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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Médiarchie

de Yves Citton

récension rédigée parJérémy LucasDoctorant en sciences de l'information et de la communication (CELSA).

Synopsis

Société

Les Sciences de l’information et de la communication se sont structurées au cours du XXe siècle principalement autour de la question des médias. On explore leurs dimensions techniques, capitalistiques, cognitives, sociales pour interroger les effets d’outils devenus médias de masse, sur nos sociétés. Yves Citton s’inscrit dans cette même lignée et propose de « cartographier ce régime d’expérience » (p. 14) médiatique qu’il nomme Médiarchie. Il expose ainsi cette volonté politique de « déplier » notre environnement médiatique, d’en prendre « soin » comme nous devons le faire pour l’environnement naturel, pour garantir notre « survie collective » (p. 382).

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1. Introduction : Citton héritier de McLuhan

Le penseur canadien des médias, Marshal McLuhan, mort en 1980, célèbre pour sa formule « le message c’est le medium », constitue l’un des fils rouges marquants de l’ouvrage. Cela correspond à la volonté de l’auteur de décaler notre regard en allant puiser dans des champs académiques étrangers. C’est aussi un choix singulier. Si McLuhan est unanimement considéré comme un théoricien important dans l’histoire des sciences de l’information et de la communication, sa vision des médias est aujourd’hui très critiquée.

Yves Citton fait donc le choix de se réapproprier des théories peut-être trop rapidement mises de côté, pour mieux refonder notre regard sur les médias. Il reprend le postulat de McLuhan, celui d’un déterminisme technique radical, qui explique notre perception du monde, nos interactions sociales à partir des spécificités de notre environnement médiatiques. La question n’est pas tant celle de la transmission de l’information par les médias de masse d’un récepteur à un émetteur. Les médias -télévision, radio, internet, etc.- conditionnent notre perception commune de l’environnement. Mais ce conditionnement n’est pas le fruit d’une volonté unique extérieur.

Il n’y a pas un acteur unique, en dehors de la société qui déciderait de ce que les médias doivent donner à faire et à penser. La médiarchie définie par Citton, c’est un milieu dans lequel nous baignons tous et sur lequel nous avons une prise limitée. En fonction de rapports de force sociaux, elle structure, « de l’intérieur nos dispositions attentionnelles […], et donc nos capacités d’orientation, en organisant nos milieux d’action […] d’une façon qui excède toujours un peu notre contrôle intentionnelle » (p.49).

Ce régime médiarchique repose sur « trois registres de médialité » (p. 31). Il y a les media -sans « s » – outils culturels et historiques qui permettent l’enregistrement, le stockage et le partage de l’information. C’est une définition large qui regroupe autant le « calepin où je note mes rendez-vous » qu’un « tweet que je fais circuler parmi mes followers » (p. 32). Deuxièmement, on observe des médias. L’auteur reprend ici la définition donnée au début du XXe siècle par le sociologue Gabriel Tarde.

Est médiatique « tout ce qui permet de diffuser de l’information […] à un public » (p. 32). Enfin, on peut parler de medium pour qualifier l’aura qui entoure les médias dans nos sociétés. Aura négative qui nous pousse à croire à la « manipulation et aux théories de la conspiration ». Aura positive qui façonne « une présence quasi divine aux stars investies par la puissance de la célébrité » (p. 34). « Approcher » les médias c’est analyser leurs modalités de production de signification adossées non pas à un vaporeux « cloud » comme le média internet nous le laisse penser, mais à des circuits bien physiques, parfois « bricolés » (p. 65), qui constituent l’intrastructure médiatique.

2. Un paysage médiatique complexe à « déplier »

Dans cette perspective Citton nous invite à abandonner l’idée, fréquemment répandue, que les médias, constituent un ensemble homogène qui formaterait par en haut notre perception du monde. Parler de médiarchie, c’est rendre compte de la complexité des médias, dans leurs effets de sens, dans leurs structures, dans leurs relations matérielles aux publics. Comprendre les médias c’est d’abord comprendre leur relation aux « contenus » qu’ils diffusent.

Comme le dit McLuhan, le media est le message, mais ce contenu est en lui-même un « médium à l’intérieur du médium » (p. 87) qui prend les traits d’un format préexistant. Le cinéma à ses débuts emprunte à la photographie et au théâtre. L’interface graphique des ordinateurs s’appuie sur l’imaginaire du bureau avec ses fichiers, ses dossiers, ses agrafes, sa corbeille, etc. Même si le contenu circule via des formes identifiables de « re-médiation » (p. 87), il n’est jamais un simple message qui traverserait un media pour être restitué, dans sa forme pure, auprès d’un public.

Plutôt que de rendre compte du monde, le medium « instaure un mélange particulier de coprésence d’un ailleurs éloigné dans le temps avec l’ici et maintenant ». Et Citton précise : « Voilà ce que font les media : enrichir et multiplier, voire disperser, mais surtout compliquer nos modes de présence » (p.87) au monde, aux autres. En fonction des médias, deux régimes de présence permettent de comprendre cette complexité. Tantôt nous faisons face à une logique de « l’immédiacie qui vise à rendre le medium aussi transparent et invisible que possible, de façon que l’attention à laquelle s’adresse ce medium se dirige aussi directement – immédiatement – que possible vers le contenu représenté ».

L’auteur prend l’exemple de la peinture qui rend immédiatement compte du sujet, des personnages et des paysages plutôt que de la matérialité du tableau. La deuxième logique est celle de « l’hypermédiacie » où la matérialité du medium apparait au premier plan et fait apparaitre sa « présence propre, son opacité, ses déformations et ses interférences » (p. 90). C’est ce qui se passe avec nos écrans d’ordinateur où s’affichent de multiples fenêtres, cadres, fichiers, images, qui font cohabiter en même temps plusieurs espaces d’information.

Enfin la médiarchie est aussi une affaire de public. Les médias de masse ne font pas que s’adresser à des publics, ils les produisent. Les publics de la télévision par exemple forment un lien « fantasmé » (p. 125) entre eux. On ne se contente pas de regarder passivement la télévision et d’en interpréter les contenus, on projette, on se rassure en imaginant que les autres pensent comme nous, ou on « s’emporte » (p.125) face aux images.

Mais le public est également synonyme d’audience. L’audience « commande la puissance d’intervention » d’un média. Elle en fait un « commutateur » qui fera émerger un sujet de discussion, de débat, une personnalité, comme élément visible, au moins momentanément dans notre médiarchie. Face à cette émergence nous « faisons masse » (p. 128) en tant que public en nous mobilisant, en nous polarisant, en étant mis « sous tension » (p. 133) par les contenus médiatiques. Les médias « produisent des publics en assemblant des individus qui se fantasment comme une comme une communauté à partir d’une position d’isolation » (p. 133).

3. « Habiter » une médiarchie numérique

La médiarchie par ailleurs se numérise. Cela instaure un certain nombre de changements et de ruptures dans notre relation aux contenus, dans la production des publics évoqués précédemment. D’abord parce que là où les « anciens » médias analogiques fonctionnaient sur le mode de l’indice en donnant à voir un élément (photographie, dessin, lettres) qui a un lien étroit avec la chose communiquée, le numérique semble rompre cette relation. Comme le terme l’indique, le numérique procède par la mise en nombre des processus d’information et de communication.

Tout ce que nous consultons sur les médias digitaux est le résultat d’une recombinaison à partir du langage informatique binaire. Alors « faute de rapport direct, "immédiat", indiciaire, entre la réalité matérielle saisie et sa représentation médiale, cette combinaison peut toujours être suspectée de receler une combine » (p. 294). Il y a donc ici un « traumatisme » lié à cette rupture de la digitalisation. Mais les médias numériques sont aussi des « méta-médias » qui ne font pas que renouveler les modalités de circulation de l’information, mais contiennent et reprogramment les « représentations précédentes » -écriture, son, image- et « homogénéise la (re)production de toutes les strates antérieures de médialité » (p. 301) dont Yves Citton fait ici l’archéologie. En rendant accessible des images provenant d’autres médias, de la télévision par exemple, Internet ne fait pas que circuler ces contenus, il les re-médiatise et en transforme le statut et la perception.

La nature de ce processus de digitalisation n’est donc pas uniquement une question de technique, c’est un phénomène culturel. L’auteur désigne sous le terme de « grammation » par exemple le processus d’écriture qui enregistre automatiquement des masses considérables de données. Plutôt que d’y voir « un univers aseptisé des fermes de serveurs » (p. 303) Yves Citton préfère y voir la manifestation vivante de nos traces et de nos comportements.

De même, là où nous voyons l’automatisation d’actions de programmation informatique, il faut replacer ce qui relève des choix humains et donc de la culture. Choix « consistant à prendre (saisir, arracher, capturer) une portion de ce qui peut nous affecter afin d’en faire un moyen d’affecter autrui » (p. 304). Derrière le robot et l’automatisation qui organisent nos perceptions médiatiques numériques se cachent en réalité des choix et du travail humain, souvent méconnu, marginalisé et mal considéré.

Pour finir, nous ne pouvons comprendre comment nous habitons les médias numériques et comment ils nous habitent sans un détour anthropologique. L’usage des médias en général et de ceux-ci en particulier passe par la manipulation d’objets spécifiques. Ils se départagent entre hardware – l’ordinateur physique, ses circuits imprimés – et software, monde de logiciels et d’interfaces. La frontière et les relations entre les deux sont décisives.

Ainsi, l’écran tactile qui nous débarrasse du clavier, change la place de l’écriture « déléguée aux seuls programmeurs, les utilisateurs n’ayant plus qu’à pointer sur des options déjà écrites […] pour eux » (p. 326). L’auteur note un autre déplacement déterminant : l’extension du réseau internet en direction d’objets qui se veulent intelligents et qui communiquent entre eux pour nous permettre de contrôler un thermostat, l’approvisionnement du réfrigérateur, etc. Le monde du software « sort de l’espace confiné de nos ordinateurs » et « recombinent directement le monde des choses au milieu desquelles nous vivons » (p.327).

4. Une archéologie des médias comme projet politique

Yves Citton ne propose pas seulement une analyse ou une archéologie critique de notre « intrastructure » médiatique. Son ouvrage se veut aussi politique.

Son projet est celui d’une « décolonisation » face à « l’impérialisme publicitaire », pour le « maintien de la diversité culturelle » face au modèle occidental dominant, et enfin pour « stimuler les esprits plutôt que de les occuper » (p. 176). On retrouve les préoccupations de son ouvrage précédent au sujet d’un projet « d’écologie de l’attention ». La publicité est décrite comme une force de déstabilisation des médias au profit d’un petit nombre de puissants acteurs, « aux dépens des autres » (p. 184).

Elle détourne notre attention, et « restructure la visibilité et la distribution des informations, des images, des sons, des formes, des styles, des accroches affectives et des significations circulant au sein d’une société » en direction non pas du bien commun, mais d’intérêts privés. La publicité participe à la marchandisation de notre attention qui devrait pourtant être protégée comme ce bien commun. Citant les travaux de Georg Franck, Citton évoque un véritable « impôt prélevé sur la perception » (p.185) par le biais de la publicité.

« Médiarchie », se conclut enfin, par une invitation au « médianarchisme ». Il s’agit de refuser l’algorithmie comme réponse automatisée à tous les problèmes humains, par des machines intelligentes. Pour s’émanciper du gouvernement par l’algorithme, l’auteur reprend la distinction opérée par Pierre Lévy entre virtuel et actuel. L’actualisation nous enferme dans la linéarité de la machine qui trouve automatiquement des solutions toutes faites. La virtualisation nous redonne notre liberté d’humain. C’est un « mouvement qui ouvre de nouveaux espaces de pensée et d’actions ».

Elle « constitue justement à partir d’une solution donnée, incomplètement satisfaisante, pour construire un problème nouveau, déplacé par rapport à celui qui avait engendré la solution existante » (p.380). À la manière des hackers qui trouvent des failles,

Yves Citton nous invite à trouver les voies détournées, anarchistes, qui garantissent le soin des médiations et leur foisonnement. Il faut « multiplier les anti-environnements suscités par les expériences artistiques de tous niveaux et de tous types, de façon à favoriser l’émergence de nouvelles capacités d’attention et de perception » (p.384). Ce foisonnement créatif est indispensable à la vie en commun, face à la « tyrannie de l’actualité » (p.383).

5. Conclusion

« Médiarchie » est une plongée dans la complexité, la densité d’un système médiatique qui ne fait pas que nous montrer le monde, mais qui nous traverse, nous habite autant que nous le traversons et nous l’habitons.

Faire l’archéologie – plutôt que l’histoire – des médias qui nous « libèrent des limites de l’ici et du maintenant », c’est comprendre que « avant de nous informer de la réalité, ils informent notre perception du monde, en filtrant, restructurant, diffractant, multipliant, ce qui s’y trouve à voir » (p.19).

La médiarchie est un monde sensible dont l’auteur explore la matérialité – couches, strates, vibrations, plis – pour mieux se défaire de l’idée d’une linéarité verticale de notre relation aux médias.

6. Zone critique

Par sa densité et son foisonnement théorique et conceptuel « Médiarchie », désamorce à l’avance un certain nombre de points polémiques dans le champ de la sociologie des médias. Néanmoins la filiation revendiquée avec McLuhan donne quelques prises à la critique. Comme le chercheur canadien, Yves Citton dresse un tableau médiatique marqué par un fort déterminisme technique. Les particularités de chaque medium sont amplifiées pour se prolonger en particularités sensorielles qui déterminent notre organisation sociale.

C’est particulièrement visible dans son analyse des médias numériques. La digitalisation est présentée sous l’angle de la rupture avec les médias anciens. Cette perspective est remise en cause, ou en tout cas atténuée par d’autres courants de recherche. Ainsi le chercheur Yves Jeanneret propose d’explorer ce qui dans ces nouvelles technologies de l’information et de la communication n’est en fait pas nouveau. Plutôt qu’une rupture, celui-ci voit de fortes continuités entre « anciens » et « nouveaux » médias, tous structurés autour des mêmes activités de lecture et d’écriture. De même, Tarde fréquemment cité par Citton est également utilisé par Jeanneret, mais pour en critiquer la vision diffusionniste de la communication.

Présenter la communication comme la diffusion purement médiatique d’informations, d’idées, c’est, selon la critique ici formulée, laisser de côté la dimension sociale et politique de tout processus d’interprétation de messages médiatisés.

7. Pour aller plus

Ouvrage recensé– Médiarchie, Paris, Editions du Seuil, 2017

Du même auteur– L'Envers de la liberté. L'invention d'un imaginaire spinoziste dans la France des Lumières, Paris, Éditions Amsterdam, 2006. – Mythocratie. Storytelling et imaginaire de gauche, Paris, Éditions Amsterdam, 2010.– L'avenir des humanités, Paris, Éditions La Découverte, 2010.– Renverser l'insoutenable, Éditions du Seuil, 2012.– Gestes d'humanités. Anthropologie sauvage de nos expériences esthétiques, Paris, Armand Colin, coll. « Le temps des idées », 2012.– Pour une écologie de l'attention, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Le temps des idées », 2014.

Autres pistes– Y. Jeanneret, Y-a-t-il (vraiment) des technologies de l’information, in Collection Les savoirs mieux (vol. 23), Villeneneuve d’Ascq, France, Presses universitaires du Septentrion, 2007.– Y. Jeanneret, Penser la trivialité, In Communication, médiation et construits sociaux, Paris, Hermès science publications?; Lavoisier, 2008.– P. Lévy, Qu’est-ce que le virtuel? Paris, éditions La Découverte, 2001.

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