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Les Revenants

de David Thomson

récension rédigée parBarbara MerleJournaliste multimédia, Deug d’économie (Paris I Panthéon-Sorbonne), Maitrise de technique et langage des médias à Paris-Sorbonne.

Synopsis

Société

Cet ouvrage est une plongée dans la psyché de celles et ceux qui sont partis faire le jihad en Syrie, puis sont ensuite revenus. Entre 2012 et 2016, parmi le millier de nos compatriotes à faire ce choix, 700 étaient toujours sur le terrain syrien, 200 avaient été tués, et 200 étaient rentrés en France. David Thomson dresse ici plus particulièrement le portrait de cinq « revenants », mais également de trois « revenantes », qu’il a rencontrées et/ou qu’il a interviewées pour tenter de révéler le pourquoi de leur engagement. Et si l’on ne peut pas définir un profil-type de ces « revenants », il existe cependant des points communs très forts entre tous ces apprentis combattants.

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1. Introduction

Grâce à son travail de journaliste correspondant en Tunisie ou en Syrie, David Thomson noue des liens depuis 2012 avec une centaine de jihadistes tunisiens, français, belges, et suisses. Dessiner le portrait de « revenants » français lui a semblé dès lors essentiel pour décrypter la menace terroriste qui pèse sur notre pays.

La France est bien, selon lui, le pays occidental le plus menacé par le jihadisme, que ce soit par l’État islamique (EI) ou par Al-Qaïda. « Ce livre raconte leur histoire, et tente de déconstruire les mécanismes sociaux, religieux, politiques, familiaux et psychologiques qui les ont fait basculer. Il raconte aussi leurs déceptions et la menace qu’ils continuent de représenter sur le territoire national. » (p. 12)

Sous couvert d’anonymat, ce sont ainsi Bilel, Yassin, Zoubeir, Kevin, Quentin, ou encore Safya et Lena, qui racontent leurs parcours de jeunes Français et Françaises, majoritairement issus de l’immigration, mais aussi des « convertis » déboussolés, sans repères, sans rêves, qui ne trouvent une finalité à leur vie que dans le combat jihadiste, la mort comme héros, et un possible accès au Paradis.

2. Un portrait-robot du « revenant » ?

Même si les profils sont assez diversifiés, David Thomson arrive à trouver des points communs à tous ces jeunes Français qui sont partis faire le jihad. Alors qui sont ceux et celles qui ont décidé de s’engager dans cette cause suicidaire ? C’est à partir de 2012 que le phénomène de départ s’amplifie avec le développement d’une propagande jihadiste francophone active et attractive sur les réseaux sociaux, et l’appel vibrant des groupes jihadistes se mettant aux côtés des populations syriennes contre les exactions du pouvoir syrien.

La plupart d’entre eux a basculé autour de l’âge de 20 ans. Ils sont à hauteur de 70% issus de familles de tradition musulmane, mais rarement de familles sympathisantes du jihadisme. Un trait commun très généralement partagé parmi ces jeunes engagés dans le jihad que l’auteur a rencontré, c’est leur totale ignorance de la religion avant leur engagement, leur passage par la case petite délinquance et, fait méconnu, leurs liens souvent étroits avec le monde du rap, et de la radicalité qu’il peut incarner. Parmi ces « revenants », on compte un tiers de convertis, des anciens pratiquants du christianisme.

Un autre point les rassemble : le chaos de leurs vies familiales. Ils sont souvent issus de familles socialement défavorisées et vivent dans un contexte familial compliqué, la plupart du temps conflictuel. Ce sont avant tout des « décrochés » du système scolaire, et, surtout, ils souffrent d’un sentiment de « no future ». Pour l’auteur, la donnée psychopathologique, à savoir des jeunes souffrant de pathologies mentales, ne peut pas être non plus éludée. « L’État islamique propose à ces égos froissés une dignité, un statut, une revanche sociale et la foi en une transcendance spirituelle. La propagande occupe le vide idéologique de la postmodernité en leur vendant un projet, là où les sociétés capitalistes sécularisées ne sont plus en capacité de produire une politique génératrice d’espoir. » (p. 276-277)

D’un point de vue géographique, si toutes les régions « en produisent », quatre départements sont cependant en tête : la Seine-Saint-Denis, les Yvelines, les Alpes-Maritimes et la Haute-Garonne. Une réalité factuelle dont l’auteur ne livre cependant ici aucune analyse sociogéographique.

3. Bilel, « le mauvais choix »

Ce Français d’origine marocaine de 27 ans est parti en Syrie en 2014 et a décidé de rentrer en France après les attentats de Paris en 2015. Si sa décision de quitter l’État islamique fut progressive, ces attentats meurtriers dans la capitale française ont joué le rôle d’éléments déclencheurs.

C’est à la suite d’un appel téléphonique aux services consulaires français en Turquie, que Bilel, sa femme et ses trois enfants passent à pied la frontière syro-turque avant de se rendre aux autorités consulaires Il est incarcéré en Turquie, poursuivi pour des faits de terrorisme ; sa famille est quant à elle expulsée vers la France. Avant son départ, Bilel, vivait du RSA et de petits boulots, il était issu d’une famille de musulmans pratiquant un islam traditionnel et paisible. Il a « rencontré » le jihadisme via les réseaux sociaux, s’est laissé convaincre de partir en Syrie par un unique contact Facebook.

À son arrivée en Syrie, il est accueilli par une communauté d’Al-Qaïda sur place avant de rejoindre l’EI, et participe à des formations militaires. « Bilel assure n’avoir jamais combattu. C’est d’ailleurs la ligne de défense qu’adoptent la plupart des jihadistes de retour de Syrie, une fois en France. » (p. 35) Bilel habite au départ dans le gouvernorat d’Alep dans une grande maison, prend contact sur Facebook avec une Française de 22 ans d’origine algérienne ayant aussi découvert l’EI sur les réseaux sociaux. Il la fait venir de France avec ses deux enfants et ils se marient devant un juge islamique. Considéré par l’EI comme un administratif, il est, selon ses dires, chargé de surveiller des camps d’entraînement. C’est à Raqqa où il est transféré que les doutes s’installent en lui, il ne veut pas participer à imposer la charia. Les attentats de Paris finiront de le convaincre.

Aujourd’hui, il affirme être allé en Syrie pour « faire du bien » et n’avoir jamais suivi la spirale de violence dans laquelle le groupe était engagé. Il refuse ainsi d’être considéré comme l’ennemi du monde.

4. La question des convertis

Les convertis ne représentent pas une part inconséquente de ces jihadistes français partis sur le terrain en Syrie. Bien au contraire, leur pourcentage s’élève à près de 30%. Ces ex-chrétiens sont issus de l’immigration subsaharienne, portugaise, parfois mêmes asiatique, coréenne ou vietnamienne, mais aussi pour une part importante, de la France d’outre-mer, et des Antilles en particulier.

« Chez eux, une spécificité est signifiante : ils sont eux-mêmes pour la plupart issus de milieux prolétaires et sont sans doute, au moins dans la moitié des cas, issus d’autres minorités. » (p. 282) Pour l’auteur, ces jeunes qui se sentent rejetés, humiliés, non intégrés, socialement inférieurs trouvent dans le jihadisme une identité, un sentiment de surpuissance, d’utilité, de « détenteur et garant de la Vérité islamique ».

On trouve ainsi le portrait d’un prénommé Kevin, ex-enfant de chœur breton et ex-scout. Il est élevé par sa mère, n’entretient que très peu de liens avec son père. Famille monoparentale et figure paternelle défaillante sont un « mix » récurrent parmi les recrues françaises jihadistes. S’il reçoit une éducation religieuse catholique depuis son plus jeune âge, il admet que cela a scellé en lui tant la foi en Dieu que la crainte du châtiment divin. Il se convertit à l’islam dès l’âge de 14 ans, avant de partir en Syrie à 20 en 2014. Kevin a été fiché en tant que terroriste international sur la liste noire du Conseil de sécurité de l’ONU.

Il fuit l’État islamique en 2016 via la frontière turque avec ses quatre femmes et ses six enfants affirmant être en rupture avec l’EI du seul point de vue religieux. Lors de la sortie de l’ouvrage, Kevin était toujours en prison en Turquie. Il déclarait vouloir revenir en France pour « refaire sa vie en bon père de famille et passer son bac ».

Autre cas, Quentin, un niçois issu d’une famille modeste, initié à la religion islamiste dès son plus jeune âge, parti en Syrie à l’âge de 16 ans à la suite de son frère aîné. Son père, né en Tunisie, est pratiquant, a donné à ses enfants une éducation religieuse, mais il a souhaité leur donner des prénoms occidentaux dans le but d’une meilleure intégration. Sa mère est française de confession chrétienne.

Dévasté par le départ de ses deux fils en Syrie, le père tente tout pour les convaincre de rentrer. Quentin revient en France au bout de sept mois devant une réalité trop violente. Il est placé en détention pendant un an avant d’être libéré sous contrôle judiciaire. Son grand frère a décidé de mourir là-bas.

5. La place particulière des femmes

Selon les sources officielles, sur les 700 Français actifs en Syrie et en Irak à l’été 2016, 280 étaient des femmes.

La plupart des « revenantes » sont parties en Syrie pour se marier. Mais contrairement à ce qu’il est souvent mis en avant, ces femmes sont toujours parties en conscience et de leur plein gré. « Dans les cercles institutionnels, cette radicalisation est souvent appréhendée comme une forme de pathologie psychiatrique, étrangère à tout choix rationnel. Les femmes jihadistes seraient donc des victimes. » (p. 160) Au travers des témoignages recueillis par le journaliste, ces femmes « revenantes » sont beaucoup moins nombreuses à rentrer que leurs congénères masculins. Sur les 200 retours de Syrie comptabilisés à la publication de l’ouvrage, une vingtaine seulement était des femmes.

Pour ces femmes, quitter les rangs jihadistes se révèle, en effet, autrement plus compliqué que pour les hommes, car elles ont pour obligation d’être accompagnées par un mari ou un tuteur. La prise en compte de leur retour par les autorités françaises est aussi également très différente de celle des hommes. Si tous les « revenants » allaient directement en prison jusqu’en 2016, seules trois de la vingtaine de femmes « revenantes » avaient été incarcérées dans un quartier dédié à Fresnes. Jusqu’au printemps 2016 et l’arrestation de trois femmes qui projetaient des attentats aux bouteilles de gaz en plein Paris les femmes parties en Syrie n’étaient pas perçues comme une menace pour la sécurité nationale.

Mais lorsque l’on lit les portraits de Safya et Lena, il est plus facile de comprendre pourquoi ces « revenantes » peuvent, elles aussi, être dangereuses pour la sécurité de la France. Leur retour a essentiellement été motivé par des raisons matérielles, tandis que leur adhésion à l’idéologie djihadiste est demeurée intacte. L’une est revenue pour accoucher dans de bonnes conditions. L’autre, devenue veuve en Syrie, ne s’y sentait plus en sécurité. Ainsi, elles ne font pas mystère de leur penchant pour le terrorisme, et se réjouissent des attentats meurtriers perpétrés.

6. Conclusion

Ces différents témoignages directs, ces « sources primaires », nous dévoilent une part de la personnalité de ces jeunes Français partis pour ce qu’ils pensaient être la cause ultime. S’il tente d’expliquer les ressorts de l’engagement, puis du retour en France, David Thomson ne cherche pas à diaboliser ces jeunes partis faire le jihad. Comme il le dit lui-même : « On me reproche parfois d’humaniser les jihadistes.

C’est une réalité que j’assume. Car la majorité n’est pas née jihadiste. Ils le sont devenus, souvent au sortir de l’adolescence. » (p.14) Dans ces témoignages directs que nous livre David Thomson, il réside cependant une question majeure à laquelle il n’apporte pas de réponse. C’est la véracité de leur propos, invérifiables. Disent-ils l’entière vérité sur leur parcours, que ce soit dans leur engagement en France que leur « chemin » syrien, ou mentent-ils impunément, entre autres pour réduire leur peine ? Il est difficile, voire impossible, de faire la part du vrai et du faux.

Mais ce qui paraît le plus inquiétant, c’est que seulement une infime minorité n’affirme fortement regretter l’engagement dans cette idéologie meurtrière.

7. Conclusion

Ces différents témoignages directs, ces « sources primaires », nous dévoilent une part de la personnalité de ces jeunes Français partis pour ce qu’ils pensaient être la cause ultime. S’il tente d’expliquer les ressorts de l’engagement, puis du retour en France, David Thomson ne cherche pas à diaboliser ces jeunes partis faire le jihad. Comme il le dit lui-même : « On me reproche parfois d’humaniser les jihadistes. C’est une réalité que j’assume. Car la majorité n’est pas née jihadiste. Ils le sont devenus, souvent au sortir de l’adolescence. » (p.14)

Dans ces témoignages directs que nous livre David Thomson, il réside cependant une question majeure à laquelle il n’apporte pas de réponse. C’est la véracité de leur propos, invérifiables. Disent-ils l’entière vérité sur leur parcours, que ce soit dans leur engagement en France que leur « chemin » syrien, ou mentent-ils impunément, entre autres pour réduire leur peine ? Il est difficile, voire impossible, de faire la part du vrai et du faux.

Mais ce qui paraît le plus inquiétant, c’est que seulement une infime minorité n’affirme fortement regretter l’engagement dans cette idéologie meurtrière.

8. Zone critique

L’ouvrage de David Thomson, à sa sortie en 2016, est devenu d’emblée un ouvrage de référence, un « best-seller », sur la question de ces « revenants », car il a constitué la première grande enquête sur la question. Celui qui est qualifié de « journaliste anthropologue » est ainsi considéré comme l’un des meilleurs connaisseurs de ce sujet.

Cette « enquête » est un document intéressant, glaçant parfois, mais il reste difficile d’en tirer quelque conclusion que ce soit. Depuis 2017, menacé de mort, David Thomson est parti vivre aux États-Unis et a arrêté son travail de plongée dans l’univers des jihadistes. Cette immersion s’est donc arrêtée subitement. Dommage qu’il n’y ait pas de suivi sur ce que ces premiers « revenants » sont devenus.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Les Revenants. Ils étaient partis faire le jihad, ils sont de retour en France, Paris, Seuil, 2016.

Du même auteur– Les Français jihadistes, Paris, Les Arènes, 2014.

Autres pistes– Hugo Micheron, Le jihadisme français. Quartiers, Syrie, Paris, Gallimard, 2020.– Laurent Bonelli, La fabrique de la radicalité, Paris, Seuil, 2018.

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