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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Naissance et déclin des grandes puissances

de Paul Kennedy

récension rédigée parAna PouvreauSpécialiste des questions stratégiques et consultante en géopolitique. Docteur ès lettres (Université Paris IV-Sorbonne) et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Auditrice de l'IHEDN.

Synopsis

Histoire

Naissance et déclin des grandes puissances est l’ouvrage le plus connu de Paul Kennedy. Vendu à deux millions d’exemplaires, il a été traduit dans vingt-trois langues. Le livre examine la relation de causalité entre économie et puissance militaire au sein des empires et des grandes puissances sur une période de cinq siècles. Il est unanimement considéré comme un livre de référence par les historiens. Cependant, sa renommée mondiale et l’engouement qu’il a suscités auprès des dirigeants politiques lors de sa sortie en 1987, sont liés au fait que, pour la première fois dans l’Histoire, l’idée d’un (relatif) déclin de la puissance américaine est évoquée. Force est de constater que la prise de conscience que cet ouvrage a provoquée a certainement contribué à modeler les relations internationales dans les deux dernières décennies du XXe siècle.

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1. Introduction

Paul Kennedy se consacre depuis un demi-siècle à l’étude de l’histoire mondiale afin d’enrichir d’une perspective historique l’analyse des réalités internationales. À la fin des années 1980, à l’Université de Yale, il souhaita réaliser une synthèse des connaissances acquises par les historiens au fil des époques, ce qui devait lui permettre de discerner des tendances récurrentes dans l’évolution des empires.

L’auteur avait à l’origine prévu d’arrêter son étude à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais, en se penchant sur la question lancinante du déséquilibre causé par les énormes dépenses militaires caractéristiques de la course aux armements entre les États-Unis et l’Union soviétique, qui prévalait à l’époque, il réalisa que la superpuissance américaine entrait elle-même dans une période de déclin relatif.

Dans cet ouvrage, il choisit de débuter son analyse à l’époque-charnière située entre la Renaissance et le début de l’Histoire moderne, soit en 1500, ayant au préalable examiné les relations entretenues par les puissances occidentales avec les mondes chinois et musulman. Puis, il met en lumière les tournants et les points de rupture qui ont marqué l’Histoire. Son postulat de base consiste à considérer que la force d’un empire est relative : elle est fonction de celle des autres puissances avec lesquelles ce dernier coexiste. L'ascension des grandes puissances est tributaire des ressources dont ces dernières disposent et du caractère durable ou non de leur économie.

Toute grande puissance parvenant au faîte de son apogée se trouve inévitablement confrontée à deux défis majeurs. En premier lieu, il s’agit de maintenir un équilibre raisonnable entre les engagements pris en matière de défense sur la scène internationale et les ressources et moyens dont elle dispose pour remplir ces engagements. En second lieu, il est impératif d’enrayer l’érosion de l’économie et de l’industrie dans un milieu international incertain où la concurrence est rude.

2. La corrélation entre économie et puissance militaire

De l’observation minutieuse de cinq grandes puissances : Espagne, Pays-Bas, France, Grande-Bretagne et États-Unis, au fil de cinq siècles d’Histoire, Paul Kennedy tire la certitude de « l’existence d’un lien très net à long terme entre d’une part, l’ascension et le déclin économiques d’une grande puissance et d’autre part, sa croissance et son déclin en tant que grande puissance militaire (ou en tant qu’empire mondial) » (p.25).

Deux évidences ressortent de cette analyse : en premier lieu, sans ressources économiques, un pays n’est pas en mesure d’entretenir une force militaire conséquente ; en second lieu, la richesse et la puissance d’un pays sont toujours relatives.

Se défendant de tout déterminisme économique, l’auteur précise que l’économie d’un pays n’est que l’un des facteurs qui peuvent affecter la puissance relative d’une nation, mais que d’autres données telles que la géographie, l’efficacité de son organisation militaire, ou la participation à des alliances interétatiques, ne sont pas à négliger. Il arrive d’ailleurs que des pays disposant de maigres atouts au plan économique (ex. de faibles ressources naturelles), réussissent leur ascension parmi les autres pays.

Cependant, il n’en reste pas moins, selon l’auteur, que « l’augmentation de la capacité de production permet à une nation de supporter plus aisément les charges financières liées en temps de paix, à une politique d’armement intensif et, en temps de guerre à l’entretien d’armées et de flottes importantes. L’idée peut paraître schématique, mais la richesse est généralement nécessaire pour soutenir la puissance militaire, et la puissance militaire est généralement nécessaire pour acquérir la richesse et la protéger » (p.18).

3. Le miracle européen

Les circonstances qui favorisent l’ascension de tel ou tel empire sont souvent fortuites. C’est la raison pour laquelle la force relative des grandes puissances varie de même que le rythme de croissance des sociétés et celui des avancées technologiques. Il ne s’agit donc pas d’une progression linéaire.

À cet égard, Paul Kennedy qualifie l’ascension des puissances européennes au fil des siècles en dépit d’obstacles considérables, de « miracle européen », unique dans l’histoire. En effet, étant donné l’état de fragmentation politique et le fait que des peuples clairsemés et relativement peu évolués habitaient l’Ouest de la masse continentale eurasienne, rien ne laissait présager ce que l’auteur décrit comme le « déclenchement d’un processus irrésistible de développement économique et d’innovation technologique qui les a hissés à la tête du monde sur le plan commercial et technologique » (p.45).

Parmi les causes du « miracle », il évoque l’interaction constante d’« une combinaison de laissez-faire économique, de pluralisme politique et militaire, et de liberté intellectuelle » (p.60). À ce mélange particulier d’ingrédients sont venues s’ajouter des avancées économiques et technologiques inédites.

On pourra citer à titre d’exemples la croissance foudroyante du commerce transatlantique ainsi que l’apparition des bateaux à voile à grand rayon d’action équipés de canons. Cela a fini par engendrer une dynamique particulière de prospérité sans précédent favorisant l’expansion de l’Europe dans le monde. Ce qui ne fut pas le cas ni pour la Chine des Ming ni pour les empires musulmans du Moyen-Orient et d’Asie, qui restèrent stationnaires.

4. L’hypertrophie impériale

L’empire espagnol au début du XVIIe siècle, l’Empire britannique au début du vingtième siècle et l’Amérique à la fin du XXe sont autant d’exemples de grandes puissances incapables d’honorer leurs multiples engagements stratégiques de par le monde. Ces puissances se trouvaient à leur apogée lorsqu’elles prirent sur elles de multiples et lourdes obligations militaires. Kennedy évoque une situation d’« hypertrophie impériale », étape précédant celle d’un déclin relatif. La suractivité au plan militaire en est le signe précurseur.

L’auteur met l’accent sur le fait que le détournement d’une part excessive des ressources d’un État afin de poursuivre des objectifs militaires au détriment de la création de richesses, affaiblit à long terme la puissance nationale.

Il met en garde les grandes puissances sur le choix d’une stratégie d’expansion excessive consistant à conquérir de vastes territoires souvent par le biais de guerres coûteuses, longues et épuisantes. Ce choix peut s’avérer fatal si l’État en question se trouve déjà sur la pente d’un (relatif) déclin économique.

Pour Kennedy, lorsqu’un empire se trouve sur le déclin, l’intensification de la menace représentée par des puissances rivales à son encontre incite celui-ci à augmenter instinctivement ses dépenses militaires en vue de se défendre. La conséquence de cette tendance est la diminution de la part de richesses consacrées à des investissements productifs et ceci a justement pour effet d’accélérer la chute tant redoutée.

5. Le déclin inéluctable de l’Amérique

L’exemple des États-Unis illustre la thèse présentée par Kennedy selon laquelle l’insécurité générée par le statut-même de grande puissance incite les pays concernés à préférer une augmentation irraisonnée de leurs dépenses militaires au détriment d’investissements productifs bénéfiques, entraînant ainsi leur propre déclin.

En effet, lors de l’entrée en guerre des États-Unis en 1941, Kennedy considère que le XXe siècle était alors considéré à juste titre comme « le siècle américain », car, l’Amérique semblait alors vouée à « dominer la politique internationale sur des décennies, voire des siècles » (p.865). Forts de cette prééminence, la puissance américaine multiplia ses engagements internationaux auprès de ses Alliés ou de ses partenaires, par exemple au sein d’organisations telles que l’Alliance atlantique, afin de faire face à des menaces étrangères.

Cependant, dans la période suivant la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors que ces engagements croissaient, sa part dans la production industrielle mondiale se mit à chuter de plus en plus rapidement non seulement dans le secteur industriel, mais également dans l’agriculture. Dans le secteur financier, les États-Unis, qui avaient été le plus grand créancier de la planète, en devinrent le plus grand débiteur.

La décadence industrielle de l’Amérique laisse présager l’effritement de sa stratégie mondiale en raison de la relation entre une croissance économique lente et des dépenses militaires élevées. En persistant à favoriser les investissements improductifs dans le secteur de la défense et de la production d’armement, les États-Unis ont commis l’erreur de se priver d’une part substantielle dans l’activité industrielle mondiale, à une époque où montaient en puissance le Japon, la Communauté économique européenne (CEE) et la Chine.

6. Comment enrayer la spirale du déclin ?

L’Amérique se trouve prisonnière de lourds engagements stratégiques passés avec des partenaires à une époque où elle se trouvait encore au sommet de sa puissance. Cette suractivité n’est plus en phase avec ses capacités. En 1987, Paul Kennedy pressent déjà le choix du recours constant et abusif à la guerre par les États-Unis pour faire prévaloir leurs intérêts à l’échelle planétaire, comme en témoignera, dans l’après-guerre froide, la succession d’interventions militaires américaines.

Cette approche interventionniste vise à compenser leur affaiblissement dans d’autres domaines et à préserver, par la seule force militaire, des acquis qu’il leur avait été possible d’accumuler par le passé grâce à l’attractivité de leur système économique et de leur modèle de société. L’exercice d’un « hard power » (puissance dure) s’est progressivement substitué à celui d’un « soft power » (puissance douce), deux concepts développés par le politologue américain Joseph Nye.

Paul Kennedy exhorte les dirigeants politiques de la planète à adopter une perspective historique dans l’analyse des réalités internationales. Une telle approche permettra d’éviter les écueils inévitables – voire une perte de lucidité – qu’implique une vision à court terme des évolutions géostratégiques. Face aux nouveaux défis, l’auteur tient à souligner que le déclin des États-Unis est relatif et non absolu, et qu’il est de ce fait parfaitement naturel. Selon lui, la nécessaire adaptation aux fluctuations du système des grandes puissances dans un monde de plus en plus multipolaire exige une sorte d’auto-restriction face à la tentation du recours à la puissance militaire.

Si les États-Unis refusent de consentir à cet effort, leur obstination pourrait s’avérer fatale. Il convient donc « d’accroître la prospérité nationale non seulement parce qu’un progrès de la richesse procure des avantages spécifiques, mais aussi parce que la croissance économique, la productivité, la santé des finances auront toutes des conséquences pour les chances relatives d’une grande puissance dans un conflit international ».

7. Conclusion

À l’époque de la parution du livre de Paul Kennedy, l’empire soviétique ne s’était pas encore effondré et la Chine n’avait même pas encore atteint le statut de puissance régionale. S’il n’avait pas prévu un effondrement aussi rapide de l’Union soviétique, Paul Kennedy en avait tout de même pressenti les contours en avertissant des risques d’un déséquilibre engendré par des dépenses militaires disproportionnées par rapport à des capacités productives réduites.

Son analyse est également prémonitoire en ce qui concerne l’interventionnisme débridé et son effet d’attrition sur les forces vives des nations.

8. Zone critique

En dépit de sa nature visionnaire, le livre de Paul Kennedy fit l’objet de deux catégories de critiques. En premier lieu, il lui fut reproché d’avoir adopté une approche centrée sur les États et sur les gouvernements au détriment des réalités transnationales apparues avec la mondialisation. Ce que l’auteur corrigera quelques années plus tard en publiant son ouvrage Préparer le XXIe siècle.

En second lieu, dès la publication de Naissance et déclin des grandes puissances, l’auteur devint rapidement la cible des tenants du courant néoconservateur américain, qui militaient en faveur d’un interventionnisme accru de l’Amérique dans le monde. Quoi qu’il en soit, force est de constater que la victoire stratégique de l’empire global américain sur le communisme et sa propulsion au rang d’unique superpuissance planétaire, au lieu de renforcer sa suprématie, a paradoxalement amorcé son (relatif) déclin.

Un autre spécialiste des relations internationales, Graham Allison, professeur émérite à Harvard, dans son ouvrage Vers la guerre, L’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide, publié en 2019, évoque l’imminence et le caractère inéluctable d’une guerre entre les puissances américaine et chinoise, après que la Chine eut remplacé pour la première fois dans l’Histoire les États-Unis à la première place des économies du monde dès 2014.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances : Transformation économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000, Paris, Payot, 2004 [1989].

Du même auteur– Préparer le XXIe siècle, Paris, Odile Jacob, 1994.– Le Grand tournant, pourquoi les Alliés ont gagné la guerre, 1943-1945, Paris, Perrin, 2012.– Engineers of Victory, Londres, Penguin, Paperbacks, 2014. – The Parliament of Man: The Past, Present, and Future of the United Nations, New York, Random House, 2006.– The Rise and Fall of British Naval Mastery, Londres, Penguin, Paperbacks, 2017 (1ère édition en 1976).– « Le déclin (relatif) de l’Amérique ». In : Politique étrangère, n°4 - 1987 - 52ème année, pp. 865-881.

Autres pistes– Graham Allison, Vers la guerre, L’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide, Paris, Odile, Jacob, 2019.– George Packer, L'Amérique défaite : Portraits intimes d'une nation en crise [ The Unwinding: An Inner History of the New America ], Paris, Piranha, 2015.– Fareed Zakaria, Le Monde post-américain, Paris, Tempus, 2011 (1ère édition en anglais en 2008).

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