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Sapiens

de Yuval Noah Harari

récension rédigée parVictor FerryDocteur en Langue et lettres de l’Université Libre de Bruxelles et chercheur au Fonds National de la Recherche Scientifique de Belgique (FNRS).

Synopsis

Science et environnement

Sapiens retrace les étapes de la domination sans partage de l’homme sur le monde. Cette épopée pourrait avoir un côté sombre : notre succès, en tant qu’espèce, s’est peut-être réalisé au prix de notre bien être individuel.

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1. Introduction

Sapiens, avec plus d’1 million d’exemplaires vendus dans le monde à ce jour (2018), a connu un succès rare pour un ouvrage de sciences humaines. Si l’on ajoute à cela l’écho dont l’ouvrage et son auteur ont bénéficié dans la presse et les médias, nous sommes en présence d’un vrai phénomène éditorial. Deux raisons pourraient l’expliquer.

Premièrement, Sapiens est un ouvrage qui donne du sens dans un monde qui en recherche. La démocratie, les droits de l’homme, le progrès, la science, la croissance, le salariat… en ce début du XXIe, les piliers de la modernité vacillent. Dans ce contexte, la grande fresque historique proposée par l’auteur nous offre le recul nécessaire à faire le bilan de l’aventure humaine : comment en sommes-nous arrivés au monde qui nous entoure ? Les bénéfices que nous en tirons valent-ils vraiment la peine ? Dans quels mondes vivaient nos ancêtres ? Quels mondes pourrions-nous créer demain ?

Deuxièmement, l’ouvrage s’inscrit dans l’air du temps en ce qu’il relativise le caractère exceptionnel de l’homme. L’auteur rappelle en effet qu’Homo sapiens n’a longtemps été qu’une espèce d’homme parmi d’autres, pas la plus forte, ni même la plus intelligente. Cette leçon d’humilité a sans doute trouvé un écho dans les mouvements actuels qui, à l’instar du véganisme ou de l’antispécisme, remettent en cause la légitimité de l’homme à dominer les autres espèces et à exploiter son environnement. Les doutes contemporains portent également sur la supériorité de l’intelligence humaine à l’heure de l’émergence d’intelligences artificielles. Si l’homme n’a pas conquis la première place de la chaîne alimentaire par son intelligence, comment expliquer son succès ? Si l’intelligence de l’homme se voit supplanter demain, avons-nous une chance de rester maîtres de notre avenir ?

Afin de répondre à ces questions sur la nature et le destin de l’homme, l’auteur utilise une approche originale, à la croisée de l’histoire et de la biologie. La première section précise l’intérêt de cette méthode. Les sections suivantes présentes les apports les plus orignaux et provocateurs de l’auteur à la compréhension de notre histoire et de notre culture.

2. De la biologie à l’histoire

Dans sa façon de concevoir le rapport entre les sciences humaines et les sciences naturelles, Harari se situe à contre-courant d’une tendance actuelle au réductionnisme. Le réductionnisme est le projet de comprendre et de prédire le comportement humain en identifiant les lois qui le déterminent. Ce projet n’est pas nouveau : Descartes, au XVIIe siècle, proposait déjà d’étudier le comportement animal comme on étudie une machine. Le réductionnisme connait aujourd’hui un nouveau dynamisme avec la combinaison de l’intelligence artificielle et du Big data. Les traces numériques que nous produisons constamment par nos actions en ligne offrent en effet des ressources sans précédent pour analyser et prédire les comportements humains . Le parti pris d’Harari est, au contraire du projet réductionniste, de situer précisément le propre de l’homme dans sa capacité à s’affranchir du déterminisme.

Les animaux de la même espèce ont tendance à se conduire de façon similaire. Ainsi, les chimpanzés vivent dans les groupes dominés par le mâle alpha quand les bonobos vivent dans des sociétés plus égalitaires, dirigées par des coalitions de femelles. De même, et jusqu’à un moment critique sur lequel nous reviendrons, les comportements des animaux du genre humain étaient relativement figés. Homo erectus, qui est apparu il y a 1 million d’années et s’est éteint il y a 140 000, a conservé à peu près les mêmes outils de pierre durant le temps de son passage sur terre. Il y a là quelque chose de vertigineux, si on compare à la vitesse à laquelle l’homme contemporain renouvelle non seulement les objets qui l’entourent mais, de plus, l’ordre social dans lequel il vit.

En comparaison des régularités que l’on observe chez les autres animaux sociaux, la diversité des sociétés bâties par les Homo sapiens est frappante. Une démocratie, une dictature et une monarchie parlementaire ont assez peu de choses en commun, sans parler du fait que l’URSS de Staline ne ressemble pas à l’Allemagne d’Hitler. Cette variété des sociétés humaines est d’autant plus remarquable que, sur le plan génétique, les différences entre les humains et les autres animaux sociaux sont parfois minimes (nous partageons notamment 98% de notre ADN avec le chimpanzé). Comprendre l’homme et le monde qu’il a créé suppose donc, à un moment donné, de passer de la biologie à l’histoire. Au départ, cependant, la destinée si particulière d’Homo sapiens trouve sa source dans une altération génétique qui nous a dotés d’une capacité bien particulière. Il est temps de découvrir cette capacité qui, pour l’auteur, constitue le propre de l’homme.

3. L’exception humaine n’est pas celle qu’on croit

Notre espèce est apparue il y a environ 200 000 ans, en Afrique orientale. Il y a environ 70 000 ans, et pour des raisons que les scientifiques ignorent, notre espèce a évolué et a commencé à se répandre hors d’Afrique. Il y a 45 000 ans, Homo sapiens s’établissait en Australie, il y a 16 000 ans, en Amérique. Au passage, les grands animaux disparaissaient. Par exemple, quelques milliers d’années après l’arrivée d’Homo sapiens en Australie, 23 des 24 espèces animales australiennes de plus de cinquante kilos avaient disparu. Les autres espèces d’hommes connurent un sort comparable : il y a 13 000 ans, et avec l’extinction de l’Homo floresiensis , Homo sapiens restait la seule espèce humaine survivante.

Au plan biologique, il s’agit d’un succès sans précédent. Les individus de notre espèce sont en effet parvenus à répandre des copies d’eux-mêmes aux quatre coins du globe. Comment expliquer ce fabuleux destin ?

Une croyance répandue, notamment sous l’influence des religions monothéistes, présente l’ascension d’Homo sapiens comme la conséquence d’une intelligence supérieure. Pourtant, rien ne prouve, encore une fois, qu’Homo sapiens ait été doté d’une intelligence supérieure aux autres espèces d’hommes. Comprendre le succès de l’homme, selon l’auteur, suppose donc de nous focaliser non pas sur nos capacités individuelles mais sur les caractéristiques des groupes que nous formons. Sur ce point, la spécificité de notre espèce devient frappante. Nos plus proches cousins, les chimpanzés, vivent dans des groupes de quelques dizaines d’individus, et jamais plus de 50. Et pour cause : la solidité du groupe repose sur des contacts intimes et quotidiens (étreintes, caresses, toilette…). Il y a alors une masse critique au-delà de laquelle un groupe fondé sur de tels liens se disloquerait. En comparaison, les Homo sapiens furent rapidement capables de former des groupes pouvant aller jusqu’à 150 individus.

Si un homme de Neandertal aurait facilement pu venir à bout d’un Homo sapiens, un groupe de sapiens avait un avantage numérique décisif sur un groupe de Neandertal. D’où vient cette faculté de notre espèce à former de plus grands groupes que nos frères et nos cousins ?

Il faut la chercher, selon l’auteur, dans la spécificité de notre langage. Tous les animaux possèdent une forme de langage. Par exemple, les singes verts communiquent par différents appels vocaux. Les zoologistes ont pu établir qu’ils avaient un cri pour dire « Attention, un aigle ! » et un autre, légèrement différent, pour dire « Attention, un lion ! » . Mais ces langages ne permettent que de partager des informations au sujet du monde environnant. Le langage de l’Homo sapiens, qui s’est développé il y a 70 000 ans, se distingue par la quantité et la qualité des informations qu’il permet de partager. Son trait le plus remarquable est que, contrairement aux autres animaux, il nous permet de dire non seulement « attention au lion » mais, de plus, « le lion est l’emblème de notre tribu ».

Nous avons, en d’autres termes, une capacité à partager des histoires au sujet de choses qui n’existent pas vraiment, d’idées, de concepts et de notions. Cette capacité a ouvert la voie à des coopérations de très grande échelle entre des gens qui ne se connaissaient pas, au nom de l’honneur, de Dieu, de la Nation ou de la Démocratie.

4. Aux frontières du réel

L’Homo sapiens est donc la seule espèce connue à être dotée de cette capacité à conceptualiser. Notre monde n’est pas seulement peuplé de montagnes, de lacs ou de fourmis. Il comprend également des religions, des mariages et des comptes en banque. Il faut préciser que le monde auquel ces entités appartiennent n’est pas à proprement parler imaginaire : il est intersubjectif. Par exemple, l’argent n’a pas de valeur objective, mais intersubjective. Il n’y a en effet rien, dans les propriétés physiques d’un billet de banque, qui justifie sa valeur. Cette valeur tient au fait qu’un grand nombre de personnes sont disposées à la reconnaître. Nous y croyons si bien qu’il nous semble pratiquement impossible d’imaginer un monde sans argent . De même, si on avait dit à un égyptien qu’un jour, il n’y aurait plus de pharaons, il aurait probablement répondu : « Mais comment peut-on vivre sans pharaons ? ». On touche là à l’intérêt de la démarche historique telle que la pratique l’auteur. Étudier l’histoire, dans sa perspective, c’est réaliser que d’autres hommes, en d’autres temps, tenaient pour tout à fait évidentes des choses qui nous semblent absurdes aujourd’hui.

Il est encore courant, dans l’Inde moderne, que les choix maritaux soient influencés par le système des castes et, en particulier, par l’idée que le mélange des castes est nuisible. Ce mythe, qui n’a aucune réalité biologique, a été diffusé il y a près de 3 000 ans, par des envahisseurs du sous-continent Indien (les Indo-Aryens). Pour mieux assujettir la population, ils établirent une société stratifiée en se réservant les positions dirigeantes (prêtres et guerriers). De même, des mythes religieux et pseudo-scientifiques ont longtemps permis de justifier la mise en esclavage de toute une partie de l’humanité. Aujourd’hui encore, comme le note l’auteur, l’idéologie libérale permet de justifier que les membres d’une société se répartissent entre des riches et des pauvres.

Cette répartition repose sur une croyance selon laquelle les riches et les pauvres mériteraient leur sort. Pourtant, la principale cause de la richesse et de la pauvreté est l’origine sociale. On naît riche bien plus qu’on le devient. Bien sûr, il est facile de repérer les mythes des sociétés passées. Il est plus délicat de saisir nos propres mythes. Essayons toutefois : lorsque les générations futures nous contempleront, lesquelles de nos évidences leurs paraîtront les plus absurdes ?

Au premier rang de ces évidences, on trouvera peut-être la croyance dans le fait que notre monde est composé de groupes humains aux cultures et aux mœurs bien différentes. Si on se situe sur la très longue durée, comme nous invite à la faire l’auteur, notre monde apparait bien plus uniforme qu’on pourrait le croire. Environ 10 000 ans avant notre ère, la terre comptait plusieurs milliers de mondes humains, peuplés d’individus qui ignoraient tout de l’existence des autres mondes. En 1450 avant notre ère, près de 90% des hommes vivaient dans le même méga-monde afro-asiatique.

Aujourd’hui, et par les effets conjugués des religions, des bâtisseurs d’empire et du commerce, les humains partagent le même système géopolitique (la planète est divisée en états internationalement reconnus), le même système économique et le même système scientifique (les experts en Australie, en Iran ou en Argentine ont les mêmes idées sur la structure des atomes ou le traitement de la tuberculose). Alors que nous aimons tant célébrer la diversité, la culture des sapiens serait aujourd’hui relativement homogène.

5. Conclusion : Où allons-nous ?

L’ère dans laquelle nous vivons a pu être décrite comme le temps de l’anthropocène. Ce terme vise à souligner le fait que l’activité humaine serait devenue la principale force géologique. En d’autres termes, l’impact de notre espèce serait si grand, qu’il altèrerait le fonctionnement même de la Terre, à commencer par son climat. Si le concept est encore en discussion , l’anthropocène offre une conclusion assez logique à l’aventure humaine.

Notre histoire est en effet celle de la réussite impressionnante d’une espèce. D’animal insignifiant, nous sommes devenus, pour reprendre les termes de l’auteur, « la terreur de l’écosystème ». Cette ascension se comprend au regard de la formidable capacité qu’ont eu les humains de coopérer, de nourrir leurs ambitions et de justifier leurs actions à l’aide mythes partagés. Aujourd’hui, l’histoire que le Sapiens se raconte sur lui-même est, d’après l’auteur, à la croisée de deux influences. D’une part, les monothéismes nous ont convaincus de notre supériorité et de notre droit à dominer la nature et les animaux : « Soyez féconds et prolifiques remplissez la terre et dominez-la ; soumettez les poissons dans la mer, les oiseaux dans le ciel et tous les animaux qui se meuvent sur la terre » (Genèse, 1,28).

D’autre part, l’humanisme nous a convaincu que nous avions la capacité, grâce à la science et au travail, de cultiver notre nature, de nous améliorer. Aujourd’hui, le système capitaliste entretient ce mythe, en nous offrant toujours plus d’opportunités d’étancher notre soif d’expériences et de développement personnel : voyages, cuisine ethnique, salles de sport, cours de yoga… Chaque publicité entretient le mythe selon lequel le bonheur serait à portée de main, pour peu que l’on acquière un nouveau service ou un nouveau produit. Bien sûr, il nous arrive de prendre du recul sur le système dans lequel nous vivons. C’est là le but d’un ouvrage comme Sapiens.

Demandons-nous donc, pour finir, si nous sommes vraiment plus heureux que les chasseurs cueilleurs qui, il y a 30 000 ans de ça, laissaient les empreintes de leurs mains sur la grotte de Chauvet. Si nous avons des doutes, demandons-nous encore quelles histoires nous pourrions maintenant nous raconter, pour changer le cours des choses.

6. Zone critique

La lecture de Sapiens est stimulante et nourrissante. Il faut cependant parcourir cet ouvrage en gardant à l’esprit que s’il a été plébiscité par le public, sa réception a été beaucoup plus mitigée dans le milieu académique. Outre une tendance au sensationnalisme, il été reproché à l’auteur de faire preuve d’une trop grande légèreté dans sa présentation des faits scientifiques.

Pour cause, un ouvrage qui entend raconter l’histoire de l’humanité en moins de 500 pages, va nécessairement lisser la complexité de certaines questions. Pour ne prendre qu’un exemple, on peut lire dans la chronologie que l’auteur propose en fin d’ouvrage : « 13 000 : extinction de l’Homo floresiensis. L’Homo Sapiens reste la seule espèce humaine vivante » . Or, il y a non seulement un débat scientifique sur la date de l’extinction de l’Homo floresiensis, mais, de plus, sur le fait même qu’il s’agisse d’une espèce propre au sein du genre humain.

Ces débats mobilisent des connaissances scientifiques et des technologies de pointe que l’auteur ne peut qu’effleurer. Nous parlons, encore une fois, d’une brève histoire de l’humanité. En somme, en lisant Sapiens le lecteur apprendra beaucoup. Il profitera encore mieux de sa lecture en faisant l’effort, de temps en temps, de vérifier les faits qui attisent sa curiosité.

7. Pour aller plus loin

Du même auteur– Harari, Yuval, Noah, Homo Deus. Une brève histoire de l’avenir. Paris, Albin Michel, 2017.

Autres pistes– De Waal, Frans, Le bonobo, Dieu et nous, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2013. – Landes, David, Richesse et pauvreté des nations, Pourquoi des riches, pourquoi des pauvres ? Paris, Albin Michel, 2000. – Marylène Patou-Mathis, Préhistoire de la violence et de la guerre, Paris, Odile Jacob, 2013. – Searle, John, La Construction de la réalité sociale, Paris, Gallimard, Collection NRF Essais, 1998.

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