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La Vie liquide

de Zygmunt Bauman

récension rédigée parThomas ApchainDocteur en anthropologie (Université Paris-Descartes)

Synopsis

Société

Pour Zygmunt Bauman, nous vivons désormais dans un monde liquide. La vitesse, l’éphémère et la mobilité sont les maîtres mots de la modernité, dans laquelle le consumérisme exacerbé a tout rendu consommable et jetable, y compris nos identités. Autour de son concept de « liquidité », Bauman œuvre à une description originale du monde et propose quelques solutions pour contrer le mal-être qu’il provoque.

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1. Introduction

L’œuvre de Zygmunt Bauman est résolument critique du monde contemporain qu’il dénonce comme la source d’un mal-être généralisé. La modernité liquide, comme l’appelle le sociologue, est caractérisée par un ensemble d’états qui sont à la fois des valeurs de notre temps pensées comme positives et des éléments indéniablement à l’origine de souffrances et d’inégalités : précarité, éphémérité, flexibilité, effrénée, etc.

En forgeant le concept de liquidité, Bauman se joint à ceux qui s’interrogent sur les conséquences culturelles de la globalisation néolibérale en y ajoutant une dimension critique : l’aspect liquide associé au social étant forcément synonyme d’un délitement. Son travail brille en premier lieu par la richesse d’une description de la vie moderne qui ne dissimule pas l’ensemble de ces mal-être et de ces inégalités. Il s’attache, en particulier, à la question de l’identité dont les modes et les rythmes de construction se trouvent modifiés.

Ces bouleversements apparaissent comme des conséquences directes de l’expansion du consumérisme qui, selon Bauman, s’appliquerait désormais jusqu’à l’humain devenu marchandise, sujet aux modes et au recyclage. Mais la qualité du travail de Bauman dépend aussi de sa volonté engagée de toujours proposer un ensemble de pistes pour améliorer l’avenir du monde.

2. Du monde solide à la vie liquide

Zygmunt Bauman est le sociologue d’un bouleversement de la société et de l’entrée dans ce qu’il appelle la « modernité liquide ». Mais si celle-ci naît d’un changement d’état (la liquéfaction), son facteur premier semble résider en un changement de rythme. Ce que le néolibéralisme et le consumérisme font à la société porte d’abord sur les durées : « La survie de cette société et le bien-être de ses membres tient à la rapidité avec laquelle les produits sont jetés aux ordures, et à la vitesse et à l’efficacité du broiement des déchets » (p.10).

Friand des métaphores, et en particulier de celle du recyclage, Bauman lie étroitement le destin des individus à celui des objets. Propulsés dans une course effrénée pour ne pas devenir déchets, les hommes et les femmes de la société moderne liquide doivent parvenir à leur propre recyclage. C’est le problème de l’identité qui se trouve au centre de l’analyse de Bauman. Les valeurs de solidité et de durabilité, autrefois de mises, n’ont plus la même importance dans le monde moderne qui valorise la vitesse et la volatilité. Bien sûr, les inégalités sociales ne sont pas effacées dans un tel monde. Les plus riches, aussi globalisés et vifs que les flux financiers, ont davantage de chance de réussir leurs perpétuels recyclages que les plus démunis. Pour beaucoup de ces derniers, ils se retrouvent propulsés sur les routes de l’exil et doivent parfois lutter pour rester accrochés à la seule identité qui leur est disponible.

En dépit de l’inégalité des chances pour réussir à se conformer au rythme imposé par la modernité, la vie liquide semble provoquer, pour tous, un certain mal-être. Et s’il est difficile d’évaluer, pour expliquer l’émergence des valeurs de la modernité liquide, ce qui relève du désir pour une mobilité généralisée ou, au contraire, de la peur du déchet, il est impossible de ne pas voir, chez Bauman, la marque d’une certaine inquiétude. Il déplore, par exemple, comment « la vie liquide se nourrit de l’insatisfaction du moi par rapport à lui-même » (p.22).

L’individu, échelle principale de la vie moderne, est en proie à d’éternels tourments et ne trouve jamais, quand bien même il arriverait qu’il le cherche, un répit durable. Pour Bauman, cette vie construit « une culture du désengagement, de la discontinuité et de l’oubli » (p.101).

3. Un monde de consommateurs

Pour Bauman, la modernité liquide est la conséquence de la généralisation de la consommation comme principe régulateur de la société mondiale. Ici, il ne s’agit plus seulement de pointer comment la société transforme l’ensemble des choses (la nature y compris) en objets.

En effet, la vie liquide « traite le monde et tous ses fragments animés et inanimés comme autant d’objets de consommation (…). Elle façonne le jugement et l’évaluation de tous les fragments animés et inanimés du monde suivant le modèle des objets de consommation » (p. 19). Si bien que d’une société de consommation, nous serions passés à une société de consommateurs, c’est-à-dire un monde dans lequel toute la vie sociale est organisée autour de la consommation et chaque membre est interpellé en qualité de consommateur. La société de consommateurs « juge et évalue ses membres presque uniquement d’après leurs capacités et conduites relatives à la consommation » (p. 131).

Cela se traduit par la propagation et la généralisation des principes et valeurs liés à ce que Baumann appelle le « syndrome consumériste » : vitesse, péremption, profusion, nouveauté, etc. Ainsi, « dans la hiérarchie héréditaire des valeurs reconnues, le “syndrome consumériste” a détrôné la durée et exalté l’éphémère. Il a placé la valeur de la nouveauté au-dessus de celle du durable » (p. 100).

Cette nouvelle forme de société présente bien sûr des défis importants non seulement pour la production des objets destinés à la consommation (soumise, donc, à l’impératif de nouveauté), mais aussi, et surtout, pour la gestion des déchets que le monde liquide produit massivement. Mais le « syndrome consumériste » transforme aussi directement la vie humaine, c’est-à-dire à la fois la construction de l’identité et celle des relations.

Sur l’identité d’abord, le syndrome consumériste pèse en forçant constamment à se réinventer, à ne pas rester enfermé dans une seule identité. Tout cela au prix d’un effort permanent pour acquérir les connaissances nécessaires et ainsi s’ajuster sans cesse aux modes. Bref, suivre la marche du progrès. Selon Bauman, une telle liquidité s’applique tout aussi bien aux relations humaines qui tombent également sous le giron des valeurs du consumérisme. En effet, il n’y a pas de raisons, du moins chez les consommateurs les plus accomplis, que les efforts d’entretien nécessaires à de telles relations apparaissent comme valant la peine d’être poursuivis. D’autre part, le monde moderne liquide est traversé de produits et de services censés soit permettre aux relations de s’améliorer par le passage à de « nouveaux départs », soit de se disloquer sans douleur.

En pointant la pénétration des valeurs du consumérisme jusque dans les fondements de la vie individuelle et collective, Bauman tente donc de prouver que « le marché sert à présent d’intermédiaire dans des activités aussi pénibles que le fait de nouer et de déchirer des relations interpersonnelles ; de rapprocher et de séparer des gens ; de les connecter et de les déconnecter ; de les intégrer ou de les supprimer du répertoire. »

4. Liberté, inégalité et liquidité, vivre sans les clefs/les peurs du monde moderne

Parmi toutes ces caractéristiques, le monde moderne liquide se définit avant tout par l’incertitude dans lequel il plonge toutes choses, êtres humains y compris.

Les idées de liberté et de sécurité entretiennent un rapport ambivalent. Bauman oppose les deux notions, pointant comment plus de liberté équivaut le plus souvent à moins de sécurité, et vice versa. Or, si la liberté est un idéal plus ouvertement valorisé dans le monde moderne, il s’agit, pour le sociologue, de l’interpréter sous l’angle d’une domination.

En effet, la liberté du choix est un principe que valorisent en premier lieu ceux qui sont le mieux armés pour nager dans les méandres de la vie liquide. Bauman distingue donc deux parties de l’humanité, l’une qui « entend par “identité” un passeport pour l’aventure » alors que « la seconde pense en termes de défense contre les aventuriers » (p. 64). De ce point de vue, les appels à plus de liberté semblent faire le jeu du néolibéralisme et de son syndrome consumériste, si bien que, pour Bauman, ils « ressemblent de manière suspecte à une idéologie de l’élite globale naissante » (p. 234). De fait, l’écart entre l’’accroissement de liberté et l’avènement de l’incertitude ou de l’insécurité de l’existence oppose celui qui en tire profit à celui qui en subit les conséquences.

Quand bien même la vie liquide pourrait-elle être apparaître aux mieux lotis comme le potentiel d’une vie plus libre, elle est indissociable d’une certaine angoisse. Dans l’ancien monde, le progrès était une idéologie optimiste qui promettait un certain contrôle de l’avenir. Aujourd’hui, il représente « la menace d’un changement incessant et inévitable qui n’annonce pas la paix et le répit, mais la crise et la pression continuelles, interdisant tout repos » (p. 109).

Pour Bauman, c’est cette insécurité première qui explique la manière dont nous focalisant notre attention sur des formes de risques qui sont ou nous paraissent plus contrôlables et sur lesquels nous pouvons « déverser le surplus de peur » (p. 110). Si nous trouvons nous-mêmes un certain nombre d’expédients (Bauman évoque une certaine obsession face à la fumée de cigarette, à l’obésité ou même l’exposition au soleil), il est évident que le marché s’empare également de ce capital peur et de son potentiel flagrant à accroitre les ventes de 4x4 ou des appartements dans des résidences sécurisées.

Une nouvelle fois, le marché de la peur génère des inégalités retranscrites dans l’architecture des villes traditionnellement conçues selon des principes de protection, mais devenues les sources du danger.

5. Penser les solutions

De l’avènement du règne de la mobilité permanente, de la liquidité des rapports et des identités aux transformations de l’insécurité et de la peur en capital marchand, Bauman pointe une société mondiale dans laquelle il est de plus en plus difficile d’espérer contrôler les dérives. Les luttes sociales qui pouvaient autrefois limiter les dérives du capitalisme n’ont plus la même efficacité dans la globalisation, si bien que la culture contemporaine semble, selon Bauman, avoir capitulé face au « syndrome consumériste », moteur du capitalisme à l’état liquide.

Dans un chapitre intitulé « Apprendre à marcher sur des sables mouvants », Bauman propose de réfléchir sur la place de l’éducation dans le monde moderne liquide. Il remarque d’abord comment l’idée « d’éducation tout au long de la vie » tend à s’imposer de nos jours. Pour nous adapter à un monde en mouvement perpétuel, nous devons être capables d’acquérir rapidement de nouvelles compétences. En effet, les connaissances accumulées dans les premiers temps de notre existence ne suffisent plus à rester capable d’exercer un métier toute sa vie.

De plus, le monde moderne liquide encourage et pousse les individus qui en ont les moyens à changer de profession. L’idée d’éducation continue ne rencontre pas, dans l’absolu, de résistance de la part de Bauman qui semble favorable à l’acquisition par les individus des armes nécessaires à leur adaptation constante à la vie liquide. Cependant, il pointe l’aspect individuel de cette solution qui ne modifie en rien le cadre général. Au contraire, la formation devient également un enjeu de marché qui profite aux mieux armés pour lutter et tirer des avantages de la liquidité du monde. Rappelant que, selon lui, « le consommateur est l’ennemi du citoyen » (p. 200), Bauman plaide en faveur d’une éducation durable à la citoyenneté qui permettrait de contrebalancer le désintérêt et l’ignorance croissant pour la politique. Une éducation politique et civique tout au long de la vie serait, selon le sociologue, seule à même d’assurer notre adaptation aux règles mouvantes de la vie démocratique, unique cadre de contrôle disponible face à la diffusion du syndrome consumériste à tous les domaines de la vie.

Ce que Bauman propose en premier lieu, c’est la revalorisation du domaine public et de l’exercice de la démocratie. En cela, il s’inscrit en filiation directe avec l’œuvre de Hannah Arendt pour qui le retrait de la politique est synonyme d’aliénation. Plus consommateur que citoyen, l’individu dans la vie liquide aurait perdu les moyens d’actions publiques et collectives nécessaires à son émancipation. Il s’agit donc de « transformer à nouveau l’espace public en un lieu d’engagement durable plutôt que de rencontres occasionnelles et fugaces » (p. 239).

Or, il est évident que l’engagement politique collectif ne peut pas s’inscrire dans les modèles classiques. Face aux marchés globalisés, les structures proposées par les institutions des États-nations ne semblent plus adaptées. Ce sont vers de nouvelles modalités d’engagement, dont les formes nous sont encore inconnues, que la sociologie de Zygmunt Bauman nous invite à nous diriger.

6. Conclusion

Ouvrage théorique de portée générale, La vie liquide présente bien la pensée singulière de son auteur. De ses contemporains, Zygmunt Bauman se distingue d’abord par le vocabulaire qu’il a formé. Depuis la fin des années 1990, le concept de liquidité a remplacé celui de postmodernisme dans le cadre d’une sociologie du monde contemporain dont la caractéristique principale réside sans doute dans une inquiétude marquée face à la fragilisation de la société.

La vie liquide, c’est selon Bauman une existence marquée par la temporalité des marchés. Les citoyens y sont transformés en consommateurs et plongés dans une course perpétuelle pour suivre le rythme effréné de la modernité. Les identités, comme les relations sont passées à l’état liquide, elles sont changeantes, doivent accéder à la mobilité au risque de devenir obsolètes. L’humanité ne peut échapper à un monde qui ne lui laisse comme perspective que d’être soit un produit de consommation soit un déchet. Seule échappatoire : recréer une vie citoyenne dans laquelle s’exprimeraient avec force les actions collectives.

7. Zone critique

L’œuvre de Zygmunt Bauman est très utile à la compréhension du monde contemporain. Une partie de son intérêt réside sans doute dans les enneigements tirés par Bauman de son parcours douloureux à travers les totalitarismes (en Pologne puis en URSS). Pourtant, sa traduction en France a été tardive et si son succès, ici, est donc tout relatif, c’est peut-être en raison du statut particulier de l’auteur. Professeur de sociologie, Bauman correspond sans doute davantage à la catégorie du philosophe.

En effet, il n’est pas un sociologue de terrain, ni même d’enquête, et développe un modèle extrêmement général d’explication de la société mondiale. L’ampleur de la tâche qu’il s’est fixée et la complexité des domaines évoqués conduisent inexorablement à certaines approximations. Mais, en dépit du manque de finesse dans l’analyse de certains phénomènes globaux (notamment du capitalisme qui ressemble parfois à un processus monolithique sous la plume de Bauman), son œuvre est d’une richesse inestimable quant à la manière de nous interroger sur les spécificités du monde contemporain et d’envisager certaines solutions à l’amélioration de la vie.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– La Vie liquide, Paris, Fayard/Pluriel, 2013.

Du même auteur

– La Vie en miettes. Expérience postmoderne et moralité, Arles, éditions du Rouergue, 2003.– La société assiégée, Rodez, Le Rouergue-Chambon, 2005. – Le présent liquide : peurs sociales et obsession sécuritaire, Paris, Seuil, 2007.– Modernité et Holocauste, Paris, La Fabrique, 2008 [2002].– S’acheter une vie, Arles, Jacqueline Chambon, 2008.– L’amour liquide. De la fragilité des liens entre les hommes, Paris, Fayard/Pluriel, 2010.– Le Coût humain de la mondialisation, Paris, Fayard/Pluriel, 2013.

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