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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

La procrastination

de John Perry

récension rédigée parKatia SznicerDocteure en Histoire culturelle (Universités Paris 13 et Laval, Québec). Rédactrice indépendante.

Synopsis

Philosophie

Philosophe et procrastinateur émérite, John Perry livre avec humour, dans ce petit opus, quelques enseignements et réflexions tirés de sa propre expérience de la procrastination, autrement dit l’art de remettre au lendemain. Il développe notamment la notion de « procrastination structurée » à partir de laquelle il devient possible, d’une part, de penser la procrastination comme un trait de caractère à apprivoiser et non comme un défaut, d’autre part, de mettre au point une série de stratégies pour enfin sortir de l’inertie procrastinatrice et de la culpabilisation.

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1. Introduction

John Perry confie avoir reçu, à la suite de la publication de cet essai, une multitude de lettres de lecteurs procrastinateurs ravis de lire les confessions d’un éminent professeur de philosophie qui leur ressemblent. Le soulagement venait surtout d’apprendre que la procrastination n’est pas forcément une tare, mais un travers courant de la psychologie humaine.

Socrate, Platon et Aristote s’étaient déjà penchés sur ces situations paradoxales dans lesquelles un individu agit contre ce que lui suggère son jugement (l’acrasie) : la procrastination, bel exemple d’acrasie, consiste ainsi à remettre à plus tard ce que la raison nous dicte de faire maintenant. Si l’être humain est, à la différence de l’animal, un être rationnel qui agit pour servir ses intérêts propres, il est aussi mu par des désirs qui échappent à la raison pure. « Il paraît que l’homme est un animal rationnel. J’ai passé ma vie à en chercher la preuve » avait affirmé Bertrand Russell, le célèbre philosophe logicien et mathématicien britannique.

Aussi est-il inutile de considérer la procrastination comme un mal à abattre, mieux vaut comprendre ce qu’elle dit de nous et savoir comment l’apprivoiser pour en tirer le meilleur, plutôt que de se culpabiliser, voire de se déprimer.

2. Les sources de la procrastination

L’objectif de Perry n’est pas de faire une étude exhaustive des ressorts psychologiques de la procrastination, le philosophe suggère cependant quelques pistes utiles aux procrastinateurs invétérés.

Il expose ainsi le cas d’une de ses lectrices désespérée, incapable d’aller au bout de projets qu’elle finit irrémédiablement par laisser en suspens. Elle met en cause son perfectionnisme qui la conduit à rester dans l’inachèvement afin de ne pas avoir à se soumettre à son propre jugement ni à risquer l’échec. Perry confirme que le perfectionnisme alimente parfaitement le mode de fonctionnement du procrastinateur : la perfection est par définition impossible à atteindre, aussi le procrastinateur perfectionniste a-t-il toutes les raisons du monde d’abandonner une tâche difficile. La solution proposée par le philosophe est tout simplement de renoncer à la perfection et d’accepter de parvenir à un résultat moins abouti celui que l’on s’était d’abord imaginé.

Les personnes souffrant de « trouble du déficit parenthétique » sont aussi fortement menacées par la procrastination : ne parvenant pas à développer complètement une idée, elles se laissent constamment emporter par le flot de pensées de leur cerveau prolifique. Pas de solution ici, un conseil seulement : éviter, si l’on est soit même procrastinateur, de collaborer avec de tels esprits.

Cependant, c’est surtout dans la nature complexe de l’humain que la procrastination trouve sa source principale. Contrairement à ce que voudraient nous faire penser certains écrits déprimants sur le développement personnel ou le coaching qui cultivent l’angoisse et la haine de soi, nous ne sommes pas des machines. A contrario, les humains sont avant tout animés par des désirs, des croyances, des pulsions, voire des caprices qui rivalisent en nous pour faire plier la raison. Mais ce n’est pas forcément un mal : les travaux de l’économiste autrichien Friedrich Hayek (1899-1992) ont montré que la spontanéité est en réalité bien plus productive socialement que la planification.

3. La procrastination structurée

En 1930, l’humoriste Robert Benchley affirmait déjà dans une chronique du Chicago Tribune qu’« il est possible de tout faire, à condition de ne jamais faire exactement ce que l’on est censé faire. »

Effectivement, confirme Perry, le procrastinateur, le plus souvent, n’est pas inactif ; bien au contraire, il peut abattre une somme impressionnante de travail dans le but de repousser à plus tard les tâches les plus pénibles. Les procrastinateurs qui réduisent au maximum ce qu’ils ont à faire dans l’idée de se concentrer sur une tâche majeure font fausse route : il ne leur restera à faire que ce qui est important et ils ne s’y attaqueront jamais !

Le fil directeur de la stratégie de Perry réside donc dans ce qu’il nomme la « procrastination structurée » dont la première étape repose sur l’acceptation même de la procrastination et la deuxième étape, tout aussi fondamentale, sur l’acquisition d’une discipline bien particulière. Comme les médecins urgentistes en temps de guerre ou de catastrophe naturelle, qui soignent en priorité les cas extrêmes, cette méthode consiste à trier les tâches en fonction de la quantité de travail qu’elles exigent pour apporter une réponse satisfaisante. D’ailleurs, si la demande est trop lourde et qu’elle risque d’apporter plus de désagréments que d’avantages, mieux vaut trouver un moyen de s’y soustraire.

La pierre angulaire de la procrastination structurée est constituée par la fameuse to-do-list, soit la liste des choses à faire (si vous être un vrai procrastinateur, vous avez probablement déjà rédigé des listes pour les jours, les semaines, voire les années à venir).

En tête devront figurer les tâches prioritaires, celles que vous ne pouvez plus repousser et auxquelles vous ne pourrez décidément pas échapper. Rien ne vous empêche cependant de noter des choses importantes au bas de la liste. Ainsi, vous les effectuerez peut-être dans le souci de vous épargner temporairement les autres. Cet ouvrage sur la procrastination a été écrit, par exemple, pour échapper à l’écriture d’un article beaucoup plus sérieux sur la philosophie du langage.

Être un vrai procrastinateur structuré suppose, il est vrai, un état d’esprit un peu particulier, et parfois une certaine dose de mauvaise foi vis-à-vis de soi-même : ce document que vous devez absolument rendre pour demain peut attendre ! Les collègues auront aussi du retard après tout, le chef sera obligé de reconnaître que le délai était un peu court… Et si vous rédigiez plutôt le discours de la semaine prochaine ?

4. Les outils du procrastinateur structuré

Les premiers outils à acquérir pour rédiger ses listes de choses à faire sont : un bon carnet, des stylos de couleur, des marqueurs ou, si vous êtes adepte de l’ordinateur, un outil de calendrier électronique (comme Google Calendar) qui permet de créer des alertes, pourquoi pas tous les matins à 10 heures, avec un message du type : « Arrête de perdre ton temps et mets-toi au boulot ! ». Et chaque fois que vous aurez accompli une tâche, biffez-là de façon bien visible avec du rouge si possible… cela vous procurera une délicieuse satisfaction.

Mais comment surmonter les obstacles les plus ardus, venir à bout des corvées colossales ? Les philosophies orientales sont ici riches d’enseignement : le Livre de la voie et de la vertu, de Lao Tseu, classique chinois écrit vers 600 av. J.-C., préconise de fragmenter les tâches qui nous paraissent incommensurables en étapes successives et de se féliciter au fur et à mesure de leur accomplissement. Le kaizen japonais s’appuie sur le même principe et il a inspiré le psychologue Robert Maurer, spécialiste du développement personnel, pour son ouvrage Un petit pas peut changer votre vie. La voie du Kaizen. Concrètement, si vous devez par exemple vous atteler à la rédaction d’un texte, fractionnez cette tâche en microtâches : allumer l’ordinateur / créer un document / l’enregistrer dans le bon dossier, etc. Vous pouvez aussi inclure dans votre liste des « choses à ne pas faire » : pas de deuxième café / pas de messagerie, etc.

La musique est un autre moyen de vous encourager à vous mettre à l’ouvrage. À vous de choisir la bonne playlist pour vous stimuler !

Très prosaïquement, pour ce qui concerne le mode d’organisation du bureau, le philosophe préconise d’éviter de tout ranger dans des dossiers ou de constituer des piles, car elles tomberont vite aux oubliettes. Il se dit adepte d’une « procrastination horizontale » : son bureau est jonché de documents éparpillés, afin que rien n’échappe à sa mémoire ni à sa vue.

5. Pièges à déjouer

Si vous êtes un procrastinateur avéré, il faudra veiller à éviter les pièges les plus fréquents. Vous avez du mal à vous extraire de votre lit le matin ? Une petite astuce consiste à mettre un réveil hors de votre chambre, idéalement dans la cuisine, à côté de la machine à café. De même, faites attention à Internet, un véritable piège : gardez-vous bien des envies futiles (effectuer des recherches sur la filmographie d’une actrice, ce qui vous mènera à sa biographie, à son ex-mari… c’est sans fin).

Par ailleurs, vous devez absolument éviter de vous entourer d’autres procrastinateurs : trouvez des collaborateurs mieux organisés, voire des stakhanovistes ravis de vous aider, à qui vous déléguerez ce qui vous ennuie. Veillez cependant à leur faire plaisir en vous chargeant d’activités simples, mais sympathiques : organisez un repas, occupez-vous de la musique et ils vous remercieront. Mais attention, si vous faites équipe avec des personnes très travailleuses, vous pourriez bien vous retrouver aussi avec beaucoup de travail !

Enfin, si cela fait des mois que vous remettez au lendemain une tâche qui figure en haut de votre liste, demandez-vous avant de commencer si cela ne peut pas attendre : avec un peu de chance le programme changera, un délai vous sera accordé ou le hasard fera tout simplement que vous n’aurez même plus besoin de vous en préoccuper.

Ainsi, un procrastinateur professionnel devra savoir faire preuve d’un peu de malhonnêteté, ne pas avoir trop mauvaise conscience devant les petits mensonges, ne pas avoir honte de rendre un travail moyen, savoir se féliciter de ce qu’il accomplit et surtout appréhender les situations avec une bonne dose d’humour et d’auto-dérision. S’il consacre une partie de son temps à discuter de choses et d’autres avec ses collègues ou ses étudiants, il pourra même passer pour quelqu’un de très sympathique et d’efficace.

6. Pistes de lectures

Il existe aujourd’hui de nombreux ouvrages de développement personnel autour de la procrastination dont beaucoup sont, en réalité, à éviter : le procrastinateur ne parviendra pas, dans la plupart des cas, à aller au bout des programmes compliqués qui lui seront proposés, pire encore, il s'en voudra de ne pas être capable de les appliquer. John Perry fait néanmoins quelques exceptions :

The Procrastinator’s Digest (ou « Petit manuel du procrastinateur ») de Timothy Pychyl est un livre concis et vivant, aux chapitres courts, qui conseille aux procrastinateurs de se répéter une série de mantras spécialement conçus pour eux : « Demain, je n’aurai pas davantage envie de m’y mettre. Autant commencer tout de suite. » ou « Je suis une personne à risque, mais je me soigne ».

La procrastination étant un symptôme fréquemment rencontré parmi les étudiants et les professeurs, plusieurs universités américaines ont mis ligne des textes faciles à lire pour s’attaquer à ce problème.

En ce qui concerne la philosophie confie John Perry à regret, elle n’apporte malheureusement pas de réponse métaphysique à la procrastination : Descartes ou Héraclite ont bien tenté de mettre en doute la réalité de l’existence, Mc Taggart et Bergson ont eu beau discuter de la notion toute relative du « temps », cela ne vous sera d’aucun secours pour justifier votre procrastination ou expliquer à un collègue que vous n’avez pas effectué le travail attendu !

Cependant, si le lecteur préfère une approche moins directe, il pourra s’intéresser à la question du bonheur en surfant sur Wikipédia, en se procurant une encyclopédie de philosophie en ligne, voire en lisant les philosophes qui ont écrit sur la question du bonheur. La synthèse réalisée à ce sujet par Gretchen Rubin, Objectif bonheur est à recommander, même si son auteure n’est pas une procrastinatrice, mais appartient à la catégorie des « accomplisseurs enthousiastes ».

7. Conclusion

« Ne jamais remettre au lendemain ce que l’on pourrait refaire le surlendemain ! » (Mark Twain), voici l’exergue de ce court essai placé avant tout sous le signe de l’humour : le philosophe ne nous livre pas de stratégies imparables pour échapper à la procrastination, il ne cherche pas à fournir au lecteur angoissé des explications scientifiques ou philosophiques basées sur des enquêtes, des expériences, des analyses.

John Perry lance des pistes, dédramatise la question, relate ses propres expériences, rit de lui-même et invite ses semblables à faire de même. Procrastinateurs, ne perdez pas trop de temps à essayer de contrer votre nature ! Déployez vos talents de procrastinateur structuré et vous accomplirez alors bien plus que ce dont vous pensiez être capable.

8. Zone critique

L’essai de John Perry a les qualités de ses défauts, et vice-versa. Le ton est drôle, presque badin, le propos est léger, la lecture agréable : cessez de vous culpabiliser, apprivoisez votre procrastination, faites ce que vous pouvez. Mais on a parfois le sentiment que le philosophe se laisse aller à la facilité, aux redondances, à l’autocongratulation.

On aurait aimé un peu plus de substance, un peu plus de distance. Car tout philosophe qu’il soit, l’auteur invite au final les lecteurs à accomplir du mieux qu’ils peuvent les innombrables tâches de leur quotidien professionnel, sans jamais opposer de regard critique à l’égard du système dont il est lui-même un maillon (on connaît le célèbre adage des universités américaines « publish or perish », littéralement « publiez ou périssez »).

La procrastination, apparemment si fréquente, n’est-elle pas aussi le symptôme d’une organisation sociale du travail qui conduit les individus à ne plus pouvoir faire face à ce que l’on exige d’eux : performance, flexibilité, productivité, croissance permanente.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– La procrastination. Pourquoi faire aujourd’hui ce que l’on pourrait remettre à demain ?, Paris, éditions Autrement, Coll. Les Grands Mots, 2012.

Autres pistes

– Christophe André, Imparfaits, libres et heureux : Pratiques de l’estime de soi, Paris, Odile Jacob, 2009.– Guillaume Declair, Bao Dinh et Jérôme Dumont, La 25e heure. Les secrets de productivité de 300 startuppers qui cartonnent, imprimé par Amazon, 2018.– Robert Maurer, Un petit pas peut changer votre vie. La voie du Kaizen, Anne Carrière, 2006.– Timothy Pychyl, Solving the Procrastination Puzzle: A Concise Guide to Strategies for Change,–TarcherPerigee, 2013 (2e éd.).– Gretchen Rubin, Objectif bonheur, Paris, Pocket, 2013 (1re éd. 2011).

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