolibérale des marchés capitalistes en voie d’expansion contre toute politique démocratique égalitaire interventionniste » (p.266).

Streeck plaide donc logiquement pour la sortie de la monnaie unique et le « droit à la dévaluation », lequel lui apparaît comme un droit politique, en tant que possibilité offerte à une nation de reprendre en main son destin économique.

9. Conclusion

Streeck conclut son ouvrage en affirmant que l’inflation, l’endettement public puis l’endettement privé n’ont été que des « pis-aller temporaires » pour contrecarrer les contradictions des systèmes économiques des pays capitalistes, pis-aller que les gestionnaires du capital ont toujours fini par juger trop coûteux.

En recourant à des politiques monétaires expansionnistes non conventionnelles suite à la crise des subprimes, la Banque centrale européenne a sans doute utilisé le dernier moyen permettant de favoriser la confiance des marchés à court terme. Mais les risques d’effondrement demeurent à long terme.

10. Zone critique

Le philosophe Jürgen Habermas a accusé Streeck de nostalgie et de militer pour un « petit étatisme », l’Union européenne néolibérale n’étant théoriquement pas la seule Europe envisageable. Mais contre la représentation, courante parmi les européistes convaincus, de l’UE comme institution ayant permis de pacifier la vie du vieux continent, Streeck rappelle qu’elle repose en réalité sur des conflits inter-étatiques permanents. Ne croyant pas à la possibilité de mettre en place une démocratie à l’échelle européenne, il plaide donc pour le retour à des politiques interventionnistes à l’échelle des États-nations.

C’est pour lui une condition permettant aux citoyens de faire entendre leur voix, en particulier leurs demandes de protection sociale face à l’insécurité croissante générée par la configuration néolibérale du capitalisme. On peut bien entendu déplorer que Streeck ne fournisse aucune piste concrète de réforme, ni même un horizon régulateur. Mais il avait averti le lecteur que tel n’était pas son objectif dans cet ouvrage.

11. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Du temps acheté. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2014.

Du même auteur– Ouvrage collectif sous la direction de Cédric Durand, En finir avec l'Europe, Paris, La Fabrique, 2013.– Ouvrage collectif sous la direction d'Heinrich Geiselberger, L'Âge de la régression, Paris, Premier Parallèle, 2017.– Du temps acheté : La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique, Gallimard, coll. « NRF Essais ».

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