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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Sur la télévision

de Pierre Bourdieu

récension rédigée parThomas ApchainDocteur en anthropologie (Université Paris-Descartes)

Synopsis

Société

À la fin des années 1990, Pierre Bourdieu entreprend, avec le concours du Collège de France, de téléviser deux leçons « sur la télévision ». Pour tenter de définir, de manière extrêmement critique, le média qu’est la télévision, les leçons qui donneront lieu à cet ouvrage sont l’occasion de trouver un Bourdieu inhabituel, simplificateur et militant.

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1. Introduction

Sur la télévision est la transcription de deux leçons télévisées prononcées par Pierre Bourdieu en 1996.

Ce petit livre témoigne à la fois de l’intérêt porté par Pierre Bourdieu à la sociologie des médias et de son désir, de plus en plus fort à la fin de sa vie, de s’engager publiquement. Contrairement à la grande majorité de ses ouvrages, Sur la télévision ne s’appuie pas sur une enquête sociologique, mais est principalement construit à partir des remarques personnelles de l’auteur, parfois de sa propre expérience médiatique.

Non content de régler ses comptes avec la télévision, Pierre Bourdieu développe dans ce cours une analyse des structures de production de l’information. Ses réflexions peuvent facilement être étendues au journalisme dans son ensemble, champ de production dont il dénonce l’assouvissement au règne de l’audimat. Plus encore, écrire Sur la télévision est pour Pierre Bourdieu l’occasion de sonner l’alarme face à l’influence de la télévision sur l’intégralité de la vie culturelle et sur la diffusion démocratique de l’information.

Plusieurs choses sont à retenir du petit essai qu’est Sur la télévision. Pierre Bourdieu y fait d’abord la description du contenu, expliquant notamment le rôle joué par les faits divers dans le traitement de l’information à la télévision. Il y évoque également les débats et analyse les fonctions des intellectuels de télévision. Mais Sur la télévision a aussi un intérêt spécifique pour la compréhension de la sociologie bourdieusienne dans la manière dont il y applique ses théories de l’espace social et en particulier son concept de « champ ».

2. Du fait divers au « fait qui fait diversion »

L’approche de Pierre Bourdieu sur la télévision est indubitablement critique.

S’il entreprend de discuter de la télévision comme d’un espace indépendant, ce qu’il nomme un « champ », la question est, tout au long du texte, entremêlée avec celle du journalisme. Ce point de vue, qui peut paraître étrange au regard de l’état actuel de la télévision, est plus logique dans les années 1990. La télévision, en effet, n’a alors pas encore connu la révolution que vont constituer l’apparition de dizaines de chaînes supplémentaires ou encore celle de la télé-réalité.

De ce fait, Pierre Bourdieu envisage la télévision comme un média d’information, qui du moins pourrait (devrait ?) avoir vocation à informer démocratiquement. Or, pour lui, la télévision ne permet pas l’information démocratique, mais opère plutôt par censure.

La censure dont parle Bourdieu consiste à mettre en avant un ensemble de programmes vides de sens aux dépends du traitement de sujets importants. C’est, pour lui, l’intérêt des faits divers. Ces faits divers sont, pour Bourdieu, des « faits qui font diversion » (p. 16). En effet, si l’on sait la valeur du temps à la télévision, on ne peut, selon Bourdieu, penser que les faits divers ne remplissent pas une fonction essentielle.

Pour lui, la mise en avant de ces faits, qui concernent à la fois tout le monde et personne, « écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques » (p. 16). Mais si la télévision se livre à ce type de dissimulation, ce n’est ni par despotisme ni par connivence avec les dirigeants. Ce qui détermine la majeure partie de la programmation télévisuelle, c’est une crainte du contenu qui divise et qui, donc, serait en contradiction avec les principes de l’audimat.L’audimat impose également un nivellement de l’information et provoque ce que Bourdieu appelle « la circulation circulaire de l’information » (p. 22).

En effet, les logiques commerciales de l’information imposent à chacune des chaînes de télévision de traiter des mêmes informations, au risque de se retrouver mises à l’écart. Il s’ensuit que les concurrents deviennent parfois les principaux informateurs en cela que les plus dominants, les plus puissants sur l’échelle de l’audimat, sont déterminants sur le choix des sujets que tous doivent aborder.

D’autre part, ce regard constant vers la concurrence, que Bourdieu pointe en affirmant que « personne ne lit les journaux autant que les journalistes » (p. 24), est un fait structurant important, qui va permettre à l’auteur de parler de « champ ». Ce qui, pour lui, est frappant dans le cas de la télévision, c’est qu’on y observe une concurrence qui ne se traduit pas réellement par la diversification, mais qui, au contraire, tend plutôt à homogénéiser.

3. La télévision et la pensée de l’urgence

Pour Bourdieu, l’audimat est la clef de voûte de la télévision.

En devenant le principal indicateur du succès d’une production télévisuelle, il impose une structuration qui s’oppose aux principes de l’information efficace et démocratique. Selon lui, l’audimat compte parmi ses principaux effets celui de faire entrer l’information « dans la pression de l’urgence » (p 28).

La concurrence entre les producteurs de l’information prend, en effet, la forme d’une course contre le temps, une course au scoop. Elle a, bien sûr, pour effet d’annihiler une certaine prudence face à l’information pourtant primordiale du point de vue de la déontologie journalistique.

Mais elle est plus forte encore en ce qui concerne les analyses dans la mesure où, pour Bourdieu, urgence et pensée s’opposent. Il faut, pourtant, que la télévision expose rapidement une pensée sur des faits récents, encore chauds, d’où la diffusion de ce que

Bourdieu appelle les « fast foods culturels » (p.31), ces émissions de débats dont la plupart mettent apparemment en joute des invités qui, en réalité, appartiennent à « un monde clos d’inter-connaissance qui fonctionne dans une logique d’auto-renforcement permanent » (p. 32).

En analysant la structure des débats télévisés, Bourdieu expose en effet le rôle tenu, face à cet impératif de la vitesse, par ceux qu’il nomme les « fast thinkers » et que les producteurs de télévision appellent eux-mêmes des « bons clients ».

Ces intellectuels de télévision sont des professionnels de la communication médiatique. Ils s’expriment très bien et, surtout, peuvent s’exprimer sur tous les sujets sans être mis en difficulté. Leur faculté à exposer un avis sur tout et à user « d’idées reçues » et de « lieux communs » leur assure une place dans les débats alors même que ces aspects sont, dans le monde intellectuel duquel il se réclame, perçus comme négatifs et contraires à la pensée savante.

Mais la pensée de l’urgence que propose la télévision ne s’appuie par que sur ces bons clients et s’impose d’elle-même par la structuration des débats et par l’intermédiaire du présentateur. En effet, c’est le poids de l’audimat qui se fait sentir lorsque, reprenant un intervenant peu disposé à simplifier sa pensée, le présentateur invoque la nécessite d’un discours que tout le monde pourra comprendre. Penser rapidement et d’une façon intelligible pour tous est sans aucun doute un impératif qui s’apparente davantage à une logique commerciale qu’à une éthique de l’information.

C’est aussi, dans le cadre de la télévision, une compétence que peu de personnes maitrisent et qui peut plonger des intervenants occasionnels, y compris certains intellectuels, dans un profond embarras.

4. Application du concept de « champ » à la télévision

Bourdieu applique à la télévision l’un de ses principaux concepts, celui de champ. Pour lui, un champ est « un espace social structuré, un champ de forces – il y a des dominants et des dominés, il y a des rapports constants, permanents, d’inégalité qui s’exercent à l’intérieur de cet espace » (p. 46).

Pour Bourdieu, le concept de champ est primordial parce qu’il permet de penser comment tous les éléments liés à la télévision se développent par le jeu des relations qu’ils entretiennent tous ensemble. Pour lui, il est impossible de comprendre ce que fait un individu si on ne le resitue pas systématiquement dans son champ et que, donc, on ne tente pas de le comparer aux autres agents, semblables et différents, du même champ. Par exemple, il va de soi pour lui que l’identité d’une chaîne et les choix qui sont opérés en elle ne peuvent être compris qu’à condition de l’étudier en la mettant en relation avec les actions et les identités d’autres chaînes. Aussi, chacun, qu’il soit dominé ou dominant, évolue dans un champ en fonction des autres.

L’idée de champ est particulièrement utile pour passer du niveau individuel – le rôle de telle ou telle chaîne, de tel ou tel producteur ou « bon client » – au niveau des mécanismes globaux, c’est-à-dire de ce qui conditionne, plus ou moins consciemment, l’action de chacun.

Parler de champ, c’est porter l’attention sur les principes, dont l’audimat est le plus important à la télévision, commun à tous ceux qui partagent les mêmes modes de production et les mêmes critères d’évaluation. Pour la télévision et le journalisme, cette approche permet notamment de poser de manière nouvelle la question des responsabilités individuelles. Les sociologues qui critiquent le travail des journalistes se voient souvent opposer par ces derniers l’idée de leur totale liberté et de leur non-soumission au règne de l’audimat.

Or, pour Bourdieu, une part importante de ce qui conditionne les comportements des journalistes se situe, comme dans chaque champ de la vie sociale, à un niveau inconscient et s’inscrit non pas chez l’individu, mais dans la structure qui les rassemble. Si bien que, selon lui, « les gens se conforment par une forme consciente ou inconsciente d’autocensure, sans qu’il soit besoin de faire des rappels à l’ordre » (p. 14).

Pour expliquer ce fait, Bourdieu développe la métaphore des lunettes.

La perception du réel est, selon lui, conditionnée par « des structures invisibles » dans lesquelles nous nous engageons par notre éducation et notre sociabilisation, parfois par notre professionnalisation. Aussi, les journalistes ont « des lunettes » qui leur sont spécifiques et « à partir desquelles ils voient certaines choses et pas d’autres » (p. 18).

5. L’influence de la télévision sur les autres champs

L’utilisation du concept de champ, utile pour analyser simultanément l’intégralité des acteurs d’un domaine précis de la vie sociale, ne doit toutefois pas conduire à considérer les différents espaces sociaux comme étant absolument indépendants les uns des autres.

Au contraire, Bourdieu est très attentif aux entrelacements des différents champs. Pour présenter l’idée d’un champ autonome, il prend souvent l’exemple des mathématiques. Le champ des mathématiques est dit « autonome » parce qu’il ne subit l’influence d’aucun agent extérieur et parce qu’aucun critère extérieur ne pourrait venir remplacer les critères qui servent traditionnellement à juger de la qualité des productions du champ. La télévision, à l’inverse, est un champ particulièrement ouvert.

C’est d’abord le champ économique qui exerce une influence sur la télévision. En effet, contrairement aux mathématiques, la télévision n’est pas un champ autonome dans la mesure où sa principale unité d’évaluation lui est extérieure. Pour Bourdieu, l’influence du champ économique se manifeste par la manière avec laquelle « la logique de la démagogie – celle de l’audimat – se substitue à la logique de la critique interne. » (p. 67).

En d’autres termes, on peut dire d’un champ qu’il est autonome si l’intégralité des membres pouvant intervenir dans son jugement en font eux-mêmes partie. Or, par l’intermédiaire de l’audimat, la télévision est jugée selon des critères qui, par nature, devraient lui être étrangers.

Mais la télévision ne fait pas que subir l’influence du champ économique. Elle pèse, elle-même, sur d’autres champs.

En lisant bien Sur la télévision, on se rend compte que c’est cette capacité d’influence qui motive en premier lieu l’analyse de Bourdieu. Il y exprime, en tout cas, une grande inquiétude. L’influence, négative, que peut avoir la télévision se comprend à travers la mise en évidence d’une série d’influences se propageant de champs en champs. La télévision, en supplantant massivement les autres médias (en particulier la presse écrite), a pesé de plus en plus sur le champ journalistique, dont elle est à l’origine une sous-division. Le champ entier est désormais sous l’influence de l’audimat et de plus en plus de journalistes « se laissent imposer des problèmes de télévision » (p. 65).

Selon lui, l’influence s’étend désormais « sur tous les champs de production culturelle » (p.65), c’est-à-dire sur les domaines artistiques et intellectuels qui accordent de plus en plus aux médias un rôle dans la validation de leurs propres productions (Bourdieu déplore que même le CNRS accorde désormais une importance à l’exposition médiatique des chercheurs). Si l’on veut bien raccourcir la chaîne de ces influences, on s’aperçoit donc de la manière avec laquelle la télévision permet au champ économique d’envahir ceux de la production culturelle qui lui sont originellement opposés.

6. Conclusion

Sur la télévision constitue l’application au domaine des médias des principaux éléments de la sociologie bourdieusienne.

La télévision y est abordée sous l’angle des structures invisibles qui régissent son fonctionnement. Elle est analysée comme un champ, c’est-à-dire comme un espace social structuré qui rassemble tous ceux qui, par leur activité, sont soumis aux mêmes principes dont ils assurent, consciemment ou non, la reproduction. Le champ télévisuel, dans lequel on trouve dominants et dominés, est donc présenté comme faisant peser ses logiques sur l’ensemble de ceux qui se trouvent dans son univers.

Aussi, les actions de chacun ne trouvent, pour Bourdieu, de véritables explications qu’à travers l’analyse de leurs positions respectives, les uns vis-à-vis des autres.

Mais Sur la télévision, plus qu’une sociologie des médias, est sans doute avant tout une mise en garde face à l’emprise de la télévision sur les autres champs et la manière dont elle peut, sur l’ensemble de la production culturelle, faire office de cheval de Troie pour la diffusion de logiques commerciales.

7. Zone critique

Bien qu’exposant une vision tout à fait originale et pertinente de la manière dont se structure la télévision, cette leçon de Pierre Bourdieu comporte au moins trois défauts majeurs.

D’abord, l’étude est bien entendu extrêmement datée et bien que de nombreux principes, disons « structurant » pour reprendre un peu le point de vue de Bourdieu, soient toujours valables aujourd’hui, la télévision a connu de profondes mutations.

Deuxièmement, et cette fois à la charge de Bourdieu, Sur la télévision témoigne de son entrée dans la dernière période de sa carrière, faite d’un engagement public plus important. Et si son engagement est l’une des raisons de sa popularité, il ne s’accompagne pas moins d’une baisse logique de rigueur scientifique. En bien des aspects, Sur la télévision n’est que l’application de la sociologie bourdieusienne à un nouveau domaine qui, tout en donnant parfois lieu à des analyses tranchantes et passionnantes, n’alimente plus en retour le travail conceptuel mené par le sociologue.

Enfin, l’association parfois trop stricte entre le champ de la télévision et celui du journalisme donne lieu à quelques raccourcis qu’aurait évités des enquêtes sociologiques rigoureuses comme Pierre Bourdieu les a, ailleurs, toujours menées.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Sur la télévision, Paris, Raisons d'agir éditions, 1996.

Ouvrages de Pierre Bourdieu :

– La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979. – Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, coll « Documents », 1980. – Contre-feux, Propos pour servir à la résistance contre l’invasion néo-libérale, Paris, Liber-Raisons d’agir, 1998. – Avec Jean-Claude Passeron, La reproduction : Éléments d’une théorie du système d’enseignement, Les Éditions de Minuit, coll. « Le sens commun », 1970.– Le sens pratique, Les éditions de minuit, collection Le sens commun, 1980.

Ouvrages sur Pierre Boudieu :

– Nathalie Heinich, Pourquoi Bourdieu, Paris, Gallimard, coll. « Le Débat », 2007. – Jean-Louis Fabiani, Pierre Bourdieu, un structuralisme héroïque, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2016. – Daniel Schneidermann, Du journalisme après Bourdieu, Paris, Fayard, 1999.

Ouvrages en sociologie des médias :

– Noam Chomsky & Edward S. Herman, La fabrication du consentement : De la propagande médiatique en démocratie, Marseille, Agone, « Contre-feux », 2009 (1988). – Cyril Lemieux, Mauvaise Presse. Une sociologie compréhensive du travail journalistique et de ses critiques, Paris, Editions Métailié, « Leçons des choses », 2000.– Éric Maigret, Sociologie de la communication et des médias, Paris, Armand Collin, « U. Sociologie », 2015.

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