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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Homo Deus

de Yuval Noah Harari

récension rédigée parAntoinette FerrandAgrégée d’Histoire et doctorante en Histoire de l’Égypte contemporaine (Sorbonne-Université)

Synopsis

Histoire

Deuxième volet de l’analyse historico-anthropologique de Yuval Noah Harari, Homo Deus propose, après Sapiens, de se pencher sur les perspectives futures d’une humanité parvenue à assurer pleinement sa survie. Ses modèles explicatifs religieux devenus obsolètes, elle réorienterait désormais sa quête de sens vers la construction d’un horizon technologique susceptible de fournir de nouvelles justifications à son existence. Mêlant études scientifiques et considérations philosophiques, cet ouvrage se présente comme une réflexion contemporaine sur un avenir aux contours énigmatiques et inquiétants.

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1. Introduction

Alors que le monde entier résonne des annonces quasi-quotidiennes de progrès technologiques, Yuval Noah Harari y lit la confirmation de la fin de l’ère religieuse humaine : les croyances qui ont structuré l’ensemble de l’histoire mondiale n’ont désormais plus lieu d’être. Détrônée par les cathédrales de preuves que la science a bâties, leur lecture cosmique ne peut plus guère rivaliser avec celle d’un système bien ordonné, régi par des règles que l’on peut calculer et du même coup, maîtriser. Par conséquent, face au vide créé par le retrait des modèles explicatifs religieux, l’être humain est confronté à l’angoissante question du sens de son existence sur une planète dont il s’est proclamé maître.

Vers quel nouveau projet tourner son intelligence ? Se saisissant des angoisses de son époque, Yuval Noah Harari décèle l’ouverture d’un nouveau paradigme philosophique tout entier tourné vers la célébration d’une humanité sans Dieu, aux commandes d’un dispositif technologique monstrueux susceptible de l’avaler d’un moment à l’autre.

Entre analyse historique et prospective, l’historien entend fournir à ses contemporains des leviers d’action : selon lui, c’est en effet en identifiant les héritages historiques inconscients que l’on peut prétendre s’en libérer.

Aussi nous restituerons d’abord la définition que fait l’auteur de l’être humain comme créature vivante singulière ; puis, nous nous attacherons à comprendre le rôle que la pensée religieuse a joué dans l’établissement de la supériorité du genre humain. Enfin, après avoir exposé l’ultime courant religieux de notre histoire – l’humanisme – nous analyserons ce que prophétise Yuval Noah Harari, à savoir l’avènement d’une hiérarchie nouvelle dictée par l’accès aux nouvelles technologiques.

2. Un animal social : la supériorité expliquée de l’être humain

À l’image de bien des travaux d’anthropologie, Yuval Noah Harari s’attaque à la très controversée analyse de la différence homme/animal : il établit alors, à grand renfort de démonstrations scientifiques, la non-existence de l’âme, concept invoqué par bien des défenseurs de la grandeur humaine pour en justifier les écarts. Dénué de toute forme de vie supérieure, l’homme ressemblerait alors en tous points au reste du règne animal : un animal parmi d’autres, en somme. Cependant, et là encore les preuves abondent, l’humain est parvenu à s’imposer à la tête de la hiérarchie des êtres vivants ; c’est cette supériorité sans appel qui constitue une énigme pour l’auteur.

S’agissant de facteurs explicatifs de cette dernière, l’historien en dénombre quelques-uns, comme sa capacité à penser le futur, c’est-à-dire à prévoir, son habileté à coopérer rapidement avec un grand nombre d’individus, ou encore sa disposition à créer des réalités intersubjectives. Ces entités sans existence physique réelle – comme la monnaie ou la divinité – puisent leur force d’action dans la confiance qu’y placent les individus. Mais si celle-ci est ébranlée, leur valeur s’écroule immédiatement.

En d’autres termes, la principale différence entre l’homme et l’animal réside dans son sens du religieux : en effet, en partageant une même foi en Dieu, réalité intersubjective par excellence, les individus se réfèrent alors à un système partagé de croyances et de valeurs. L’histoire humaine se résume ainsi à une succession de toiles religieuses, qui tour à tour s’effilochent pour laisser place à de nouveaux mélanges.

3. Croire, c’est expliquer

La religion constitue ainsi le ciment de la singularité de l’être humain ; véritable « récit qui englobe tout, conférant ainsi une légitimité surhumaine aux lois, normes et valeurs humaines », elle fournit des schémas explicatifs cohérents dont le succès se lit au travers de la pérennisation des grands monothéismes de l’Histoire – qui regroupent d’ailleurs à eux seuls, notons-le, les croyances religieuses dont traite l’auteur.

Pour en comprendre la force intrinsèque, Yuval Noah Harari dissèque la rhétorique religieuse ; celle-ci résulterait de la conjugaison ingénieuse de deux formes de discours, qui, l’une avec l’autre, assureraient la cohérence de l’ensemble : en premier lieu, le jugement factuel considéré comme scientifique, énonce une vérité identifiable par les croyants. Par exemple, la reproduction humaine nécessite la mise en présence de deux individus de sexe opposé. A pareille constatation, s’ajoute le jugement éthique (dit non-scientifique) qui, lui, traduit cette observation en principes moraux. Ainsi, seule la constitution d’un couple hétérosexuel est permise par Dieu, puisqu’elle seule permet la reproduction. Cette alliance tisse alors la toile morale du Bien et du Mal dans laquelle les individus d’une même société s’inscrivent, d’autant que, selon l’auteur, la religion vise d’abord et avant tout à veiller à l’ordre public.

Pareil alliage a donc permis, selon l’auteur, à pallier l’incertitude et la peur sans arrêt nourries par un monde hostile et changeant.

4. Le dernier cycle modèle religieux : l’avènement de l’homme-maître

Or, l’histoire humaine a été le témoin d’un changement de paradigme radical, dans lequel la religion s’est vue mise à mal par la science : celle-ci, en invalidant les jugements éthiques non scientifiques, a peu à peu détruit le récit explicatif d’un cosmos divin pour le remplacer par une analyse démontrée des mécanismes physiques. Par conséquent, la religion, exclue par les progrès de la science, a perdu sa force créatrice, grâce à laquelle elle avait bâti des civilisations entières, pour se replier sur une force réactive, effrayée par la nouveauté profane.

S’impose ainsi la nouvelle religion moderne, l’humanisme, qui professe la toute-puissance de l’homme. Dans un monde privé de surnaturel, incombe à l’être humain la mission de définir lui-même les orientations cosmiques, de trouver au fond de lui-même, la justification de ses choix. Car la sensibilité humaine est désormais l’unique source d’autorité et de légitimité de la connaissance. En délaissant les principes scolastiques médiévaux qui alliaient Écritures saintes et logique, la révolution scientifique a peu à peu exclu Dieu du paysage, en préférant combiner données empiriques et méthode mathématique, jusqu’à parvenir à l’affirmation suivante : de l’homme, et de lui seul, naît le savoir rationnel. Fort de cette analyse, l’historien voit dans l’humanisme le moyen de légitimation de la domination humaine sur le monde : devenu la plus importante des religions humaines, celui-ci consiste dans le culte de l’humain en général, de sa supériorité et de son ingéniosité.

Si l’on entend en général par humanisme, la seule prise en compte de la valeur humaine dans la légitimation d’une connaissance ou d’une action, Yuval Noah Harari en distingue en fait trois types : le premier dit libéral, s’attache à contenter la sensibilité de tous les êtres humains – et chacun d’entre eux. Rapidement confronté à l’impossibilité de satisfaire tout le monde, il se replie sur la prise en compte d’un Moi singulier et de la nation qui lui correspond. Le second dit socialiste, encourage à la générosité philosophique en abandonnant le Moi pour se consacrer au bien-être des Autres. Enfin, le troisième et dernier type d’humanisme est évolutionniste qui considère que dans la lutte pour la survie, seuls les plus résistants méritent de passer les générations – dont les totalitarismes du XXe siècle se sont inspirés.

5. Nouvelle tyrannie : technologie, sur-humanité ou inhumanité

Cet humanisme triomphant vit, selon l’historien, ses derniers instants ; à l’heure des intelligences artificielles et de la biotechnologie, à quel pouvoir peut encore prétendre l’humain aux sensations si aléatoires ?

L’humanisme repose, on l’a vu, sur la célébration du libre-arbitre de chaque individu : ce dernier seul est à même de connaître ses désirs les plus profonds et donc de justifier ses actions. Or, les avancées scientifiques récentes pointent du doigt le relativisme de ces expériences subjectives. Parmi les nombreux exemples que cite Yuval Noah Harari, celui du souvenir de l’accouchement reste l’un des plus significatifs : malgré la douleur que chaque femme interrogée ne peut oublier, toutes concluent pourtant à une expérience positive. Cette étrange constatation résulte en réalité de mécanismes physiologiques bien particuliers ; l’issue de ce pénible processus, à savoir la joie de la naissance, supplante la douleur ressentie. Aux yeux de la jeune mère, finalement, seule compte l’arrivée de l’enfant. Désormais comment faire confiance à l’organe-maître de la connaissance humaine ? Comment accepter de célébrer la toute puissance humaine si son fonctionnement présente des failles ?

Les sociétés humaines ont donc trouvé dans l’usage massif d’outils scientifiques, le moyen de se libérer des aléas sensoriels humains dans la mesure des phénomènes physiques ou biologiques. La généralisation des algorithmes et la toute-puissance des bases de données disqualifient les cerveaux humains trompeurs. Aux yeux de Yuval Noah Harari, cette défaite humaine provoque la perte de valeur de l’individu au profit d’un collectif instrumentalisé. Bien plus, la fulgurance du progrès scientifique dessine une toute nouvelle hiérarchie humaine : seuls les plus puissants participent à la course technologique, qui demande maîtrise des données et capital économique.

Cette fascination pour la prédiction mathématique constitue, pour l’historien, la nouvelle religion moderne – en ce qu’elle détermine les nouveaux critères du Bien et du Mal : le dataïsme. L’objectif en est clair : créer un homo deus, un véritable homme-dieu qui trouve dans la technologie le levier de sa toute-puissance.

6. Conclusion

Ainsi, Yuval Noah Harari retrace-t-il l’évolution des religions humaines, depuis les monothéismes antiques jusqu’au triomphe du dataïsme, venu supplanter l’humanisme. Au terme d’une analyse qui fait parfois froid dans le dos, l’historien rappelle sa volonté initiale : raconter pour libérer. Selon lui, avec le XXIe siècle s’ouvre un nouvel âge à l’organisation tout-à-fait singulière, et avec lui, une interrogation spécifique que l’homme doit relever : l’homme n’est-il qu’un organisme ? La science permet-elle de faire le tour de la nature humaine ?

Au terme de son essai, l’auteur invite donc à une prise de conscience responsable, en encourageant les postures philosophiques volontaires et averties.

7. Zone critique

Très bien documenté et renseigné, cet ouvrage traduit le souci pluridisciplinaire de son auteur ; pour traiter d’une question aussi large, il semble nécessaire de faire montre d’une réelle souplesse intellectuelle, et les efforts de l’historien pour la réaliser sont des plus louables. Toutefois, c’est cette même volonté qui dessert l’argumentation : en effet, en accumulant les exemples de toute nature, Yuval Noah Harari perd trop souvent le fil de son discours. Quand bien même ces derniers sont souvent racontés dans un style plaisant et divertissant, cela ne suffit pas toujours à convaincre. Le lecteur a parfois l’impression d’assister à une lutte tous azimuts contre les dérives du temps ; humanisme augmenté, violence faite aux animaux, inégalités sociales.

Bien plus, bien trop d’approximations ou d’inexactitudes historiques jalonnent son propos, au risque de semer le doute et la méfiance chez le lecteur : parmi celles-ci, le portrait que l’auteur fait de l’Égypte pharaonique frôle la caricature. Cette civilisation millénaire est réduite au cliché d’un pharaon vautré dans une richesse excessive, avec, à ses pieds, un peuple d’esclaves. En s’attachant à expliquer les structures humaines de pouvoir, Yuval Noah Harari en oublie de les historiciser… oubli fâcheux quand on exerce sa profession.

Au-delà de ces défauts de méthode, une faiblesse majeure rend l’ouvrage finalement peu convaincant : l’historien s’intéresse au fait religieux au sens philosophique voire psychologique du terme, méconnaissant ainsi tout le pan historique et sociologique de celui-ci. Par conséquent, une confusion se dessine au fur et à mesure de la lecture entre idéologie et religion. L’humanisme évolutionniste que Yuval Noah Harari croit lire dans la culture nazie, relève en fait davantage de la première que de la seconde ! En délaissant l’importance de l’évolution des structures religieuses – qui expliquent, en fait, l’énigme de leur perpétuation malgré les bouleversements historiques – ainsi que le rôle du rite dans le fait religieux, l’auteur gomme ainsi une partie non négligeable de la réalité religieuse et donc de sa spécificité par rapport aux courants idéologiques. Enfin, la notion elle-même d’humanisme comme l’auteur l’entend – c’est-à-dire comme culte de l’humanité – pose un singulier problème de lecture historique. En réduisant la notion d’humanisme au simple triomphe – tardif ! – de l’homme comme seul agent d’un univers athée, revient à méconnaître toute la richesse de l’époque moderne, occidentale du moins.

Finalement, il semble qu’il ne faille prendre cet ouvrage pour autre chose que ce qu’il n’est ; un essai au ton divertissant d’un témoin inquiet des évolutions contemporaines.

8. Pour aller plus loin

– Homo Deus, une brève histoire du futur, Paris, Albin Michel, 2017.

Du même auteur– Sapiens : Une brève histoire de l'humanité, 2011, trad. fr. 2015, Albin Michel.

Pour aller plus loin– Nestor Capdevila, Le concept d'idéologie, 2005, PUF, coll. Pratiques théoriques– Paul Poupard, Les religions, 2007, PUF, coll. Que Sais-Je ?– Nicolas Le Devedec, GUIS, Fany, « L’humain augmenté, un enjeu social », SociologieS, 2013 [En ligne].– Nicolas Le Devedec, « L’homme augmenté, la biomédecine et la nécessité de (re)penser la vie », SociologieS, 2016 [En ligne].

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