dygest_logo

Téléchargez l'application pour avoir accès à des centaines de résumés de livres.

google_play_download_badgeapple_store_download_badge

Bienvenue sur Dygest

Dygest vous propose des résumés selectionnés et vulgarisés par la communauté universitaire.
Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Le Capital (I)

de Karl Marx

récension rédigée parPaul RozièreDoctorant en philosophie (ENS Lyon).

Synopsis

Philosophie

Le Capital est un traité d'économie dans lequel Marx théorise le capitalisme. Pour ce faire, non seulement il reprend, commente et discute systématiquement les économistes qui l'ont précédé, mais il retravaille aussi certaines catégories fondamentales de l'économie (la valeur, le capital, la plus-value, etc.) et en propose de nouvelles définitions, qui permettent de mieux comprendre le capitalisme. Cet approfondissement lui permet dans un second temps d'en proposer une solide approche critique.

google_play_download_badge

1. Introduction

Le Capital, publié pour la première fois en 1867 en Allemagne, est le fruit d'une réflexion commencée au début des années 1850. L’ambition de ce livre est de proposer une théorie critique du capitalisme, qui permette à la fois d’en comprendre finement le fonctionnement et la logique interne, tout en mettant au jour les mécanismes d’exploitation des travailleurs. Ce projet devait à terme être constitué de quatre livres, mais seul le premier livre fut publié du vivant de Marx.

Dans les années 1850-1870, le capitalisme tel qu'il est décrit par Marx n'est pas encore en place partout, il apparaît même marginal. C'est à Manchester, dans l'entreprise du père de son ami Engels, que Marx observe l'organisation du travail, caractéristique du capitalisme : les « fabriques » ou la « grande industrie », où division du travail et machines modernes vont de pair. Mais il faut attendre la veille de la Première Guerre mondiale pour que ce modèle se répande dans les autres pays occidentaux. Marx utilise donc l'Angleterre comme un laboratoire où il peut observer les « lois » et « tendances profondes » du capitalisme à venir et la façon dont celui-ci transforme les rapports sociaux. « Le pays le plus développé industriellement, dit-il, ne fait que montrer ici aux pays moins développés l'image de leur propre avenir » (p. 4). Marx prend acte d'un certain progrès lié au capitalisme. Il permet de briser les anciens rapports sociaux de domination (le servage, l'esclavage), et fait preuve d'efficacité technique : les rendements sont décuplés et la production décolle. Cependant, le capitalisme pose problème. En effet, dans une société des droits de l'homme où les hommes sont censés être égaux, comment se fait-il que les prolétaires acceptent de vivre et de travailler dans une immense misère alors que des capitalistes s'enrichissent ? Tout le travail de Marx dans le Capital va être de théoriser le capitalisme pour faire réapparaître l’exploitation et la domination là où elles semblaient avoir disparu.

2. Qu’est-ce que le « capital » ?

Beaucoup de termes employés par Marx ont été récupérés et réutilisés dans différents contextes politiques, ce qui les a chargés d’un sens qu’ils n’avaient pas à l’origine. Le terme de capitaliste par exemple est aujourd’hui employé de manière très péjorative. Mais il a pour Marx avant tout un sens technique. Il convient donc d’abord de le définir clairement pour mieux comprendre son propos : un « capital », c’est avant tout une somme d’argent.

Marx distingue deux fonctions de l’argent. La première, c’est l’argent détenu par le travailleur, qui lui sert à manger, dormir, se loger, et quelques autres choses encore. On est alors dans un cycle Marchandise - Argent - Marchandise (m-a-m) : le travailleur produit des marchandises, en retire une somme d’argent (le salaire), qui lui permet de se nourrir et se loger, et de retourner au travail le lendemain. Dans ce cycle, l’argent est dépensé pour vivre et ne s’accumule pas. La seconde fonction de l’argent, c’est le capital. C’est une somme d’argent qui sert à acheter des moyens de travail (les machines, les locaux, les matières premières) et de la force de travail (les salariés), pour ensuite vendre ces marchandises et en retirer à terme une somme d’argent un peu plus grande que celle qui a été investie initialement.

On est alors dans le schéma suivant : Argent - Marchandise - Argent' (a -m - a'). C’est cette seconde fonction de l’argent que Marx nomme le capital. La différence entre ces deux fonctions de l’argent, c’est que le capital est une somme d’argent qui croît sans cesse, qui s’accumule, alors que le salaire du travailleur est utilisé pour subvenir à ses besoins vitaux et ne peut donc pas s’accumuler. Ainsi, le capitaliste, en son sens simplement technique, est l’individu qui utilise une somme d’argent comme capital, pour l’investir, puis le récupérer avec un profit.

3. La valeur

La première étape de la réflexion de Marx est la redéfinition d’une notion fondamentale de l’économie : la valeur. Qu’est-ce qui détermine la valeur ou le prix d’une marchandise ? Il est évident que les marchandises ont une valeur pour nous, car elles nous sont utiles : elles ont une « valeur d’usage ». Mais lorsqu’il s’agit d’échanger des marchandises sur un marché, cette valeur d’usage pose problème. En effet, comment comparer l’utilité d’une table et l’utilité d’une paire de chaussures ? Comment savoir combien de chaussures vaut une table ? Pour résoudre ce problème, il faut trouver un étalon commun qui permette de comparer les valeurs des marchandises les unes par rapport aux autres.

Pour Marx, ce qui est commun à toute marchandise et qui permet de fixer leur valeur est que toute marchandise demande une certaine quantité de travail pour être produite. Cette quantité de travail, Marx propose de la mesurer par le temps de travail. La valeur d’une marchandise est donc fixée par le temps de travail nécessaire à sa production. Cette théorie, connue sous le nom de la théorie de la « valeur-travail », est aussi soutenue par les économistes classiques, Smith et Ricardo notamment.

Mais en admettant cela, on arrive à un paradoxe. Par exemple, un habit fabriqué à la main pendant de longues heures aurait davantage de valeur qu’un habit strictement identique, fabriqué en usine en quelques minutes : deux marchandises identiques auraient alors un prix différent sur le marché, ce qui est absurde. Marx répond à ce problème avec l’idée que la valeur des marchandises est fondée sur le temps de travail « socialement nécessaire » à leur production. C’est-à-dire qu’il faut faire une moyenne du temps de travail nécessaire à la production d’une marchandise dans une société donnée, selon un certain état d’avancement des techniques et des modes de production (machines, travail à la chaine à haut rendement, etc.). C’est sur ce temps de travail moyen nécessaire qu’est fondée la valeur des marchandises.

Un des aspects importants du capitalisme est que ce n’est plus le producteur qui vend directement sa marchandise. On ne voit pas l’ouvrier d’usine qui a produit ce que l’on achète au supermarché. Il en résulte une illusion, que Marx appelle le « fétichisme de la marchandise » : on imagine que la valeur d’une marchandise est liée à ses caractéristiques propres.

Par exemple, on croit qu’une chaise a d’autant plus de valeur qu’elle est plus belle ou plus solide. Or Marx nous rappelle que ce que l’on paye, ce n’est pas tant la chaise que le temps de travail nécessaire à la production de cette chaise. Lorsqu’on achète une marchandise, on achète avant tout le travail d’autrui. On en a bien davantage conscience lorsque c’est un artisan qui nous vend directement ce qu’il a produit ; le propre du capitalisme est de faire oublier ce point en séparant les marchandises de leurs producteurs.

4. La plus-value (ou survaleur) et le degré d’exploitation

Sur le marché, les marchandises se vendent toujours à leur juste valeur : elles ont un prix correspondant à la quantité de travail qui a été nécessaire à leur fabrication. Ainsi, le capitaliste qui vend les marchandises produites dans son usine ne dégage pas son profit au moment de la vente des marchandises. Mais d’où vient alors ce profit ? Il ne vient pas non plus de l’achat de la force de travail. Sur le « marché du travail », le travailleur vend une marchandise : sa force de travail. La force de travail est une marchandise comme une autre, qui s’achète et se vend.

De plus, comme toute marchandise, la valeur de la force de travail est fondée sur le temps de travail socialement nécessaire à sa production. Puisque pour vivre, le travailleur (comme tout homme) a besoin manger, dormir, se vêtir, etc., alors la valeur de sa force de travail correspond au temps de travail nécessaire à la production des biens qui lui permettent de vivre et de travailler. La valeur de la force de travail d’un employé, c’est donc simplement une somme suffisante pour lui permettre de vivre et de continuer à travailler de jour en jour. Ainsi, le capitaliste n’escroque pas le travailleur lorsqu’il achète sa force de travail. S’il l’achetait en dessous de sa valeur, le travailleur ne pourrait tout simplement pas vivre.

Le profit vient en réalité de l’écart entre la valeur de la force de travail, et la valeur produite par cette force de travail lorsqu’elle se déploie. En travaillant, le travailleur est en effet capable de produire une valeur supérieure à celle de sa propre force de travail. Ainsi la journée de travail peut être divisée en deux parties. Il y a d’abord un temps où le travailleur reproduit la valeur de sa propre force de travail.

La valeur produite pendant cette période sera alors reversée au travailleur en salaire pour qu’il puisse vivre : c’est le prix auquel s’achète sa force de travail. Il y a ensuite un temps de « sur-travail » où la valeur produite est gardée par le capitaliste : c’est la plus-value. Par exemple, sur une journée de travail de douze heures, six heures servent à produire une valeur équivalente à celle de la force de travail achetée, et six autres heures produisent de la plus-value. C’est là que réside l’exploitation capitaliste : le salaire ne correspond pas au temps de travail réel, mais il correspond à la valeur de la force de travail. La plus-value, et donc le profit capitaliste, vient de l’écart entre les deux. Se forme donc une « appropriation du travail d’autrui non payé », mais cela prend la forme d’un échange marchand classique et juste : l’achat de la force de travail. En cela, Marx montre que la domination est réelle, mais cachée, contrairement à d’autres formes plus visibles telles que l’esclavage ou le servage de l’Ancien Régime.

5. La division du travail et la machinerie

Le travailleur ne possède que sa force de travail. Or, pour rendre possible le processus de travail, il faut, outre la force de travail, l’objet ou la matière qui sera transformée, et les moyens de travail qui permettent de la transformer (outils et machines). Par exemple, pour produire des meubles en bois, il faut certes de la force de travail, mais aussi du bois et des outils de menuiserie. Mais la matière première et les moyens de production coûtent de l’argent : tout le monde ne peut pas acheter ses propres machines et ses propres stocks de matières premières lorsque la production est à l’échelle industrielle. Seul quelqu’un disposant d’une grande somme d’argent (un capital) peut acheter les moyens de travail qui permettent à la force de travail de se déployer. C’est pourquoi le travailleur est dépendant du capitaliste : il n’a donc pas d’autre choix que de se faire employer par quelqu’un possédant des moyens de production.

On voit alors que le capitalisme est pour Marx étroitement lié au développement technique des sociétés. Dans l’artisanat, le travailleur est autonome, possède ses propres outils, et vend ses propres marchandises. Or au XVIIIe et XIXe siècles apparaissent les manufactures, puis la grande industrie. La manufacture se caractérise principalement par la division du travail : la production est découpée en tâches simples, et chaque travailleur se charge d’une de ces tâches. Le rendement et la qualité finale du produit sont décuplés. La grande industrie remplace quant à elle les outils par des machines. Avec des outils, la qualité de la production dépend de l’habileté du travailleur. Or la machine se saisit elle-même de l’outil pour transformer la matière première. Le travailleur n’a ainsi plus besoin de savoir-faire manuel pour produire un objet : la qualité de l’objet ne dépend plus de son habileté.

Les effets de ce progrès technique sont multiples, et vont dans le sens d’une augmentation de la dépendance des travailleurs envers un employeur capitaliste. Comme les tâches sont simplifiées par les machines et la division du travail, les travailleurs ont besoin d’être de moins en moins qualifiés. Ceci les rend de plus en plus dépendants de la manufacture et de l’industrie : ce sont les seuls lieux où l’on n’a pas besoin de savoir-faire spécifique pour y travailler, et donc les seuls lieux où les travailleurs non qualifiés sont employables. Par ailleurs, en augmentant considérablement les rendements, les machines et les nouvelles organisations du travail font baisser le prix des marchandises.

Le travail autonome artisanal n’est plus possible face à une telle concurrence. Pour pouvoir vivre de son travail, il devient nécessaire de travailler à plusieurs et sur des machines. Tout cela renforce la dépendance du travailleur vis-à-vis d’un capitaliste qui possède machines et employés.

6. La reproduction et l’accumulation du Capital

Toute production est consommation : la matière première disparaît, de l’énergie est dépensée, de la force de travail est consommée, les machines et outils s’usent. Ainsi lorsque du capital est investi dans la production de marchandises, il disparait peu à peu, il est consommé. Pour que la production puisse continuer, il faut que ce capital soit reproduit, c’est-à-dire qu’il faut que la vente des marchandises produites permette de continuer à payer les salaires, de continuer à acheter des stocks de matières premières, de remplacer les machines usagées, etc. L’argent issu de la vente des marchandises sert donc avant tout à reproduire le capital investi pour que la production puisse continuer. C’est la reproduction du capital. On voit ici que contrairement à un salaire (qui est consommé pour vivre), un capital investi dans une entreprise ne disparaît pas, mais se maintient, se reproduit sans cesse.

En plus de se reproduire, ce capital s’accumule. La production permet de dégager une plus-value, qui pourra alors servir, comme un capital supplémentaire, à acheter de nouveaux moyens de production et davantage de force de travail, générant en retour à nouveau une plus-value. L’appât du gain n’est pas le seul moteur de cette accumulation. Marx souligne que c’est une nécessité du système capitaliste, lié à la concurrence : une entreprise qui ne dégagerait pas de plus-value pour moderniser ses machines, augmenter sa taille, diversifier sa production se ferait anéantir par la concurrence.

Sur cette base, Marx critique l’idée courante selon laquelle l’augmentation des salaires des travailleurs se ferait contre l’accumulation capitaliste. Au contraire, l’augmentation des salaires résulte de l’augmentation de l’accumulation du capital. En effet, plus le capital s’accumule dans une société, plus il y a de capital disponible pour acheter des moyens de production et de la force de travail. La demande en force de travail augmente. Et selon la logique de l’offre et de la demande (car la force de travail est une marchandise comme une autre), puisque la demande augmente, le prix de la force de travail (c’est-à-dire le salaire) augmente aussi. Au contraire, lorsque l’accumulation capitaliste diminue, il y a moins d’argent disponible pour acheter de la force de travail : la demande en force de travail diminue, ainsi qui les salaires.

7. Conclusion

Dans Le Capital, Marx théorise le capitalisme comme un ensemble de nouveaux rapports sociaux, nés de la division du travail et de l’emploi des machines, qui rendent désormais impossible un travail individuel et autonome. Pour vivre de son travail, il faut désormais nécessairement que le travailleur vende sa force de travail à un capitaliste qui possède des moyens de production.

Cette dépendance du travailleur vis-à-vis du capitaliste est masquée par le fait que la vente de la force de travail se passe comme la vente de n’importe quelle marchandise : un échange entre deux individus égaux qui s’accordent sur un prix. Puisque personne ne force le travailleur à vendre sa force de travail, il semble y consentir volontairement.

Enfin, le capitaliste dégage toujours un surplus de valeur (une plus-value) à partir du travail de ses employés : il y a toujours une partie du travail qui n’est pas payé. Ce trait est nécessaire à l’accumulation capitaliste, accumulation elle-même nécessaire à la survie des entreprises en concurrence les unes par rapport aux autres. La force de la théorie de Marx est donc de montrer qu’il y a exploitation du travailleur, et que le système capitaliste justifie cette exploitation en la présentant comme nécessaire et volontaire.

8. Zone critique

Le Capital fut abondamment traduit et a été interprété de manières si diverses que Marx lui-même a dit, en voyant ce que certains tiraient de son livre : « ce qu’il y a de certain, c’est que je ne suis pas marxiste ». L’intérêt pour l’ouvrage a redoublé à partir de la Révolution russe, mais aussi, dans les pays occidentaux où les « compagnons de route » du parti communiste ressuscitent un marxisme alternatif, souvent critique à la fois du capitalisme de l’ouest et du totalitarisme de l’est (Louis Althusser, Cornelius Castoriadis, Lukacs).

Le Capital a également marqué l’histoire de l’économie, et s’il est ignoré par le courant néoclassique pour des raisons idéologiques (l’École néoclassique est devenue la doctrine économique du bloc de l'ouest et le fer de lance de l’anticommunisme), il est abondamment discuté, critiqué et retravaillé par d’autres courants économiques plus récents (l’École de la régulation notamment).

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Le Capital, livre 1, Paris, Éditions sociales, 2016.

Du même auteur– La lutte des classes en France, Paris, Gallimard, Coll. « Folio histoire », 2002 [1850].– Avec Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Paris, Flammarion, 1998 [1848].

Autres pistes– Pierre Dardot et Christian Laval, Marx, prénom : Karl, Paris, Gallimard, 2012.– Michael Goodwin, Economix : la première histoire de l’économie en BD, Paris, Les Arènes,2012.– David Harvey, Pour lire Le Capital, Paris, Éditions La ville brûle, 2012.– Étienne Balibar, La philosophie de Marx, Paris, éditions La Découverte, 2014.

© 2020, Dygest