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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Le Patrimoine en questions

de Françoise Choay

récension rédigée parKatia SznicerDocteure en Histoire culturelle (Universités Paris 13 et Laval, Québec). Rédactrice indépendante.

Synopsis

Histoire

Cet ouvrage, qui plaide pour un patrimoine vivant et présent dans nos vies quotidiennes, expose dans une perspective historique et anthropologique les notions de « monument », de « monument historique » et de « patrimoine ». Il s’agit pour Françoise Choay de combattre la muséification, la disneylandisation et la marchandisation des patrimoines qui composent la civilisation humaine. La première partie, théorique, est suivie d’une anthologie de textes (du XIe siècle au XXe siècle) qui viennent étayer les réflexions de l’auteure.

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1. Introduction

Intégré, depuis les années 1960, au vocable des administrateurs, des urbanistes, des architectes, des professionnels de la culture et du tourisme ou encore des institutions nationales et supranationales, le terme de « patrimoine » est aujourd'hui utilisé tous azimuts. Preuve en est le label « Patrimoine mondial de l’UNESCO » qui réunit sous une même étiquette des ensembles architecturaux, des monuments ou des sites naturels aux caractéristiques très différentes.

Face à ce constat et dans une optique pragmatique de préservation du « patrimoine édifié dans l’espace par les hommes » (p. 9), Françoise Choay s’emploie à redonner précision et densité sémantique à la notion galvaudée de « patrimoine ». Elle procède pour cela à une analyse historique du champ lexical du mot avec, pour fil directeur, l’idée que le patrimoine doit être appréhendé dans son « acception spatiale » (p. 9), c’est-à-dire en relation avec un lieu et un contexte anthropologiques spécifiques.

2. Monuments et monuments historiques

S’intéressant essentiellement au patrimoine bâti, Françoise Choay réhabilite d’abord la distinction originelle, mais aujourd'hui oubliée entre les « monuments » et les « monuments historiques ». Elle reprend pour cela le célèbre ouvrage d’Aloïs Riegl, père de la théorie moderne de l’histoire de l’art, Le Culte moderne des monuments (1903).

Le monument, reformule Françoise Choay, « dérive du substantif latin monumentum, lui-même issu du verbe monere : “avertir”, “rappeler à la mémoire”. On appellera alors “monument” tout artefact (tombeau, stèle, poteau, totem, bâtiment, inscription…) ou ensemble d’artefacts délibérément conçus […] afin de rappeler à la mémoire vivante, organique et affective de ses membres, des personnes, des événements, des croyances, des rites ou des règles sociales constitutifs de son identité » (p. IV). Le monument possède ainsi, au premier chef, une fonction identificatoire. Il est un élément matériel et symbolique essentiel au processus d’institutionnalisation des groupes humains et « a pour vocation l’ancrage des sociétés humaines dans l’espace naturel et culturel, et dans la double temporalité des humains et de la nature » (p. V). Le monument est donc un dispositif mémoriel intentionnel. Il peut être qualifié, dans cette acception, d’universel culturel.

Dans les sociétés d’Europe de l’ouest, le monument s’est vu, dès le XVIe siècle, concurrencé par l’imprimerie. Cette dernière engendre en effet de nouvelles formes de mémoires, que Françoise Choay qualifie d’« artificielles » et qui viennent modifier la signification du terme « monument » : sa signification mémorielle s’efface progressivement au profit de l’idée de ce qui est « grandiose, imposant ». L’architecture perd alors sa fonction de support de la mémoire organique.

Aujourd’hui, conclut l’historienne, nos sociétés ont cessé d’élever des monuments impliquant notre mémoire vive et affective, sauf pour sauver de l’oubli des événements traumatiques.

Quant aux « monuments historiques », ce sont des monuments à valeur historique et/ou esthétique exceptionnelle qui ont été sélectionnés dans un corpus préexistant. Ainsi le monument historique n’a-t-il pas pour fonction de s’adresser à la mémoire vivante ; il résulte d’une construction intellectuelle, a posteriori. Il est néanmoins aussi vecteur d’émotion puisqu’il s’adresse à la sensibilité esthétique de celui qui le regarde. En ce sens, contrairement au « monument », le « monument historique » n’a pas caractère universel : il est intrinsèquement lié à la construction culturelle et identitaire de l’Europe occidentale.

3. La matrice italienne

C’est dans le contexte du Quattrocento italien qu’apparaît la notion de « monument historique », à une période où se relâche le théocentrisme et où l’individu se voit investi d’un pouvoir propre. L’architecte, le peintre, plus généralement l’artiste et le penseur n’agissent plus sous la main de Dieu, mais sont eux-mêmes des créateurs.

En outre, le retour des papes d’Avignon à Rome, en 1420, ouvre une longue période d’édification de monuments à la gloire de la chrétienté. Il en résulte une destruction massive des vestiges antiques au profit des nouvelles constructions : la vaste communauté des lettrés italiens (religieux, médecins, artistes, juristes, diplomates, seigneurs, etc.), préoccupée du sort des « antiquités », entame un premier travail d’inventaire de ces monuments historiques auxquels ils confèrent une valeur esthétique et historique particulière et qui doivent, à ce titre, être préservés et restaurés.

Pour illustrer la vigueur de cette première conscience patrimoniale, Françoise Choay cite dans son anthologie des textes de figures intellectuelles de la Renaissance italienne : Poggio Bracciolini dit « Le Pogge » (1380-1459), Pie II Piccolomini (1405-1464) ou encore le peintre Raphaël (1483-1520), chargé d’inventorier les monuments antiques de Rome avec l’aide de son ami diplomate et écrivain, le comte Baldassare Castiglione (1478-1529).

Raphaël et Castiglione, dans une lettre adressée au pape Léon X (1475-152), dénoncent l’incurie des Romains à l’égard des richesses antiques de Rome et l’exhortent à intervenir : « Il faut donc, Très Saint Père, écrivent-ils, qu’un des premiers soucis de Votre Sainteté soit de veiller à ce que le peu qui nous reste de cette antique mère de la gloire et de la grandeur italiennes et qui témoigne de la valeur et de la vertu de ces esprits divins […] ne soit pas arraché et mutilé par les pervers et les ignorants. » (p. 46).

Ce premier travail d’inventaire et de défense du patrimoine sera poursuivi et étendu au-delà des frontières italiennes au cours des siècles suivants, préparant ainsi le terrain aux ethnographes, historiens et archéologues du XIXe siècle.

4. La Révolution française

Françoise Choay éclaire aussi l’importance de la Révolution française en matière patrimoniale à travers les écrits de personnalités singulières et engagées pour la sauvegarde des monuments anciens : Aubin-Louis Millin (1759-1818), Félix de Vicq d’Azyr (1748-1794) et Quatremère de Quincy (1755-1849).

Leurs propos témoignent des vifs conflits de l’époque sur les biens historiques, conséquence directe de la mise à disposition de la nation des biens de la Couronne, du clergé et des émigrés, ces aristocrates ayant fui le pays. Pour contrer la vague des destructions aveugles et haineuses des symboles monarchiques et religieux ainsi que la mise en vente du patrimoine national, ces révolutionnaires inquiets parviennent à créer une « Commission des monuments » sous tutelle du Comité d’instruction publique. Elle a pour mission d’inventorier, de classer, de protéger et de gérer le nouveau bien commun.

Malgré les méfaits du vandalisme idéologique, juridiquement avalisé sous la Terreur, il s’agit là d’une étape fondatrice dans l’histoire de l’institutionnalisation du patrimoine français. « Pour la première fois, la gestion des “antiquités” reçoit un cadre juridique, administratif et territorial, fondé sur un travail scientifique et systématique, précocement mené par Millin et applicable à l’ensemble du pays. » (p. 78). Le militantisme patrimonial de Millin, naturaliste et antiquaire, est indissociable de son engagement pour une éducation populaire et nationale. En 1792, il crée le Magasin encyclopédique avec Noël et Warrens ; il laisse en outre de nombreux ouvrages importants comme ses Antiquités nationales ou recueil de monuments (1790-1798, cinq volumes) ou son Dictionnaire des Beaux-Arts (1806, 1812, six volumes).

L’Instruction sur la manière d’inventorier présentée en 1793 à la Commission des monuments par Félix de Vicq d’Azyr, fondateur de la Société royale de médecine (1776), est un autre texte majeur. Il pose les bases d’une politique patrimoniale à la française en soulignant la valeur éducative des monuments, la fonction mémorielle des antiquités nationalisées, la nécessité d’une gestion étatique et centralisée du patrimoine et enfin la valeur économique de ce dernier.

5. La Révolution industrielle

Si le XIXe siècle voit la consécration de la technique et de l’industrie, il est aussi le grand siècle du patrimoine. Les désastres urbains et sociaux de la Révolution industrielle engendrent un regain d’intérêt pour les racines culturelles et le génie des peuples.

Le romantisme marque l’avènement de cette nouvelle sensibilité à la nature et aux vestiges du passé, en particulier du Moyen Âge. En France, le jeune Victor Hugo publie deux articles intitulés « Guerre aux démolisseurs ! » (1825 et 1832) pour défendre l’architecture gothique : « Il faut qu’un cri universel appelle enfin la nouvelle France au secours de l’ancienne. Tous les genres de profanation, de dégradation et de ruine menacent […] le peu qui nous reste de ces admirables monuments du Moyen Âge […] auxquels s’attachent à la fois la mémoire des rois et les traditions du peuple. » (cité p. 111).

En 1830, Guizot crée la fonction d’« inspecteur des monuments historiques » et met en place un comité en charge de dresser l’inventaire descriptif des monuments à protéger. La photographie naissante permet de compléter les notes et les croquis des inspecteurs. En 1854, Viollet-le-Duc (1818-1883) remporte le concours de la restauration de Notre-Dame de Paris et devient le maître d’œuvre de la restauration – encore polémique aujourd’hui – des monuments historiques médiévaux français.

L’Angleterre, dont les paysages et les villes sont particulièrement malmenés par la première révolution industrielle entamée dès la fin du XVIIIe siècle, instaure plus précocement des outils de préservation de son patrimoine : elle peut compter sur un réseau associatif soutenu par le National Trust, indépendant de l’État. John Ruskin (1819-1900), poète, militant socialiste, artiste et théoricien de l’art, reste le grand penseur du patrimoine au XIXe siècle.

Engagé contre les restaurations abusives de Viollet-le-Duc en France ou de Gilbert Scott en Angleterre, il rédige de nombreux ouvrages pour affirmer la nécessité de préserver les biens historiques urbains et ruraux emblématiques de l’identité européenne. Il souligne de surcroît l’importance de fournir un habitat décent aux ouvriers, de ne pas déshumaniser les hommes par la division du travail. « Ce n’est pas seulement le monde physique qui est maintenant organisé par la machine, déplore dans le même esprit Thomas Carlyle en 1829, mais aussi bien notre monde intérieur spirituel […]. Les hommes sont devenus aussi mécaniques dans leur esprit et leur cœur que dans leurs mains » (cité p. XVII).

6. Mondialisation et patrimoine

Dans les années 1960, André Malraux, ministre d’État chargé des Affaires culturelles, s’attribue la gestion des musées et monuments historiques et des Beaux-Arts. Françoise Choay déplore les « détournements sémantiques » de la notion de « culture » : elle ne désigne plus la « civilisation » au sens anthropologique du terme, mais « un privilège de classe, lié aux loisirs » (p. XXVIII). Quant au terme « patrimoine », affublé de l’adjectif « culturel », il amalgame « monuments » et « monuments historiques ». Cette approche élitiste, consumériste et sémantiquement imprécise de la culture et du patrimoine aura des répercussions néfastes sur la gestion des biens historiques, aux niveaux national, européen et international : – Le « patrimoine culturel » devient un objet de consommation qu’il s’agit de médiatiser, de redistribuer et de vendre par l’action de l’administration et de l’« industrie culturelle ». En 1978 est créé le « ministère de la Culture et de la Communication ». En 1986, le ministre du Tourisme préconise d’« exploiter [le patrimoine] comme parc d’attractions ». En 2002, la loi 2000-5 confère aux musées nationaux le statut d’« établissements à caractère industriel et commercial ».

– La spécificité européenne du concept de « monument historique » est perdue, au profit d’une vision standardisée de la culture, de la promotion d’une « identité planétaire à valeur universelle - celle de l’espèce humaine » (p. XIX), entérinée en 1972 dans la Convention pour la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel de l’UNESCO.

– Sous l’égide d’organisations internationales, c’est une vision européocentrée du patrimoine qui s’impose. La Charte sur la conservation et la restauration des monuments et des sites, issue de la Conférence de Venise de 1964, ne compte par exemple que deux pays signataires non européens, le Mexique et le Pérou.

– La promotion du patrimoine, vaste opération de communication, s’outille de réseaux virtuels, planétaires qui affaiblissent la relation physique, sensorielle, émotive avec le patrimoine. Le temps long laisse place à l’instantanéité. L’homme, devenu selon la formule visionnaire de Freud, un « dieu prothétique », peut désormais se passer de mémoire.

7. Conclusion

Toute politique patrimoniale doit, pour avoir du sens, être intégrée à une réflexion sur la relation particulière des habitants avec leur territoire. L’architecte et historien Gustavo Giovannoni était parvenu, au début du XXe siècle, à influer sur le plan d’urbanisme de villes italiennes, à articuler ingénieusement, au cas par cas, centre historique et ville moderne. Aujourd’hui, la tendance est, au contraire, à la standardisation d’agglomérations connectées, la technicisation de l’environnement et l’avènement d’un « urbanisme de branchement » qui jamais ne remplacera l’épaisseur des cultures et patrimoines locaux.

Si rien n’est fait au niveau éducatif ou associatif, le patrimoine court le risque d’être définitivement muséifié, relégué dans la sphère des loisirs et des plaisirs de la société de consommation, disneylandisé et labellisé par l’UNESCO qui s’est vu attribuer, en 2008, le World Tourism Award, lui-même sponsorisé entre autres par l’International Herald Tribune et le groupe American Express… Le seul vrai défi actuel, conclut l’historienne, « est de continuer à produire des milieux humains différents sous peine de perdre […] non pas notre identité culturelle, mais bien une identité humaine dont la diversité des cultures est l’indissociable condition » (p. XLIII).

8. Zone critique

Les débats ici présentés dépassent largement les questions d’inventaire et de préservation des biens hérités du passé. Ils reflètent les enjeux plus globaux des politiques nationales et régionales d’aménagement des territoires urbains et ruraux. Éclairant la dimension spatiale des identités, ils rappellent également l’importance, pour les groupes et les individus, de s’inscrire à la fois dans le temps et l’espace.

Ces réflexions, à la croisée des études patrimoniales, de l’anthropologie, de la sociologie et de l’action politique évoquent le militantisme du mouvement contemporain des « territorialistes », fédérés autour de la notion de « biorégion ». La perspective de Françoise Choay n’est pas non plus sans rappeler celle des partisans du slow food et du slow travel, lesquels dénoncent le tourisme de masse, les labels internationaux et la standardisation pour encourager un voyage respectueux des cultures locales, des lieux et de leurs habitants.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Françoise Choay, Le Patrimoine en questions. Anthologie pour un combat, Paris, Seuil, 2009.

De la même auteure– L’urbanisme, utopies et réalités, Paris, Le Seuil, 1965.– La règle et le modèle, Paris, Le Seuil, 1980.– L’Allégorie du patrimoine, Paris, Le Seuil, 1992.– Pour une anthropologie de l’espace, Paris, Le Seuil, 2006.

Pour aller plus loin– J.-P. Babelon et André Chastel, La notion de patrimoine, Paris, Liana Lévi, 2000.– François-Xavier Bellamy, Demeure, Paris, Grasset, 2008. – Guillaume Faburel, Les Métropoles barbares. Démondialiser la ville, désurbaniser la terre, Lyon, Le passager clandestin, 2018.– Christophe Guilluy, Le Crépuscule de la France d’en haut, Paris, Flammarion, 2017.– Alberto Magnaghi, La Conscience du lieu, Paris, Eterotopia, 2017.– John Ruskin, Les Sept lampes de l’architecture, Paris, Klincksieck, 2008.

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