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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Philosophie de la modernité

de Georg Simmel

récension rédigée parAurélie ThépautJournaliste et titulaire d'un DEA de Sciences Sociales (Sorbonne).

Synopsis

Philosophie

Cette Philosophie de la modernité est aussi une « philosophie de l'esprit », où l'individuel et le social ne sont jamais séparés. La modernité de Simmel réside dans la place centrale qu'il donne à l'intériorité individuelle. Dans un langage clair et précis, le sociologue-philosophe analyse la modernité à travers les sujets qui la symbolisent le plus : la femme, la mode, la grande ville, l'individualisme.

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1. Introduction

L'ouvrage est composé d'une somme d'articles regroupés en trois sujets très représentatifs de la sociologie de Simmel : la femme, la ville et l'individualisme moderne. Pour comprendre sa pensée sur la femme, il faut mettre en relation sa conception des rapports hommes-femmes avec son histoire personnelle. Simmel a vécu entouré de femmes très cultivées. La sienne était philosophe, son amante était écrivain et poète et de nombreuses étudiantes brillantes ont participé à ses soirées intellectuelles et sont devenues des amies.

Quant à son analyse sur la ville moderne, elle est inspirée de son expérience de vie à Berlin, où il vécut la majeure partie de sa vie. Cette expérience de la ville et des relations sociales amène Simmel à considérer la quête vers l'individualisme comme un trait dominant du changement social dans les sociétés contemporaines.

2. La femme, symbole de l'âme moderne

La partie sur la femme comprend quatre articles : l'un sur la différence entre les sexes, un autre sur la culture féminine, le suivant sur la mode et le dernier sur la coquetterie. Dans une longue introduction, Jean-Louis Vieillard-Baron, professeur de philosophie et traducteur de l'ouvrage, insiste sur la richesse des analyses simmeliennes sur la femme dans une société où les normes masculines de jugement sont devenues les normes objectives.

En effet, Simmel explique comment le masculin est devenu l'universel par la position de force des hommes. Cet état de fait induit un préjudice pour les femmes, qui ne peuvent être évaluées proprement, puisqu'elles le sont selon l'échelle de valeur masculine. Simmel pointe une différence majeure entre les sexes en observant que, manifestement, « l'accomplissement du désir sexuel tend à délier l'homme de la relation, et à lier la femme à la relation » (p.76). Ainsi, pour lui, en raison de la particularité de leur sexualité, la femme a plutôt besoin de l'homme en tant qu'individu, tandis que l'homme tiendrait plus à la femme en général.

Autre différence entre les hommes et les femmes, la femme est considérée par Simmel comme un être unitaire, à l'opposé du dualisme de l'homme, qu'il définit comme un être beaucoup plus relatif que la femme. « L'homme peut très bien vivre et mourir pour une idée ; il l'a pourtant toujours en face de lui, elle est pour lui la tâche infinie, il reste toujours le solitaire au sens idéel. […] Seulement pour la femme, son être et l'Idée font immédiatement un ; quoi qu’un isolement dû au destin puisse occasionnellement s'emparer d'elle, elle n'est typiquement jamais aussi solitaire que l'homme, elle est toujours chez elle en elle-même, tandis que l'homme a son “ chez soi ” à l'extérieur de lui-même » (p.90). Ainsi, la logique masculine se manifeste chez la femme sous la forme de l'instinct, la femme possédant immédiatement ce qui est pour l'homme un résultat de l'abstraction. L'esprit féminin est en relation avec le fondement des choses et la femme se sent toujours chez elle à l'intérieur d'elle-même, tandis que l'être masculin voit les choses comme un but à atteindre. Son « chez soi » reste à l'extérieur de lui-même. C'est pourquoi aussi, contrairement aux hommes, les femmes, se tenant en accord avec la réalité, se moquent de devoir prouver des choses.

Cette manière propre à la femme d'être indépendante se réalise de manière significative dans le domaine éthique, l'être et le devoir-être étant chez la femme indistincts. Simmel en conclut à la profonde autonomie de la femme dans sa relation à l'homme grâce à l'unité de son être avec son « être-femme » quand chez l'homme, il manque la relation de son intérieur vers un extérieur déterminé. Il est plus facile de définir la femme dans son ensemble que l'homme dans son ensemble, mais plus difficile de définir une femme particulière qu'un homme en particulier. Les femmes sont plus ancrées dans leur essence propre, tandis que l'homme est perturbé par le devenir, l'action et l'opposition des choses.

3. L'apport de la culture féminine

Dans l'article consacré à la culture féminine, Simmel souhaite montrer quel est et quel pourrait être l'apport spécifiquement féminin à la culture objective de l'humanité. Il définit la culture comme une synthèse de « l'esprit subjectif » et de « l'esprit objectif » dont le sens se trouve dans le perfectionnement des individus. Or la culture objective est majoritairement masculine, l'art, l'industrie, la science, le commerce, l'État et la religion ayant été créé par des hommes. Simmel prend l'exemple de la justice et de la division du travail – deux secteurs dont l'essence est purement masculine. Selon lui, le droit serait complètement différent s'il était créé par des femmes. De même, la division du travail correspond beaucoup mieux à l'être masculin qu'à l'être féminin.

Selon Simmel, c'est en produisant ce que les hommes ne peuvent produire que les femmes peuvent apporter leur propre contribution à la culture objective. Ainsi, en littérature, Simmel fait remarquer qu'il existe « une série de femmes qui n'ont pas l'ambition servile d'écrire “comme un homme” » (p.138). Par son style protéiforme, le roman offre ainsi à la femme des possibilités d'expression propre. C'est surtout aux arts visuels (danse, théâtre...) que les femmes peuvent apporter leur propre touche. Selon le philosophe, c'est dans l'art dramatique que l'essence de la femme peut le mieux s'exprimer car « il n’y a pas d'art dans lequel la production et la totalité de la personnalité soient liées dans une unité aussi étroite » . Simmel ajoute que dans le théâtre, le côté objectif et le côté subjectif « concordent sans condition en un moment de la vie » (p.143). Or c'est le propre de la femme de ne pas séparer le subjectif et l'objectif.

En tant que structure fermée, la maison a une relation réelle et symbolique à l'essence de la femme. C'est ainsi qu'elle est devenue « le grand fait culturel de la femme » (p.154).

En ce sens, les femmes sont les inspiratrices de productions culturelles masculines. Simmel termine cet article en assurant qu'« une nouvelle partie du monde de la culture serait assurément découverte si la liberté de mouvement nouvellement acquise pour la femme conduisait à une objectivation de l'être féminin » (p.159). Toutefois, le philosophe se demande si l'objectivation de ses contenus ne contredit pas l'être féminin dans sa nature la plus intime et si cela ne relève pas, là encore, d'une volonté de poser des critères de performance typiquement masculins.

4. La forme sociale de la mode

L'être ayant à la fois besoin de repos et de mouvement, cette dualité se prolonge dans la vie de l'esprit. Nous sommes à la fois portés vers l'universalité et le particulier, le premier assurant le repos de l'âme et le second affirmant ses multiples spécificités. De la même manière, la mode obéit à deux logiques contradictoires : celle de l'imitation et celle de la distinction.

Selon Simmel, l'imitation est l'une des directions fondamentales de notre essence, celle qui se satisfait de la fusion du particulier dans l'universalité. En tant que facteur de distinction, la mode est un produit de la division en classes. Pire, elle est liée aux classes supérieures. Dès que les classes inférieures commencent à se l'approprier, les classes supérieures l'abandonnent pour en adopter une nouvelle, grâce à laquelle elles se différencient à nouveau et ainsi de suite. Selon Simmel, le penchant des femmes pour la mode s'explique par le fait qu'elle exprime à la fois la tendance à l'égalisation et celle à l'individuation. En effet, la mode permet à la fois de se fondre dans les mœurs et de mettre en valeur sa personnalité. C'est aussi une manière de remédier au conformisme et à l'uniformité de leur histoire.

Forme sociale d'une admirable finalité, selon Simmel, le cadre de la mode permet à l'homme d'affirmer son lien à l'universel et de suivre les codes esthétiques de son époque tout en conservant une marge de manœuvre à l'égard de ces codes dans laquel il peut exprimer sa liberté. En tant que phénomène symbolique du changement, la mode n'est ni du côté des classes inférieures, ni du côté des positions sociales les plus élevées, qui sont plutôt conservatrices, mais dans l'intermédiaire. À l'inverse des milieux trop fermés, « les grandes villes deviennent le sol nourricier de la mode » (p.197).

Simmel aborde l'aspect économique en faisant remarquer que plus la mode change vite, plus les objets doivent être bon marché et plus le changement de mode est rapide, poussant à la fois les consommateurs à acheter davantage et les producteurs à produire plus. La mode revêt par ailleurs un caractère cyclique, puisqu’elle recourt sans cesse à des formes antérieures.

Simmel conclut que l'attrait de la mode réside dans le contraste entre son extension rapide et son aspect éphémère, mais aussi dans la manière dont elle enferme les individus dans un milieu (les instigateurs de la mode, ceux qui la suivent ou ceux qui refusent volontairement de la suivre). Dans l'imposition d'un modèle par un milieu social, l'être singulier se trouve déchargé de toute responsabilité – éthique comme esthétique. Néanmoins, il lui est encore possible d'apporter une nuance originale, soit en intensifiant les éléments de la mode, soit en les rejetant.

5. La coquetterie, jeu du « ni oui ni non »

La coquette éveille l'attirance et le désir par un jeu d'antithèse entre le oui et le non. Dans ce comportement, l'homme perçoit la juxtaposition et l'interpénétration du gain et de la perte, ce qui donne au gain une apparence d'autant plus précieuse et désirable. Simmel prend l'exemple du « regard en coin avec la tête à demi-retournée », manifestation caractéristique selon lui de la coquetterie. Orientation momentanée vers l'autre, ce geste, qui ne peut durer plus de quelques secondes, a l'attrait de la familiarité et du furtif. Autre trait caractéristique observé par Simmel, « la coquette aime s'occuper avec des objets [sic] pour ainsi dire marginaux : avec les chiens, ou les fleurs, ou les enfants » (p.208). Ceci est une manière de s'écarter du sujet sur lequel elle a des visées et d'éveiller l'intérêt masculin en montrant qu'elle s'intéresse à autre chose.

La « demi-cachotterie » est très représentatif de ce « ni oui ni non ». Par exemple, la fonction d'une parure est à la fois d'attirer le regard sur la partie cachée et de rendre cette partie digne d'attention. D'un point de vue spirituel, la demi-cachotterie s'exprime dans la manière de soutenir des choses qu'on ne pense pas vraiment, en particulier en se dépréciant soi-même – la technique du fishing for compliments. L'attrait de cette attitude est encore une fois l'oscillation entre le oui et le non, la sincérité et le jeu.

Comportement purement dualiste, la coquetterie semble à l'opposé du caractère unitaire de la femme. Pourtant, « don et refus sont ce que les femmes ont complètement en leur pouvoir, et ce qu'elles sont seules à avoir complètement en leur pouvoir » (p.213), souligne Simmel. La coquette fait preuve à la fois de don et de refus : elle ne résiste pas, mais ne cède pas non plus. En se comportant ainsi, elle place son partenaire dans l'incertitude, ce qui lui donne toute sa force. Le motif de ce comportement est son attrait pour la liberté et la jouissance. Tant que le oui et le non continuent à se juxtaposer, que le « peut-être » l'emporte sur le négatif, la coquette conserve tout son pouvoir.

Pour autant, lorsque l'homme intervient lui-même dans le jeu et y trouve de l'attrait plutôt que de songer à un éventuel final, il s'élève au-dessus du rôle d'objet et l'action elle-même s'élève toute entière dans la sphère du jeu. En ce sens, la coquetterie est la forme ludique de l'amour. Elle est un moyen, pour la femme, de se donner à un grand nombre d'hommes de manière virtuelle et pour l'homme, de posséder un grand nombre de femmes.

6. La ville, cadre de l'individualisme moderne

« Texte prophétique », d'après Jean-Louis Vieillard-Baron, Les grandes villes et la vie de l'esprit fait l'objet d'une fiche de lecture à part entière. Inspirée de son expérience berlinoise, cette étude consacrée à la ville moderne fait ressortir l'excentricité des citadins et leur individualisme. Les analyses consacrées à Rome, Florence et Venise soulignent la dimension esthétique et symbolique de la ville. Pour Simmel, la beauté de Rome repose sur la juxtaposition, par le fait du hasard, d'éléments conçus en vue d'être beaux, mais qui n'avaient pas été imaginés pour être ensemble.

« Ce sont presque uniquement les villes anciennes, grandies sans plan préconçu, qui offrent un tel contenu à la forme esthétique », fait remarquer le philosophe allemand. Il estime qu'à Rome, l'écart des styles et des époques qui ont marqué la ville est plus important qu'ailleurs et que pourtant, l'impression d'unité qui s’en dégage est incomparable. Tout comme l'est l'effort de l'esprit pour produire cette image d'unité. Pourtant, chaque individu peut l'interpréter et la ressentir selon son cœur. Quant à Florence, elle est pour Simmel celle qui réconcilie nature et esprit, produisant ainsi une « unité mystérieuse ». Enfin, Venise, « ville de l'artifice », plonge l'esprit dans un état de somnolence et d'irréalité en raison de ses rythmes monotones.

La troisième partie porte sur l'individualisme moderne. Simmel rappelle que l'individualité a une double nature : d'un côté, elle signifie un rapport au monde et de l'autre, un monde à soi. Simmel distingue l'individualisme latin de l'individualisme germanique. Selon lui, dans l'essence romane, « il y a une tendance fondamentale à l'universel, à l'archétype » (p.282). C'est à l'intérieur de cette forme universelle que l'on peut chercher la liberté et la différence. L'individualisme latin trouve sa valeur dans l'archétype humain.

En revanche, l'individualisme germanique, que la figure de Kant incarne parfaitement, est plus personnel. Il s'exprime par l'action et renvoie à la conscience de soi. Au XVIIIe siècle, l'individualisme associe liberté et égalité, auquel on ajoute bientôt la fraternité. Ce concept débouche sur le « laissez faire, laissez passer ».

Au XIXe siècle, l'individualisme devient une exigence. Pour Schopenhauer, le devoir moral de chacun est d'être particulier, de présenter l'humanité de sa propre manière. Le romantisme illustre parfaitement cette idée. Ces principes ont forgé les bases du libéralisme économique : la liberté et l'égalité est la base de la libre concurrence et le principe des personnalités différenciées, celle de la division du travail.

7. Conclusion

Dans son introduction, Jean-Louis Vieillard-Baron faisait remarquer que Simmel et Alain avaient inventé le « journalisme philosophique », « l'expression de la réflexion philosophique dans sa plus haute rigueur, mais sans appareil technique abscons, en une langue précise mais courante, à l'intention d'un large public » (p.29). L'article sur la mode est en ce sens exemplaire.

C'est en effet ce qu'il se dégage de cette série d'articles qui peuvent se lire chacun de manière tout à fait autonome, même s'ils se renforcent les uns les autres dans leur unité. Les concepts de « forme » et de « contenu » sont représentatifs de l'approche simmelienne, pour qui l'individu et la société ne peuvent être séparés. Les contenus, portés par des individus, sont la matière de la socialisation et la forme représente les actions et les orientations réciproques entre individus.

8. Zone critique

En lisant cet ouvrage, on réalise à quel point Simmel était moderne, voire en avance sur son temps et que les raisons pour lesquels on le blâmait à son époque seraient plutôt aujourd'hui des motifs de louanges. Si la sociologie de Simmel a souvent été qualifiée d'essayiste, on apprécie l'aspect pluridisciplinaire de ces articles qui touchent à la fois à la philosophie, à la sociologie, à l'esthétique, à l'urbanisme, à la psychologie.

Si Simmel savait qu'il mourrait sans héritiers spirituels (« Je sais que je mourrai sans héritiers spirituels (et c’est bien ainsi). Mon héritage est semblable à une somme d’argent que l’on partage entre un grand nombre d’héritiers ; chacun transforme sa part en un bien quelconque, qui correspond à sa nature à lui : un bien dont on ne reconnaît pas qu’il provient de cet héritage-là »), sa sociologie des « petits riens » a influencé nombre de sociologues contemporains adeptes de la microsociologie.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Georg Simmel, Philosophie de la modernité, Paris, Payot, 1989.

Du même auteur– Philosophie de l'argent, Paris, P.U.F, 1987.– Les grandes villes et la vie de l'esprit, suivi de Sociologie des sens, Paris, Payot, 2013.– Philosophie de la mode, Paris, Allia, 2013.– Psychologie de l'argent (traduit de l’allemand et préfacé par Alain Deneault), Paris, Allia, 2019.

Autres pistes– Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle. Le livre des passages, Paris, Cerf, 1989.– S. Kracauer, L’ornement de la masse. Essai sur la modernité weimarienne, Paris, La Découverte, 2008.

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